‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 71 sur 141 · Journal des Goncourt, il, 15 mars · texte numérisé non relu

Journal des Goncourt, il, 15 mars

2. Cf. la lettre de Desbordes- Valmore (5 février 1857], citée par Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, xn, p. 229, et Ed. Biré, V. de Laprade, p. 198.

Ce n'est pas là, simplement, « le signe de main et le triste sourire» .que le poète échange, au passage, avec ses frères d'exil. [11, 3.] C'est un hymne de joyeuse confiance en un juste avenir, en la dignité de l'art.

Que cette fière espérance n'ait pas été comprise par la société sceptique et jouisseuse du second empire, il n'y a pas de quoi s'en étonner ; mais d'où vient qu'on n'ait pas rendu depuis un peu plus de justice au beau, très beau livre que sont les Exilés ? Il semble que la critique moderne se refuse à voir dans l'œuvre de Banville autre chose que les Odes funambulesques ; pas un mot, chez la plupart, de ces pages flamboyantes et généreuses dont le poète disait : « S'il devait rester un livre de moi, je voudrais que ce fût celui-ci. » Pourquoi cet injuste silence ? Il faut bien reconnaître que la faute en est un peu à l'œuvre même : elle est touffue, complexe, inégale. Ecrite en pleine crise physique et morale, elle trahit, par endroits, la fatigue du malade et les hésitations d'une pensée qui n'arrive pas à trouver son expression nette et définitive. Elle a son unité, sans doute, mais cette unité n'apparaît pas, d'abord,, aux yeux : il faut y regarder de près pour la voir, ou plutôt il faut la sentir. A la première lecture — et combien s'en tiennent là ! — on est plutôt frappé par la bigarrure, les disparates même : Homère et Victor Hugo, Ronsard et Heine, ce curieux mélange déconcerte un lecteur superficiel ; il ne voit pas que tout cera s'harmonise, ni comment. Et le poète ne l'aide pas, il faut le comprendre à demi-mot, deviner ses intentions, recueillir tous les indices qui peuvent nous renseigner sur ses préoccupations du moment. Mais, surtout, la première partie de l'œuvre fait tort à la seconde : ces toiles, où se révèle une si riche imagination de coloriste, font oublier un peu les dernières pages où se devine mieux l'âme du poète; âme singulièrement attachante, d'une gravité simple et souriante, convaincue de la valeur sociale de son art ; âme forte et délicate d'un honnête homme, qui déteste le bruit et l'étalage : pour la retrouver dans ce livre, il faut le lire avec piété ; il faut être conquis déjà par cet esprit complexe et charmant; les Exilés peuvent être le régal de ceux qui, déjà, connaissent et chérissent Banville, mais ils ne me paraissent pas avoir rien de ce qu'il faudrait pour forcer l'indifférence et l'inattention de cette foule, peu lettrée et peu artiste en somme, qu'on nomme le grand public.

JJ. — LANGUE ET VERSIFICATION DES EXILÉS. — Archaïsmes et néologismes. — Prudence de Banville dans leur emploi. — Le style ; influence de Victor Hugo ; influence de la poésie grecque.

La rime. — Calculs de M. G>ein. — Insuffisance des statistiques. — Les rimes faibles dans les "Exilés. — Opinion véritable de Banville sur la rime. — Que les rimes faibles sont parfois accidentelles, parfois voulues chez lui. — Hésiode et la Cithare.

Rôle de l'allitération. — Le rythme. — Les alexandrins ternaires dans les Exilés. — Ternaires isolés ou groupés en systèmes. — L'enjambement, son rôle. — L'accent sur la cinquième et sur la septième syllabe. — Que la versification de Banville est intermédiaire entre celle des Parnassiens et celle des Décadents.

tANS la seconde édition des Exilés, quelques poèmes ont été ajoutés, d'autres ont été supprimés, d'autres déplacés; mais le texte des pièces conservées n'a pas subi de retouche importante. Si la pensée de Banville est encore un peu hésitante, il a déjà trouvé la forme qui le satisfait complètement, ou, tout au moins, qu'il ne s'est jamais senti capable d'améliorer : en ce sens, on peut dire que, dès 1867, il est en pleine possession de son talent. Talent complexe et très inégalement original, hardiment novateur sur certains points et très conservateur sur d'autres; très personnel par moments et quelquefois dominé par l'influence tyrannique des modèles. Sa langue est d'une prudence qui touche à la timidité; son style est celui d'un bon élève de Victor Hugo, chez qui l'élégante sobriété grecque tempérerait un peu l'exubérance du maître ; par contre, sa métrique est bien à lui : nul n'a comme lui manié et combiné les rythmes, nul n'a plus fait pour assouplir encore l'alexandrin romantique, pour le rendre capable d'exprimer toutes les nuances de la pensée et tous les aspects des choses ; c'est là vraiment qu'il a fait œuvre de créateur.

M. Ch. Morice a remarqué, à juste titre, combien la langue de Banville s'écarte peu de l'usage courant, et il se demande avec étonnement « par quel prodige » le poète a pu redonner un tel éclat à des « vocables caducs, usés comme de vieilles médailles sous des doigts immobiles depuis deux siècles » *. La langue des Exilés offre

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