V. — doubles-riches
Au premier abord, il semble qu'on puisse faire à cette statistique deux objections : d'abord l'auteur n'a pas tenu compte de la correction de la rime ; en bonne justice il aurait fallu mettre à part les rimes de la brève et de la longue, du simple et du composé, d'autres négligences analogues : si l'on fait cette modification, la proportion des rimes douteuses et insuffisantes est augmentée d'environ i % ; cette augmentation se produit surtout aux dépens des groupes IV et V (rimes doubles et doubles-riches). Il eût été préférable aussi de classer les vers non d'après leur longueur, mais d'après le caractère de la pièce où ils se trouvent. J'ai donc repris le calcul en distinguant les pièces épiques, écrites en alexandrins à rimes plates, des pièces lyriques, où les vers, alexandrins ou autres, sont groupés en strophes : les rimes faibles représentent environ le dixième du total dans les pièces épiques et un peu moins des neuf centièmes dans les pièces lyriques ; les unes et les autres contiennent un peu moins d'un tiers de rimes suffisantes et $o ° 0 de rimes riches. Il n'y a guère dans les pièces épiques plus de 3 ° 0 de rimes riches et 1,5 " ,, de rimes doubles-riches ; la proportion est un peu plus élevée dans les pièces lyriques, sans que ces deux catégories représentent pourtant plus de 8 ° 0 du nombre total des vers. Les alexandrins des pièces lyriques semblent moins richement rimes que les alexandrins des pièces épiques et que les vers plus courts des pièces lyriques: cela s'explique facilement si l'on se rappelle que dans les pièces en vers de différents mètres, le vers court est pour Banville le vers essentiel, le vers à effet, le vers qui doit par conséquent frapper l'oreille plus fortement et être mieux accusé par une rime mieux choisie.
Il semblerait qu'on puisse conclure qu'après tout les Exilés sont honnêtement rimes, sans plus : la proportion des rimes seulement suffisantes est considérable, et parmi les rimes riches il en est beaucoup qui doivent l'être obligatoirement : on ne peut pas dire qu'un poète a le culte de la rime riche parce qu'il ne fait pas rimer amant avec serpent. Deux cents vers pris au hasard dans le premier volume de la Légende des Siècles « ont fourni 1 2 % de rimes faibles, 33 ° ',. de rimes suffisantes, j 1 % de rimes riches et j % de rimes doubles-riches ; si l'on calcule de la sorte, les rimes de Banville ne sont pas sensiblement plus riches que celles de Victor Hugo,
1. Le Sacre de la Femme, v et vi ; Quelqu'un met le hola; le Lion d'Androclï*.
et paraissent inférieures à celles de Leconte de Lisle et de Sully Prudhomme.
Toutefois, plusieurs données importantes du problème ont été négligées. A côté de la richesse absolue de la rime, il faut tenir compte de la richesse relative, autrement difficile à déterminer. Théoriquement, amie-endormie est une rime riche, pointes-disjointes une rime seulement suffisante ; mais la seconde terminaison est bien plus rare que la première et cette seconde rime est au moins aussi riche que l'autre, en dépit de la consonne d'appui. Puis, de même que, dans le spectre, on passe d'une couleur à l'autre par d'insensibles dégradations, de même il y a de nombreuses formes intermédiaires entre les rimes riches, infra-riches et ultra-riches : pjvsage-sage n'est pas à proprement parler une rime riche, car Y s doux et Ys dur sont, pour l'oreille, deux consonnes différentes ; c'est pourtant un peu plus qu'une rime suffisante. Il serait excessif de compter comme pauvre la rime baiser-efacer ; si même à la place de la consonne d'appui se trouvent deux consonnes différentes, mais de même ordre, deux dentales ou deux gutturales par exemple, la rime sera certainement plus acceptable que si les deux consonnes étaient d'ordres différents: Amêdine rime mieux avec enfantine qu'avec voisine ; vigueur rime mieux avec cœur qu'avec horreur : ce sont moins que des rimes riches et mieux que des rimes suffisantes ou faibles.
Mêmes difficultés à l'autre extrémité de la série : divinise-Jc Venise n'est théoriquement qu'une rime riche ; ne comptons-nous cependant pour rien les deux consonnes communes d et v ? Rangerons-nous de telles rimes dans une catégorie spéciale? Mais l'analogie peut être plus ou moins forte : compterons-nous de même Salamine-s' illumine et profonds-plafonds, blanches-branches? Confondrons-nous les cas où les consonnes sont analogues, les voyelles étant différentes, et ceux où les consonnes sont différentes et les voyelles analogues, comme par exemple d'un cygne-prodige . insigne? On voit comme se complique le problème dès qu'on veut l'examiner avec un peu d'attention ; combien il est difficile de dire au juste ce qu'est une rime riche, ou bien en quoi telle rime est plus riche que telle autre. Ne cherchons donc pas à déterminer par ce moyen les véritables sentiments de Banville sur la rime : la route est sans issue ; elle nous paraissait mener droit au but, mais elle se perd dans les broussailles.
Il y a dans les Exilés des négligences nombreuses, habituelles et graves, qu'un puriste de la rime n'eût pas laissé passer. La plus immédiatement visible, c'est la répétition des mêmes couples de rimes : pour ne citer que les plus fréquentes, j'ai compté quatre fois les rimes noire-gloire, bleu-dieu, astre-désastre, lèvres-fièvres, lyre-délire (un cliché dont Banville s'était moqué jadis, à bon droit). Cinq autres couples reviennent au moins cinq fois : cygne-insigne, eoar roux-roux, flamme-âme, vermeil-soleil; enfin la rime banale par excellence, frappée dans le Petit Traité d'un juste anathème [P. T., 77], la rime amour-jour! Pourtant ce n'est pas la plus fréquente : la rime étoile-voile ne revient pas moins de huit fois. On trouve également plusieurs fois la rime du simple et du composé : semblait-rcssemblait , enchanter-ehanter , clair-éclair , affront-front , perdue-éperdue.
Toutefois ces rimes, condamnées par les théoriciens, satisfont l'oreille ; il en est d'autres au contraire qui sont absolument insuffisantes à tous égards ; laissons de côté la rime éblou:-lui \ II, 31], bien qu'elle soit tout à fait indigente : c'est un accident ; mais ce qui n'est pas accidentel, c'est de faire rimer les finales en feux, ion, sans tenir compte de la diérèse :
audacieux, deux rime avec délicieux, . silencieux ' .
Cette dernière rime est d'autant plus fâcheuse qu'elle est à la fois incorrecte et banale.
Dieux rime avec
Rien rime avec
radieux,
odieux,
insidieux,
harmonieux.
historien, 1 comédien, j aérien,
dorïen.
On trouve de même : pitié-chdtïé, envïès-bouvïers, milliers-peupliers, guerrier-injurïer, fiel-substantïel, etc. Moins satisfaisante
i. J'écris icu.x, ion quand ces finales ne comptent que pour une syllabe, et jeux, 'ion lorsqu'elles comptent pour deux.
encore la rime qui accouple une voyelle longue à une brève, une voyelle ouverte à une voyelle fermée, même une voyelle ouverte et longue à une voyelle termée et brève ou réciproquement ; j'en ai cependant relevé dix-neuf exemples dans les Exilés :
a) Rime de la longue et de la brève : faites-fêtes, poètes-muettes, parfaite-poète ;
b) Rime de la voyelle ouverte et de la voyelle termée : voix-bois, jeûne-jeune, ras-bras, signalas-las, combats-ici-bas, sages-âges ;
c) Rime de la longue ouverte et de la brève fermée (ou réciproquement) : travaille-bataille, broussaille-tressaille ; amazone rime avec couronne, frissonne ; opale rime avec orientale, rafale, idéale.
On voit que les rimes des Exilés sont loin de la perfection rigoureuse que semble exiger le Petit Traité ; elles sont même sensiblement inférieures à celles des Odelettes et des Odes funambulesques. A vrai dire ces fautes ne sont pas d'une exceptionnelle gravité ; on les retrouverait sans nul doute chez tous les poètes, même les plus corrects ; mais leur présence montre bien que Banville n'eut pas la superstition de la rime riche, comme on le lui reproche quelquefois. C'est d'ailleurs une accusation contre laquelle il a protesté dans ses Souvenirs : « Emile Deroy, dit-il,
... comprenait la Couleur comme moi-même je comprenais la Rime, c'est-à-dire non pas uniformément éblouissante et riche... mais variée, diverse, amoureusement unie à la pensée, se transfigurant du tout au tout selon la nature du sujet traité, et ne voulant se ressembler à ellemême que par la fidèle et constante recherche de la justesse harmonique. S., 93.;
Qu'est-ce à dire, sinon que la rime pauvre, atone, grise pour ainsi dire, est légitime et même recommandable, du moment qu'elle sert à produire un effet ? Banville pourrait reprendre à son compte le mot de Musset : « Si j'ai fait des vers mal rimes, je les voulais ainsi. » En 1867, il vient justement de corriger un grand nombre de rimes douteuses dans ses deux premiers recueils : comment admettre qu'il ait, par inadvertance ou négligence, laissé dans ses nouveaux poèmes les fautes qu'il effaçait de ses œuvres passées ? Tout porte à croire que, dans certaines pièces, il a volontairement atténué, estompé ses rimes ; il a rimé en grisaille et en demi-teinte lorsque le sujet le demandait.
Il faut avouer cependant qu'il y a dans les Exilés des pièces peu
réussies, où l'on pourrait difficilement soutenir que la pauvreté des rimes est voulue. Où donc la rime rare, éclatante, eût-elle été à sa place, sinon dans l'ode A Théophile Gautier? [u, 131J Or cette ode est médiocrement rimée, pour ne pas dire plus. Banville n'a-t-il pas voulu se mesurer avec le maître, rivaliser d'adresse et d'invention avec le poète d'Emaux et Camées? Cela me parait bien douteux : je croirais plutôt que ces vers furent écrits très vite, quelques jours seulement après la mort de Gautier, alors peut-être que Banville était encore trop ému pour surveiller très sévèrement ses rimes : « Presque jamais on ne se montre bon ouvrier lorsqu'on écrit sous l'impression d'un sentiment vrai, au moment même où on l'éprouve. »' Les strophes sur Rouvière ne sont pas supérieures à la pièce précédente ; il est vrai que, pour le fond, elles rappellent la Nuit de mai et les stances A la Maiïbran. Est-ce à dessein que le poète leur a donné l'allure un peu lâche du vers de Musset? Ce ne serait pas absolument invraisemblable; je préfère néanmoins une explication plus simple : écrit à la demande des frères Lionnet pour être récité dans un concert au bénéfice de l'infortuné comédien2, Rouvièrc fut, selon toute apparence, composé très vite.
Mais il n'en va pas de même pour d'autres pièces : il est bien visible que dans les ternaires A Auguste Brizeux et dans les strophes A celle qui chantait ;, Banville a voulu imiter la fluidité caressante, un peu molle, des poètes qu'il célébrait. Les vers A Georges Rochegrosse affectent l'allure d'une causerie familière : on s'explique aisément que les rimes opulentes aient été volontairement évitées. L'élégie sur la mort d'Amédine Luther offre certaines ressemblances avec YElégie des Stalactites; le mètre est le même: distiques formés d'un décasyllabe et d'un heptasyllabe. La terminaison féminine de l'heptasyllabe, répondant à la terminaison masculine du décasyllabe, donnait à la pièce des Stalactites un ton de tristesse languissante assez émouvant ; par malheur, l'effet ne se répétait pas toujours assez nettement à chaque distique. Banville ne revint jamais à cette forme pourtant curieuse ; mais il semble bien que, dans Amédine Luther, il ait voulu produire une impression du même genre en atténuant le plus possible l'éclat des rimes, en effaçant les contours de sa phrase.