La charmeresse Esmeralda (Notre-Dame de Paris, vm
2. Cf. La Fontaine, Psyché, 2 ; Fables, xn, 1 ; — La Bruyère, De quelques usages; — Victor Hugo :
Au roi los ! Pas d'armes du roi Jean.] Et quant à moi, je vois des serpentes, des stryges. [Eviradnus xu.]
Gente, dans la Belle Aude, est peut-être encore un souvenir du Roland :
Et brave cœur et gente demoiselle 11, m],
mais le mot se retrouve encore dans Molière '. En général les mots vieillis, les sens tombés en désuétude et renouvelés par Banville appartiennent à la langue du xvne et même du xvme siècle. Mander au sens de faire venir :
Au même instant mande quatre comtesses. [11, 1 1 1 .] Parmi avec un singulier :
Et s'étendait parmi la boue ensanglantée. [II, 15.] Infâme, au sens de déshonorant,
Et pour manger ton foie au pied d'un roc infâme [11, 92],
rappelle V infâme couteau dont parle le vieil Horace.
Enseigner avec un complément direct de personne: latinisme fréquent chez Bossuet et employé encore par Chateaubriand :
Enseignait le troupeau rêveur des poétesses. [11, 76.]
Meurtrir au sens de tuer, employé, malgré l'Académie, par Bossuet et par Racine :
La douceur de meurtrir cette facile proie 2.
Connaître que au sens de reconnaître est encore dans Voltaire :
... ceux qui l'avaient recueilli Connurent qu'ils pouvaient, sans tarder davantage... [11, 68.]
Exalter au sens de rehausser se trouve dans Montesquieu :
... sur sa joue en fleur, Dont leur voile exaltait l'impérieuse gloire. [11, 20.]
Quelquefois môme on peut se demander si Banville a bien choisi
1. Cf. Etourdi, 1, 5. Il se dit encore dans l'Allier, mais il est difficile d'affirmer que Banville l'ait emprunté au parler de son pays : je ne crois pas avoir rencontré chez lui une seule locution spécialement bourbonnaise.
2. 1), 66. Cf. Huguet, Petit Glossaire des classiques français du xvue siècle.
LANGUE ET VERSIFICATION DES EXILÉS 2<rf
volontairement une expression archaïque : il reprend au vocabulaire du xvie siècle l'adjectif énamouré:
Tout à coup surgissait un fleuve énamouré 11, 64],
mais ce mot revenait en usage, et l'Académie, qui l'avait exclu, l'admet à nouveau en 1878.
Assez timide lorsqu'il s'agit de ressusciter de vieux mois, Banville l'est au moins autant lorsqu'il s'agit d'en créer de nouveaux : il préfère ne pas oser lui-même et reprend seulement les tentatives de ses devanciers. Par exemple il aime assez, pour leur valeur musicale sans doute, les longs adjectifs formés de in négatif et d'un participe, mais il n'a pas créé ceux qu'il emploie. Inviolé, que n'admet pas l'Académie, est pourtant chez Voltaire, et Littré le signale dans la Revue des Deux Mondes, juste à l'époque où le poète faisait dire à la reine Omphale :
... j'ai filé La blanche laine en mon asile inviolé.
Il reprend inapaisê à Delille et inconsolé à La Harpe ; Lamartine et Victor Hugo les avaient d'ailleurs employés déjà :
Océans éperdus, gouffres inapaisés. Il, 11;.
C'est pourquoi la cithare inconsolée, ô Dieux II, 49 ;
inépnisé et inassouvi étaient déjà dans les Moines d'Occident, de Montalembert, avant d'être employés dans le Festin des Dieux et l'Ame de Cèlio :
Regardaient ses yeux noirs, carquois inépuisés.
Mais qui pourrait remplir ton âme inassouvie!
Insoucieux, employé déjà dans les Odelettes, admis seulement par l'Académie en 1878, est signalé par Littré chez Méry :
Puis elle retournait, héros insoucieux. [II, 1 }>.]
Je n'ai trouvé dans tout le recueil que trois mots dont on puisse lui attribuer, à ce qu'il semble, la création : les adjectifs céruléen, ambroisien (au lieu d'ambrosien), et candeur, au sens étymologique
de blancheur, qu'il ne paraît pas avoir même à son apparition au xvie siècle :
Tes limpides regards céruléens... [II, 1 38. j
Vos chants ambroisiens, vierges aux belles voix...
... ornant d'une couronne Son front ambroisien... [11, 47 et 48.]
... son sein éclatant d'une candeur insigne. [Il, 20.]
Somme toute il n'y a pas grande hardiesse dans tout cela ; son sentiment sur la langue et les droits du poète à l'innovation semble plus proche de Boileau que de Ronsard ; à tout le moins c'est un ronsardisant fort assagi.
Pour quelles raisons a-t-il repris des mots vieillis ou s'est-il permis des néologismes ? Il ne semble pas avoir jamais aimé le mot rare pour lui-même, mais il a voulu parfois donner une couleur archaïque à ses poèmes ; d'autres fois, au contraire, il a pris toutes les précautions possibles pour que sa langue ne parût pas s'éloigner de l'usage moderne, mais il n'a pas dédaigné certaines formes un peu insolites qui donnaient des sonorités plus douces ou des tours plus rapides. Je goûte peu ses poèmes « dans le style ancien », la Bonne Lorraine et la Belle Aude. Le second, en particulier, n'est qu'un pastiche, et un pastiche manqué. Comment appeler autrement des vers où, parmi des expressions traduites du vieux poème, comme : « Dieu lui fasse merci — Un moutierde nonnains — Notre seigneur Dieu » et d'autres encore, on trouve ce vers qu'eût signé Victor Hugo :
C'est bien le doigt farouche de la mort :
De même lorsque dans la Bonne Lorraine de très vieux mots, comme los et pastoure, se trouvent en compagnie du néologisme insoucieux, on est un peu choqué de cette disparate. Puis il y a là quelque chose de bien factice, qu'on s'explique mal chez un adversaire si déterminé de la couleur locale. Nous comprenons au contraire sans peine que l'on préfère parmi à dans, qui est sourd, et à au milieu de, qui est lourd ; que l'on dise ambroisien au lieu d'ambrosien, pour avoir une sonorité plus claire. Exalter ne contient pas un hiatus désagréable comme rehausser et la serpente Pytho
remplace heureusement cette cacophonie : le serpent Python. Quant à meurtrir, il marque une nuance intermédiaire entre tuer et massacrer, il est préférable à l'encombrant et sifflant assassiner ; inépuisé, inassouvi évitent de longues et lourdes circonlocutions. Ainsi Banville ne s'est permis qu'un très petit nombre de licences, et seulement pour éviter des tournures pesantes ou discordantes, jamais pour renouveler et enrichir la langue poétique. Comme les classiques, il a voulu se servir de la balle que lance tout le monde. S'en est-il servi d'une manière originale et l'a-t-il « placée » mieux que les autres ?
Le style des Exilés est curieux, mais médiocrement personnel. Non qu'il faille reprocher à Banville d'imiter ses maîtres et d'avoir subi l'irrésistible influence des Contemplations et de la Légende des Siècles ; on devrait même lui savoir gré d'avoir essayé de réagir contre cette influence ; mais, à vrai dire, son effort n'a pas eu grand succès : on distingue trop dans ses poèmes ce qui vient de Victor Hugo et ce qui vient de la Grèce ; les deux éléments ne se sont pas unis assez intimement. Peut-être, aussi, l'élément romantique est-il un excès, et peut-être, à tout prendre, est-ce le moins bon des deux.
Car, il faut bien le reconnaître, Banville n'a pas toujours imité ce qu'il y avait de meilleur dans les Contemporains. Peut-être eût-il mieux valu ne pas abuser, comme le maître, de certains adjectifs : sombre, noir, formidable et d'autres du même genre, qui se retrouvent trop souvent dans les Exilés :
... dans ses doux regards entrait l'infini sombre... 11, 14.
Oh! dit-il, sombre aïeul durement châtié... II. 19.
Sombre et morne elle avait une entrée au levant
Et l'autre au couchant sombre où s'engouffrait le vent. II, 22.
Le noir chaos, la terre énorme et le Tartare. 11, 63.]
Avec le lait cruel de tes noires nourrices! [11, 72.]
Que l'arbre, noir captif, boit aux sources divines...
Et que l'ombre au vol noir, laissant couler ses pleurs... [11, 44.]
S'enfuyaient dans la nuit comme de noirs géants... Son ode avait donné la vie aux noirs déserts. [11* 40.]
2f6 THÉODORE DE BANVILLE
Hélas ! qu'il fut long, mon amie...
Ce noir exil. [11, 138.]
Ses yeux de violette, hélas! quand le jour luit, Contiennent à présent la formidable nuit. [Il, 87.]
C'est dans un bois sinistre et formidable... [11, 7.]
Où la nuit formidable avec l'aube naissante...
Les âges à venir...
Pensifs, se reflétaient dans ses yeux étoiles. 11, 17.]
Les fiers camellias, les aloès pensifs. 11. J5-
Des tigres, des lions songeurs au large flanc ».
Il est encore un autre adjectif dont Banville abuse : c'est vermeil ; il l'a, semble-t-il, employé quelquefois en oubliant toute idée de couleur et pour signifier, simplement, l'allégresse physique. C'est un emploi tout à fait analogue à l'emploi de noir, chez Hugo :
Et toujours, l'effrayant d'un sourire vermeil,
Le héros le traînait de force au grand soleil. [11, 16.]
Sans doute, c'est la couleur du sang, du vin, de l^urcre, la couleur de la joie et de la vie ; pourtant, le mot revient un peu trop souvent, et, de même que, chez Hugo, noir traîne après lui la nuit, les gouffres, les ténèbres, l'ombre, vermeil amène trop de rougeurs, de lueurs, de flammes, d'incendies. Le coloris est un peu criard et n'est pas toujours très juste ; on pense, involontairement, au mot que Sarcey croyait spirituel : « M. de Banville a remporté le premier prix d'enluminure ».
Les alliances de mots sont encore un procédé cher aux romantiques ; on en trouve de plusieurs sortes dans les Exilés : opposition entre l'adjectif et le mot qualifié, entre le complément et le mot complété ; par exemple :
... Yâpre douceur de l'oiseau solitaire. [11, 104.
... mes atroces délices. 11. 92.
Luttant de clarté sombre avec le jour douteux. [11, 8.]
1. 11, 49. Cf. te Sanglier, p. ly, Hésiode, p. 16; Roland, p. 27; la Reine Omphale, p. )2 ; la Fleur de sang, p. 92.
Devient un néant fait de verdure et de bruit. [Il, 6j.] La Lydienne, avec la douceur des bourreaux. [Il, 35.]
Une autre figure, fréquente dans la Légende des Siècles, et plus fréquente encore dans les Exilés, consiste à terminer une série d'adjectifs par un adjectif qui s'oppose à tous les autres, par exemple :
Tous jeunes, beaux, heureux, pleins de joie et farouches1.
De même chez Banville :
Meurtris, blessés, mourants, sublimes... [Il, 8.]
Roland, sanglant, blessé, poudreux, fier comme un ange. "11, 26.]
D'autres détails encore, dans l'arrangement de la phrase, révèlent l'influence de Victor Hugo. Il arrive souvent, par exemple, que l'apposition précède le nom auquel elle se rapporte: l'objet ou le personnage est vu avant même que d'être nommé :
... regardant le railleur insensé, Achille s'éveilla... [Il, 28.^
Immobile, et penché pour voir dans la caverne, Hercule regarda... 11, 15.]
... Triste en sa frénésie, Le beau Dionysos pleure sa molle Asie. [11, 9.]
C'est un tour assez fréquent dans la Légende des Siècles :
Calme et fier, sous la dent d'une herse invincible, Onfroy s'adosse aux murs que bravait Attila 2.
Et pendant ce temps-là, lâchant rênes et mors, Le pauvre enfant sauvé fuyait vers Compostelle 3.
Mais ce qui, plus que tout, rappelle Hugo, ce sont les énumérations, les longs discours, les descriptions d'êtres ou de paysages
1. Légende des Siècles, xvm : l'Italie, les Conseillers probes et libres. Cf. Le petit roi de Galice, in fine; Contemplations : Melancholia.