R. de Souza, le Rythme poétique, 5e partie, chap
de l'alexandrin est maladroitement brisé: les vers ainsi groupés forment de véritables strophes, écrites sur deux mètres différents. Les combinaisons sont assez variées et les exemples assez nombreux. Voici d'abord des phrases où binaires et ternaires se répondent un à un :
Les Dieux même | oubliaient la Justi\ce. La Peste Soufflait sinistrement | son haleine funeste Dans les marais \ par l'eau dormante \ empoisonnés. ■ • v.*
De lourds dragons ailés | se traînaient sur les eaux
Dans leur ba\ve, jetant le feu | par leurs naseaux,
Et flétrissant les fleurs | de leurs souffles infâmes. [11, 32.]
Il marche, hôte rêveur, | lisant dans le ciel bleu.
Son corps robuste | est comme un chêne | et son front penche.
Son habit est grossier, | son regard est d'un Dieu,
Son œil profond \ contient un ciel, | sa barbe est blanche. [11, 36.'
Car les rocs chevelus | à la terre enchaînés Les fleulves par le cours des asltres entraînés, Les arbres frissonnant | sous leurs écorces rudes, Les torrents \ dans la môme horreur \ des solitudes Voudraient aussi vous voir | et pouvoir vous parler. [11, 46. j
Parfois, binaires et ternaires alternent par groupes de deux :
Telle Erinna, livrée | à ses mâles tristesses,
Sur le rivage ému | que le laurier décore
Enseignait | le troupeau rêveur] des poétesses,
Et l'écho | de son cri jaloux \ me trouble encore. [Il, 76. |
Parlant ainsi, | le Dieu souriant | de Cyllène,
Comme un ai\gle qui va partir, \ prit son haleine
Et bondit ; il vola | de son pied diligent
Plus haut que Téther vaste | et les astres d'argent ;
Puis au ciel, \ quune pourpre éblouissante \ arrose,
S'enfuit \ dans la vapeur en feu | du couchant rose. [11, 29.]
D'autres fois le premier et le dernier vers du groupe sont redoublés, ou bien deux vers d'une espèce répondent régulièrement à un seul vers de l'autre espèce :
Du fond de l'éther vaste | et des cieux inconnus Les oiseaux \ déployant leur vol \ étaient venus ;
Puis, gravissant | les monts neigeux, \ mornes colosses. Les animaux tremblants | et les bêtes féroces Et les lions \ étaient venus. \ Dans le ravin, Ils écoutaient, \ léchant les pieds \ du Roi divin, Ou pensifs, | accroupis | dans une vague extase. Comme un aigle \ emportant le rayon \ qui V embrase, L'Hymne sainte \ agitant ses flam\mes autour d'eux, Mettait de la clarté | sur leurs muffles hideux. [II, 41.]
On trouve même — assez rarement il est vrai — un ternaire séparant deux groupes de trois binaires :
Et voici qu'à présent | le feuillage d'un bois Mélodieux, immense | et rempli de murmures, Sur le front du chanteur | étendait ses ramures ; Les rocs \ avaient fendu la terre \ en un moment : Ils s'étaient approchés | mystérieusement, Et le torrent glacé, | qui pleure en son délire, Etouffait le sanglot j qui toujours le déchire. [Ibid.]
La symétrie de pareilles phrases est sensible et l'on peut, sans trop forcer l'expression, dire qu'il y a là de véritables strophes. Toutefois, dans un poème strophique, la môme disposition des mètres se reproduit plusieurs fois de suite : Banville évite, au contraire, les groupements trop prolongés, mais il arrive que plusieurs groupes de nature différente se suivent immédiatement, ou, tout au moins, à de faibles intervalles. Dans ce cas, chaque groupe représente un membre complet de la période, et le changement du rythme strophique marque pour l'oreille les différents « moments » de la pensée. Dans l'Exil des Dieux un quatrain, où deux ternaires répondent à deux binaires, exprime le trouble qui saisit la nature à l'approche des proscrits divins:
Tout à coup, ô terreur ! | ô deuil ! au bord des eaux La terre s'épouvante, | et jusque dans ses os Tremble, \ et sur sa poitrine â\pre, d'effroi saisie, Se répand | un parfum céles\te d'ambroisie.
Mais la scène s'éclaire de lueurs surnaturelles, on sent « quelqu'un de grand qui va venir » : l'imposant largo des binaires annonce le cortège des Olympiens. Les voici : à leur tête Aphrodite et Athénè, la Beauté et la Pensée, bannies par les hommes. Leur image est
évoquée en un groupe de cinq vers, commencé et terminé par un ternaire :
Aphrodite, | marchant pieds nus | (et son talon A la blancheur d'un astre | et l'éclat d'une rose!) Athénè, | dont jadis, | dans l'éther grandiose, Le clair regard, luttant | de douceur et de feu, Etait | Vinlensilé serei\ne du ciel bleu.
Après une série d'alexandrins réguliers qui peignent le morne défilé des Dieux, leur désastre est expliqué en une période à deux membres égaux, deux quatrains qui combinent chacun d'une manière différente les ternaires et les binaires :
Car, depuis qu'en riant | les empereurs, | jaloux De leur gloi\re, les ont chassés \ comme des loups, Et que leurs palais d'or | sont brisés sur les cimes De l'Olympe \ à jamais désert, \ les Dieux sublimes
Er\ rent, ayant connu les pleurs, \ soumis enfin
A la vieillesse horrible, | aux douleurs, à la faim,
Aux innombrables maux | que tous les hommes craignent,
Et leurs pieds, \ déchirés par les épilnes, saignent.
Dans l'Education de l'Amour, le second Eros est dépeint en huit vers qui se répondent deux à deux :
Bientôt d'une déesse | à l'œil limpide et fier
Un autre Eros naquit, | charmant, sa lèvre pure
Tout en fleur, \ agitant de For | pour chevelure
Et portant haut | son front de neige, \ où resplendit
L'éclat sacré du jour. | Mais -quand Zeus entendit
Ses premiers bégaiements, | plus doux qu'un chant de lyre,
Quand il vit \ ses regards de femme | et son sourire
Où la careslse, les aveux, \ les doux refus
Erraient...
Puis le rythme change, pour exprimer, dans le deuxième membre de la période, les pressentiments de Zeus ; binaires et ternaires
alternent :
... il devina | dans l'avenir confus Tant de colè\res, tant de lar\mes, tant de crimes Hâtant leurs pieds sanglants | sur le bord des abîmes, Tant de douleurs \ penchant le front, \ tant de remords Hurlant de longs sanglots | à l'oreille des morts...
et la période se- termine par trois binaires, majestueux comme le Maître des Olympiens lui-même :
Il vit si clairement | la trahison vivante,
Qu'il sentit dans son cœur | s'amasser l'épouvante,
Et fronça par trois fois | son sourcil triomphant.
A vrai dire, les nombreux alexandrins à coupe ternaire qu'on trouve dans les Exilés (environ 29 %,) ne font pas tous partie de systèmes analogues ; les ternaires isolés sont très fréquents. Toutefois, au lieu de reprocher à Banville d'avoir inconsidérément brisé et disloqué le rythme, il serait plus juste, à mon avis, de noter un effort visible pour atténuer la discordance entre le mètre ternaire et le mètre binaire, pour rétablir l'harmonie dans la variété, pour obtenir une phrase tout ensemble aisée et musicale, symétrique et libre. Mais cette symétrie n'est-elle pas souvent détruite par l'énorme quantité de rejets qu'il s'est permise? — Ici encore, méfions-nous des apparences.
A première vue, il est vrai que ces rejets sont très nombreux et souvent très hardis : l'adjectif est parfois au commencement du vers et le nom qualifié à la fin du vers précédent :
... Tu sentais...
Délicieusement le vent des chevelures Divines... 11, 12.
Le génitif complément est souvent mis en rejet de la même manière :
Et rien ne te connaît dans le grand désert bleu Des cieux... [11, 1 [.]
Ailleurs, on trouve à cette place deux mots unis par et ou bien un verbe et son complément direct :
Comme un aigle qui va partir, prit son haleine Et bondit... [11, 29. ]
Ton pied impétueux ne marche qu'en heurtant Des cadavres... [Il, 30/
Il n'y a pas de solution de continuité entre les deux vers, et par suite le premier ne se termine réellement qu'après le mot en rejet :
l'Exil des Dieux, par exemple, commence en réalité par un vers de seize syllabes suivi d'un vers de huit :
C'est dans un bois sinistre et formidable de la Gaule ; Roidis par un suprême effort...
Le rythme est encore troublé davantage lorsque le rejet fait entendre des syllabes qui ne comptent pas dans la mesure du vers, ou annule des syllabes qui devraient compter:
Veux-tu baiser, de cette bouche — Toute en (leur "II, 91 ,
est en réalité une phrase de douze syllabes ; cependant elle ne compte que pour onze dans le vers.
Ton pied impétueux ne marche qu'en heurtant Des cadavres,
l'horreur te cherche, et l'on entend... ;
cadavres, à la fin de la phrase, ne compte plus que pour deux syllabes, si bien que l'on entend vingt-trois syllabes au lieu de vingt-quatre. Tous les rejets ne causent pas dans le rythme de pareilles perturbations ; il n'en reste pas moins que, par leur nombre et par leur hardiesse, ils donnent aux alexandrins des Exila une allure toute Spéciale, à laquelle ni les classiques ni les romantiques n'ont habitué notre oreille. Une pratique aussi constante ne saurait être expliquée par le désir de produire un effet : sans doute on trouverait chez Banville des rejets analogues a ceux que l'on rencontre chez André Chénier, qui servent à mettre en relief un verbe, un adjectif, un adverbe ou le dernier terme d'une gradation ; par exemple :
Mes cheveux fulgurants, effluves de lumière Vivent... [Il, 96.
Mais après elle était vite redevenue Charmante... [Il, 24.]
Comme j'étais entré dans la forêt qui grimpe Mystérieusement... [11, 17. ,
Il a subi l'erreur, l'injustice, l'affront La haine... [11, j6j ;
il faut reconnaître également que certains vers ont été allongés à dessein, pour donner l'impression de l'immensité, de l'éloignement, d'un mouvement ou d'un son prolongé :
... l'épervier qui sait voir L'infini... Il, 66/
Or il avait vécu plus d'ans que la mémoire N'en rêve... [II, 18.]
Les perles en fusée et le cristal changeant Ruissellent... [11,
La mer aux vastes flots baigne leurs pieds, la mer Douloureuse... [11. 7.
Mais une tournure ne produit un « effet » que si elle est quelque peu exceptionnelle et insolite : or le rejet est constant dans les Exilés. En réalité, cette fréquence est une conséquence logique des principes essentiels de la versification de Banville : on doit mettre à la rime le mot capital et l'inversion doit être absolument proscrite : si le mot capital traîne après lui des compléments, ils ne peuvent être mis qu'au début du vers suivant ; de là sans doute l'abondance des génitifs et des compléments directs en rejet. — Le rythme n'en est pas moins troublé, dirat-on. — Eût-il mieux valu revenir aux grotesques procédés de Campistron ? Mais est-il bien sûr que le rythme soit détruit ? Oui, sans doute, si l'on considère le vers comme la seule unité rythmique, mais il ne semble pas que ce soit l'opinion de Banville : il paraît plutôt avoir essayé de constituer de véritables périodes où des mètres variés se mélangent très librement, où, seule, la phrase essentielle se détache en un vers très régulier, très ferme, solidement rythmé. Loin de détruire toute espèce de mesure, l'enjambement servirait, au contraire, à lier les vers les uns aux autres, à rendre plus parfaites l'unité et la continuité de la période.
C'est ainsi que, parfois, l'enjambement prépare le passage du rythme ternaire au rythme binaire, ou réciproquement. Ce vers qui commence par un mot en rejet peut être coupé à la sixième syllabe, mais il a nécessairement une autre césure dans le premier hémistiche : il est donc coupé en trois parties ; tenant à la fois du
binaire et du ternaire, il peut servir à ménager la transition entre les deux rythmes :
( La reine Omphale | était assi| se, comme un Dieu ( Sur un trô | ne. Ses lourds cheveux | d'or et de feu
Rejet de transition. | Etincelaient ; | Hermès, | pareil au crépuscule,
( Posant sa forte main | sur l'épaule d'Hercule,
Binaires c , . . ' . ...
( Se tourna vers la reine | avec un air subtil
( Et lui dit: I « Le marché des Dieux I te convient-il?
Ternaires { . . . , .. , , ,, .
( — Messager, | répondit alors | d une voix grave
Rejet de transition, j La Lydien|ne, pars, | laisse-moi pour esclave
Ce tueur de lions I de sa forêt venu
Binaires. . .
Et je 1 achèterai | pour le prix convenu. » [II, 29.
On remarquera aussi que ces dix vers forment deux groupes identiques et que le sixième vers — le premier ternaire du second groupe — commence par un rejet ; il semble que le poète n'ait pas voulu trop accuser la symétrie. Dans le fragment de l'Education de l'Amour cité plus haut, la ponctuation grammaticale et logique ne coïncidait pas rigoureusement avec la division rythmique ; seul le dernier membre de phrase est bien détaché: il fallait que la conclusion gardât toute la majesté olympienne de l'alexandrin, mais dans tout le reste il fallait au contraire donner l'impression de la continuité, effacer les divisions, éviter de marquer avec une lourdeur scolastique et gauche les « paragraphes » du développement.
Il faut rapprocher du rejet une autre licence, qui consiste à raccourcir ou à prolonger le premier hémistiche en plaçant une syllabe tonique à la cinquième ou à la septième place. Ici encore, Banville paraît avoir eu, suivant les cas, deux intentions bien différentes : tantôt il a voulu mettre un mot en relief, tantôt rendre le rythme moins sensible et moins régulier. Par exemple, lorsque le second hémistiche commence par une syllabe tonique, il faut donner plus de force au second accent, et le premier mot du second hémistiche se trouve mis en valeur :
Dans l'ombre où le matin Utile avec les ténèbres II, 10 ; si ce mot est en relation étroite avec le précédent, l'altération du
rythme est plus forte, l'effet plus violent ; Banville aime à placer de la sorte l'épithète qui, souvent, est le mot de valeur :
Brillait une forêt rouge de grandes fleurs. [11, [43.
Quelquefois le premier hémistiche se termine par un long mot et le contraste renforce encore l'effet :
La résignation morne de l'animal. [Il, 68.]
Titan resplendissant d' cr... 11,42.]
Il arrive aussi que le premier hémistiche se termine par un monosyllabe accentué, non précédé d'une syllabe muette ; on obtient encore un effet analogue :
Et l'emprisonnant seul, avec la Nuit maudite. [11, 39.'
Mais presque toujours, lorsque la cinquième syllabe est accentuée, la sixième est un proclitique, article, préposition, etc.. ; le rythme, alors, est complètement brisé: levers divisé en s +7 prend une allure traînante, alanguie, caressante , qui n'est pas sans charme. Par une rencontre singulière, ce rythme se trouve assez fréquemment dans la Cithare, dont j'ai signalé plus haut les rimes extraordinairement faibles ; on dirait que, par tous les moyens possibles, le poète s'est efforcé d'atténuer dans cette sorte d'élégie la rigidité un peu dure de l'alexandrin. C'est ainsi que j'expliquerais la présence de vers analogues à ceux-ci :
Vivaient en exil | dans l'univers infini...
Il s'est éveillé | dans les flancs de la Cithare...
Aphrodite d'or | aux paupières arrondies... "II, 4<>, 47, 48.]
Il semble que, comme Verlaine, et avant lui, Banville ait été sensible à l'imprécision rêveuse de ces rythmes impairs, asymétriques. Ainsi, l'on trouve chez lui l'alexandrin sévère, solide, métallique des parnassiens, et les mètres fluides, « vagues et solubles dans l'air », qu'aimeront les décadents et les vers-libristes. S'il n'ose pas les vers de quatorze ou quinze syllabes, s'il ne revient même pas au vers de treize, du moins il use largement du rejet, et le rythme du vers, en définitive, lui importe moins que le rythme de la période.
S'il ne jette pas l'anathème à la rime, « ce joujou d'un sou », il paraît sentir, néanmoins, l'avantage des rimes faibles, qui effacent, estompent les contours du vers. Peut-être les très grands artistes arrivent-ils, seuls, à comprendre de la sorte la valeur artistique de deux formes d'art diamétralement opposées.