Cf. Souvenirs des frères Lionnet, p
5 C'est-à-dire à Desbordes- Valmore.
En effet, lorsque la rime est riche, le rythme s'accuse ; le vers, solide, précis, nettement coupé, donne aux images un relief vigoureux, un peu dur parfois. Il s'ensuit que si l'on veut rendre la confusion, le désordre de la lutte, l'étrange, le monstrueux, le fantastique, on pourra brouiller le dessin rythmique non seulement en multipliant les rejets, mais en atténuant aussi l'écho de la rime. C'est un procédé que Banville paraît avoir employé plusieurs fois: trois pièces très médiocrement rimées racontent les combats de Thésée et d'Hercule contre les monstres ; une quatrième, qui, sur ce point, n'est pas supérieure aux trois autres, décrit l'antre horrible et fantastique où fut enfermé l'Amour, quand les Titans furent chassés du ciel '.
Deux poèmes des Exilés nous font connaître les idées de Banville sur la mission et sur la puissance de la poésie ; tous deux ont pour héros un poète de la Grèce antique : l'un Hésiode, l'autre Orphée. Cependant le nombre des rimes riches est inférieur à la moyenne dans Orphée et très supérieur à cette moyenne dans Hésiode. C'est que le ton des deux poèmes est complètement différent : Orphée, tendre et compatissant, demande aux Olympiens d'avoir pitié de la bête et de l'arbre : il gémit et il supplie. Hésiode, au contraire, c'est le maître hautain, fier d'être un vates, fier de sentir en lui la surhumaine inspiration, et qui ne permet pas qu'on fasse déchoir la poésie, qu'on fasse « un jouet de l'histoire des Dieux». Les accents du premier sont doux, presque caressants: la rime se fait discrète, marquant à peine le rythme, laissant la phrase se dérouler en une mélodieuse lamentation. La voix du second est fière et âpre, le rythme de son chant est puissamment accusé, comme celui d'une marche héroïque. C'est pour une raison analogue, sans doute, que l'Attrait du Gouffre et l'odelette A ma Mère sont rimes avec une richesse particulière. Que disent en effet ces deux poèmes ? Dans le premier, le poète s'adresse au monstre qu'il a vaincu lui aussi :
Monstre Inspiration, dédaigneuse Chimère,
Je te tiens ! Folle ! En vain, tordant ta lèvre amère,
Et demi souriante et pleine de courroux
Tu déchires ma main dans tes beaux cheveux roux.
Non, tu ne fuiras pas... [H, 137 ;