Le petit roi de Galice, vm
fantastiques; l'Exil des Dieux, la Reine Omphale, l'Education de l'Amour sont composés suivant les mêmes procédés que le Petit roi de Galice et qu' Eviradnus. Et pourtant il y a dans tous ces poèmes quelque chose qui n'est pas Victor Hugo : il n'y manque pas seulement les vocables bizarres, les sonorités étranges des noms italiens, arabes ou germaniques, il y manque aussi l'abondance débordante, le souffle impétueux, l'intarissable invention verbale. Les développements rappellent Hugo par leur allure, mais non par leurs dimensions ; même ils sont plus symétriques, mieux équilibrés ; Banville aime et cherche l'antithèse, assurément, mais au lieu de la développer longuement, il aime à la resserrer en deux ou trois mots ; ou bien il oppose deux termes égaux et également courts au lieu d'opposer, suivant un procédé cher à Victor Hugo, une réponse laconique et terrible à quelque tirade puissante. On ne trouve, dans les Exilés, qu'une opposition de ce genre ; encore le choix du mètre a-t-il renouvelé cette forme d'une manière tout à fait originale : la Fleur de Sang [il, 91] est écrite en terze rime, et doit par conséquent se terminer par un vers isolé, détaché vigoureusement par le rythme lui-même. Mais, partout ailleurs, Banville évite les contrastes violents, ses développements sont mieux proportionnés.
Plus sobres aussi : aux longues parenthèses, aux digressions copieuses, il préfère ces épithètes pleines de sens qui suffisent à résumer toute une légende, toute une théorie ; celles des Exilés me semblent plus remarquables encore que celles des Odelettes : dans la Reine Omphale, par exemple, pourquoi le dieu de Cyllène est-il appelé « Hermès, pareil au crépuscule» ? [il, 29.] C'est évidemment un rappel bref, mais très précis, de l'interprétation récemment proposée par Louis Ménard, pour qui le fils de Maia symbolise les premières et les dernières lueurs du jour1. Dans la Cithare, les animaux versent « des larmes fraternelles » en écoutant la Cithare, « pieux vainqueur du fleuve sombre » : comment rappeler plus élégamment la belle légende d'Orphée et la surhumaine puissance de la lyre ? Et comment exprimer plus fortement l'in-
1. Le Polythéisme hellénique (1865;, livre I, chap. 1. La Reine Omphale est de 1861, mais L. Ménard avait commencé depuis longtemps ses études sur les mythes grecs (sa thèse latine De sacra poese Graecorum est de 1860J. Il est au moins vraisemblable que Banville pouvait connaître dès 1861 cette partie du travail de son ami.
vincible pouvoir de la Beauté, de la « grande Silencieuse », que par ce seul adjectif :
... sur sa joue en fleur,
Dont leur voile exaltait l'impérieuse gloire,
Des franges de longs cils montraient leur splendeur noire. [11, 20.]
Ce sont bien là les épithètes « non oisifs » que la Deffense et Illustration recommandait au poète, à l'exemple des anciens.
Parfois, il imite les Grecs de plus près, mais avec moins de bonheur. De même qu'il transcrit fidèlement quelques bribes du Roland, dans sa Belle Aude, de même, à plusieurs reprises, il traduit des épithètes homériques, sans autre but, semble-t-il, que de donner, à bon compte, un air grec à des choses qui ne le sont guère. C'est un poème très moderne que l'Exil des Dieux, bien qu'on y rencontre « la mer stérile, la déesse au grand cœur, les fleuves d'argent », qui sont autant de souvenirs homériques. Dans Hésiode, « la terre à la large poitrine» traduit fidèlement y-7, EÙpùctevoço de la Théogonie ; Banville nous aurait-il donc représenté vraiment le poète paysan d'Ascra ? Nullement : son Hésiode, c'est le « grandprêtre fauve des forêts » dont il est question dans les Mages :
Un homme fier, pareil aux géants chevelus
Que la Terre enfanta dans sa force première.
Son visage était pâle et baigné de lumière.
Il touchait de la tête aux chênes murmurants. 11, i~.
De même Orphée a beau être « pareil aux Dieux » [11,40], Beoet&Vjç, il n'en a pas moins médité la Bouche d'Ombre et pressenti la Pitié suprême :
O Dieux ! les animaux que notre orgueil dédaigne
Et dont le flanc blessé comme le nôtre saigne,
Ces lions, dont la faim répugne aux lâchetés,
Les chevaux bondissants, les tigres tachetés,
Ces aigles dont le vol est comme un jet de flammes,
Ces colombes du ciel ont comme nous des âmes.
Le farouche animal, par nous humilié.
Si nous y consentons, serait notre allié...
... Avides comme nous de la clarté divine,
Ils vous cherchent sans doute, humbles et résignés;
Mais vainement ! Pas plus que nous, vous ne daignez
Pardonner à la brute en vos haines funestes,
Et vous détournez d'elle, ô Dieux, vos fronts célestes ! .11, 45-
Je ne fais pas beaucoup plus de cas de ces formules, dont l'origine n'est pas douteuse :
C'est ainsi que parla, dans son divin courroux... [11, 12.]
La reine Omphale était assise, comme un Dieu. [II, 29.]
Déesse, dis comment ce fut le Roi, ton fils... [11, 40.]
Est-ce à dire que Banville ait volontairement, péniblement cherché à faire entrer dans ses vers des bribes de Yiliade ou des centons et V Odyssée? Il n'est nullement nécessaire de lui attribuer un pareil pédantisme : ces réminiscences peuvent très bien êtreinvolontaires ; il n'est aucune des tournures relevées plus haut qui ne puisse revenir sans qu'il y prenne garde sous la plume d'un poète qui a « feuilleté les exemplaires grecs d'une main nocturne et journelle ». Sans doute, même si Banville avait sciemment et volontairement « hellénisé », ces souvenirs, ces imitations seraient, en plus grand nombre, et peut-être ses poèmes, en un certain sens, y gagneraient-ils. On y sentirait davantage l'artifice, mais il y aurait par contre plus d'unité. Il y a plus de spontanéité dans les Exilés, mais on sent que le poète y subit deux influences tout à fait opposées qui ne sont pas arrivées à s'équilibrer complètement; le style hésite entre l'hellénisme contaminé de romantisme, et le romantisme tempéré d'hellénisme : l'ensemble « papillotte » un peu. Somme toute, ce livre, infiniment supérieur aux Cariatides, leur ressemble pourtant sur un point : comme au temps de son premier recueil, Banville a quelque peine à s'affranchir ; le souvenir de la Légende des Siècles l'obsède, comme jadis le souvenir des Nuits. Aussi, par certains côtés, les Exilés restent l'œuvre d'un disciple et non d'un maître, et c'eût été grand dommage que le vœu imprudent de leur auteur se réalisât ; mais, toujours comme les Cariatides, et plus que les Cariatides, les Exilés prennent une toute autre valeur si l'on considère en eux l'habile usage des rythmes, la prestigieuse adresse dans le maniement des mètres.
Pourtant, la versification de Banville a rencontré des juges sévères : les uns l'ont accusé de tout sacrifier à la rime, d'être
«hypnotisé» par elle1; les autres, au contraire, lui reprochent d'avoir brisé, disloqué le vers, d'en avoir fait une chose sans nom, antimusicale, informe2. Ces griefs sont peut-être injustifiés, mais ils ne sont pas inexplicables: n'a-t-il pas répété lui-même, après Sainte-Beuve, que la rime était « l'unique harmonie » du vers, qu'il fallait,
... même au prix d'un crime, Idolâtrer ses fiers atours ]J, 165 ,
et que le poète
... consentirait plutôt à perdre en route un de ses bras ou une de ses jambes qu'à marcher sans la consonne d'appui t P. T., 56.
N'a-t-il pas multiplié les alexandrins à coupe ternaire, les coupes à la cinquième ou à la septième syllabe, les enjambements les plus hardis? N'a-t-il pas déclaré
... qu'en réalité la césure peut être placée après n'importe quelle syllabe du vers alexandrin P. T.. 108 ,
et que la proscription de l'enjambement était « absurde, sotte et mortelle » ? On l'a cru sur parole, au lieu de confronter sa pratique avec sa théorie ; il est vrai que, si l'on veut essayer une pareille confrontation, la question se complique de plus en plus.
Banville a-t-il vraiment eu pour la rime riche un culte exagéré ? Il semble qu'il suffirait, pour répondre, de relever et de classer exactement toutes les rimes d'un recueil donné : ce travail a été fait très consciencieusement par M. H. Grein pour les Odes funambul sques, les Cariatides, les Exilés et les Idylles prussiennes \ En ce qui concerne les Exilés, j'ai vérifié et adopté ses calculs, sauf une légère correction que j'indiquerai. Mais ici, plus que jamais, il faut se méfier de la statistique: rien n'est trompeur comme l'éloquence des chiffres.
M. Grein a classé les rimes d'après leur aspect typographique pour ainsi dire ; aussi bien il était difficile de trouver un autre