La Théorie de V Art pour l'Art, vi, p
les accents de son modèle. Sa Ballade à la Sainte Vierge est jolie, trop jolie même : ce n'est pas l'appel déchirant d'une âme écrasée de remords à la Dame de Miséricorde, c'est l'oraison aimable d'un bon chrétien, qui est en même temps un bon poète, et qui, peutêtre, vient de lire les Poèmes èvangèliques. Il célèbre adroitement Marie, étoile de la mer, guide et protectrice des navigateurs humains, perdus sur l'orageuse mer des passions ; la pièce est élégante, sans plus; elle n'est pas l'œuvre d'un grand coupable, ni d'un homme hanté par l'idée du mal, du vice, de la déchéance physique et morale. Baudelaire seul aurait pu retrouver les accents de la Ballade des pendus ; la piété de Banville est trop souriante pour songer longtemps à l'horreur du châtiment éternel, ou même simplement de la mort.
Cela tient, sans doute, à ce qu'il est très peu sensuel : il ne trouve pas au milieu des voluptés cette amertume dont parle le poète, parce qu'au tond il ne goûte guère qu'un plaisir tout intellectuel et philosophique. S'il chante — c'était de rigueur — la Servante du cabaret ou les Belles Chdlonnaises [il, 365 et jji], il détaille les beautés des unes et des autres en artiste épris d'un beau modèle, bien plus qu'en amoureux. Rien n'est moins passionné, ni moins licencieux: ce sont des études de nu, comme telle pièce des Stalactites. Si par hasard il est fait allusion à « mainte prouesse » [il, 366], c'est du libertinage en paroles, pour avoir l'air d'obéir aux traditions du genre.
Si Margot n'est pas une ribaude, les « enfants perdus », auxquels il fallait bien aussi dédier une ballade [il, 364], n'ont jamais été rencontrés par Villon dans les tripots du quartier latin, ni par Régnier aux alentours du « mauvais gîte » : ce sont encore des « Exilés », des « esprits contemplatifs » qui s'embarquent pour « la belle Cythère », pour le pays chimérique où l'on oublie la laideur et la bêtise humaines :
Rassasions d'azur nos yeux pensifs !
Oiseaux chanteurs, dans la brise expansifs. Ne souillons pas nos ailes sur la terre, Volons, charmés, vers les Dieux primitifs ! Embarquons-nous pour la belle Cythère.
Société de fous très sages, de mauvais garçons très purs, qui doivent ignorer — et pour cause — la satiété, l'ennui, le dégoût,
l'horreur des passions auxquelles on est asservi et des péchés auxquels on reviendra demain. En réalité, le vrai patron des Ballades joyeuses, ce n'est pas Villon, c'est Rabelais.
C'est Rabelais qui nous verse du vin,
dit l'une d'elles [il, 391] ; sans nul doute il le tire, pour la « Sainte Beuverie », de la cave de la prophétesse Bacbuc : c'est le vin de la gaîté, de la souriante sagesse pantagrueline; on peut le boire sans inconvenance « en l'honneur des pucelles » [il, 361], il n'a jamais grisé personne ! Tout en vidant les brocs, le bon échanson dit à ses fidèles: « Pensez vivre joyeux... autre soin, autre souci ne soit reçu au sacro-saint domicile de votre céleste cerveau. La sérénité d'icelui jamais ne soit troublée par nuée quelconque de fâcherie. »' Et Banville suit pieusement son conseil.
A vrai dire, tout n'est pas pour le mieux dans le moins bourgeois des mondes: c'est le temps des « fesse-Mathieu » et des « gotons qui se peignent un signe » [il, 550 et 361] :
Les Dieux sont morts, et morte l'allégresse
L'art défleurit, la muse en sa détresse
Fuit, les seins nus, sous un vent meurtrier 11, j$6 ;
pourtant faut-il s'irriter de tout cela qui ne vaut pas même un haussement d'épaules ? Le sage en rit « les joursde soleil » [il, 379] et se contente d'éviter les sots de tout poil :
Fuis l'oisif et son bavardage,
Le rêveur au cerveau cornu
Et l'imbécile parvenu...
... Il faut les fuir au bois chenu
Des merles et des rouges-gorges 11, }'d\ ;
au bois où chante le rossignol, où résonne le cor du chasseur, [11, 397], ou bien encore au bord de la mer consolatrice dont l'âpre haleine pénètre et guérit [11, 373]. Il faut s'entourer de belles choses, et surtout travailler [il, 3^3], même au temps des drôlesses et des
aigrefins :
Art, Pensée, ô blanches victimes, Cygnes qu'on veut asphyxier Ne tombez pas vers les abîmes !
Pégase ailé, brillant coursier,