‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 79 sur 141 · Le Sanglier, Ncmée, Tueur de Monstres, l'Antre · texte numérisé non relu

Le Sanglier, Ncmée, Tueur de Monstres, l'Antre

dans le second, il se déclare content, malgré « le railleur frivole », puisque l'amour de sa mère lui reste. Ainsi l'un est un chant de victoire, l'autre un chant de joyeuse confiance : la richesse des rimes contribue à leur donner l'allure ferme, allègre, triomphante, qui leur convient.

Il semble donc en définitive que le poète des Exilés eut raison de protester contre ceux qui l'accusaient de chercher partout et toujours la rime riche. Mais s'il sacrifia la rime, en certaines occasions, c'est qu'apparemment il ne croyajt pas qu'elle fût « l'unique harmonie du vers », encore moins qu'elle fût tout le vers à elle seule. Voilà sans doute qui contredit l'affirmation si catégorique du Petit Traité; on essaiera plus loin d'expliquer cette contradiction, mais, dès maintenant, il faut constater que Banville attribue souvent aux sonorités intérieures du vers une importance au moins égale à celle de la syllabe finale. Il suffit pour s'en convaincre de noter l'extraordinaire abondance des allitérations dans les Exiles et de chercher à s'expliquer leur rôle.

Il est vrai qu'elles peuvent servir à rappeler les « éléments phoniques » de la rime ', comme par exemple dans ces vers où Va et Vè sont multipliés à plaisir :

Léchant les verts sapins avjc un rire amer,

La mer aux vastes flots baigne leurs pieds, la mer

Douloureuse... II. ;

mais ce serait une erreur de s'imaginer qu'elles sont partout et toujours — comme les appelle M. Grein — des « renforts de la rime » (Reimverstarkende Elemente) 2 ; il peut arriver au contraire que la rime serve à souligner l'allitération. Par exemple :

Tout est lugubre et pâle, et les feuilles froissées Gémissent et, géants que de tristes pensées Tourmentent... [Il, 7.]

Il est clair qu'ici le mot de valeur est géants et que gémissent, au commencement du vers, pensées, à la fin, servent surtout à lui donner le relief nécessaire. Il se peut même que les sonorités du

1. Cf. Cassagne, Métrique Je Baudelaire, p. 68. î. Grein, op. cit. p. 5î.

mot principal ne se retrouvent pas à la rime : l'allitération empêche alors qu'il soit perdu dans la masse du vers :

Les torrents, dans la morne horreur des solitudes... [11, 46.]

Ah ! qu'un autre vainqueur, formidable et serein, Paraisse, armé de I'arc et des flèches d'airain. [II, 63.]

La vierge, la Naïade argentine est debout Contre le roc... [II, 78.]

Le temps a fracassé le marbre blanc des urnes...

... et dans ces lieux délicieux Naguère tout remplis d'enchantements par elles Meurt le gémissement affreux des tourterelles... [11, 1 30/

Mais bien souvent aussi Banville a recherché l'allitération pour elle-même, pour la valeur propre des sons ; pour décrire le morne pnysage où passent les Dieux exilés, il multiplie les timbres durs et sourds, nasales, gutturales, dentales :

Et blanche dans le jour douteux et dans la brume, La cascade sanglote en sa prison o"écume. [11, 7.]

Dans la Source, au contraire, il unira les voyelles claires aux labiales et aux liquides :

Svehe et sua^e, te/, prés d'un fleuve d'Asie Naît un lys ; le désert yoit tout ce corps /acte, Sans lâche et déjà fier de sa virginité... [11, 78.]

On conçoit, par suite, qu'il ait pu accentuer une antithèse en opposant deux systèmes d'allitération. Dans les vers suivants, les consonnes explosives alternent d'abord avec les continues, formant une phrase caressante et veloutée que terminent sèchement deux r suivis d'un 5 dur :

Ce doux enivrement des êtres, ce baiser

Des cnoses, qui /ou/ours vol/i^eait sur tes /èvres,

Ce grand courant de joie et a"amour, tu t'en sèvres '.

Parfois, enfin, — ce n'est pas l'emploi le moins curieux, — le poète

i. Il, 12. L'effet est d'autant plus accentué que le vers se termine par trois monosyllabes.

a fait, exprès, de véritables cacophonies : elles ont pour but d'obliger le diseur à certaines inflexions, qui donnent aux vers un caractère particulier. Par exemple :

Au penchant de l'Œta, que Y âpre bise mord... [11, 23.J

Ce second hémistiche serait détestable, si l'on ne prenait soin de donner, à mesure qu'on avance, plus de force à la consonne initiale : ainsi mord, le mot imagé, hardi, éclate en pleine lumière.

L'hydre au visage humain tomba dans son sang noir... 11, 2-,.

Trois syllabes fort désagréables, si on les prononce trop vite ; mais si on ralentit, si le chant, plus large, laisse voir a l'auditeur le monstre énorme et pantelant, du même coupla cacophonie disparaît. Dans un tel vers, la rime n'est plus du tout le mot essentiel, les sonorités mêmes n'ont pas de valeur expressive, le mouvement seul importe: ce n'est plus un effet de timbre, mais seulement un effet de rythme.

Banville aurait-il donc accordé la même importance au rythme qu'à la rime ? Il semble, pourtant, que les critiques soient plutôt portés à le juger fort sévèrement sur ce point. D'aucuns trouvent qu'il en use trop librement avec la mesure : l'auteur des Modestes observations sur l'art de versifier lui reproche d'avoir abusé du vers à césure ternaire ; de l'avoir fait succéder sans transition à des alexandrins de forme classique, ce qui produit un « horrible » changement de mesure (p. 8)*) ; d'avoir effacé complètement la césure médiane, en mettant à la sixième syllabe un mot atone, comme un article ou une préposition : « Victor Hugo, déclare-t-il, se fût coupé la main plutôt que d'écrire quelque chose de semblable ». M. R. de Souza, bien que plus modéré, semble pourtant convaincu que Banville n'a pas su employer le vers ternaire de manière à produire d'heureux effets rythmiques1. Mais, quelques pages plus loin, le même auteur attribue à Verlaine une invention dont le poète des Exilés devrait au moins partager la gloire avec celui des Poèmes saturniens: Il semble en effet que, souvent, Banville a voulu faire alterner binaires et ternaires, suivant des lois simples et facilement perceptibles. Dans tous les passages où cette symétrie se retrouve, il serait injuste de prétendre que le rythme

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