Pantagruel, m, p
Viens ! Que pour nous initier
Cypris renaisse, et qu'elle torde
Ses cheveux d'or sur le glacier !
Dieu fasse aux bons miséricorde ! [11, ^yj. ,]
D'où vient que ce livre joyeux, sain, viril, ne procure pas à la lecture tout le plaisir qu'on en attendrait ? M. G. Kahn, bien éloigné de vouloir rabaisser le poète, déclare que « malgré son clair génie et ses habiletés de clown, Banville n'a pu rendre une vie intelligente à ce vieux genre » ' ; je crois avec lui que la Ballade est une forme intérieure et ingrate et que, s'il est difficile d'en faire une — c*est Banville même qui le prétend — il est à peu près impossible d'en lire trente-six de suite. Si la langue française ne fournit qu'à grand peine les mots nécessaires pour écrire quatre couplets sur des rimes pareilles, il faudra bien, en dépit qu'on en ait, reprendre les mêmes mots et peut-être les mêmes couples de rimes: dans ce recueil, pourtant minuscule, on retrouve, et plusieurs fois, toutes les rimes banales déjà relevées dans les Exilés.
Il est pourtant quelques désinences capables de fournir assez de mots différents pour plusieurs ballades. Hélas ! la langue française a quelques terminaisons sourdes, cotonneuses, qui offrent au rimeur une longue liste de mots abstraits, d'adverbes pesants, de participes disgracieux. Le moyen de résister toujours à la tentation, de proscrire sans miséricorde ces vocables si prosaïques mais si commodes ? Dans les Trente-six Ballades joyeuses, on trouve trentedeux fois le son ment à la fin du vers; c'est vraiment trop, et, malgré soi, on songe au sonnet de Trissotin ! Qu'un artiste adroit et scrupuleux comme Banville ne puisse éviter ce défaut, n'est-ce pas la preuve qu'il tient au genre lui-même, et que la ballade, en accumulant les difficultés, rend fatalement nécessaires les rimes à tout faire ?
Autre danger : l'importance du refrain est si grande, si tyrannique, qu'on peut deviner d'après ce refrain quel doit être le mouvement de la strophe. Comme d'autre part ce mouvement n'est jamais bien compliqué, on a bientôt découvert nombre de strophes taillées sur un patron unique ; cela ne laisse pas d'être fastidieux. Si le refrain est :
C'est le moyen d'avoir joie et soûlas...
i. Symbolistes et Décadents, p. 258.
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phe d'un poème de " "DANS LA FOI R \ 1/51
que peut bien être le couplet, sinon l'énumération de tous ces
moyens ?
Pleurer d'amour dans la nuit ténébreuse, Voir un beau sein tout chargé d'ornements, Cueillir la rose avec la tubéreuse, - Causer de rien, comme font les amants, Tailler la pourpre en nobles vêtements, Etre ravi par l'humaine structure, Sucer le lait de la mère Nature, Quand l'or s'en va ne pas crier : Hélas ! Prendre en tout temps Rabelais pour lecture, C'est le moyen d'avoir joie et soûlas. "II, J52. '
La ballade entière se composera de quatre phrases exactement semblables. Si, comme il arrive souvent, le couplet se termine par une antithèse, le second membre de l'opposition n'occupe qu'un vers ou deux, le premier membre occupe tout le reste :
C'est chez Nodier que se tenait la cour.
Les deux Deschamps à la voix enivrante
Et de Vigny charmaient ce clair séjour,
Dorval en pleurs, tragique et déchirante,
Galvanisait la foule indifférente.
Les diamants foisonnaient au ciel bleu !
Passât la Gloire, avec son char de feu,
On y courait comme un juste au martyre,
Dùt-on se voir écrasé sous l'essieu.
Mais à présent, c'est bien fini de rire. 11, 5)0^
Ainsi sont composées les Ballades IV, en l'honneur de sa Mie ; VI, de sa fidélité à la Poésie ; XX, pour les bonnes gens ; XXII, des Sottises de Paris ; XXIX, de Victor Hugo père de tous les rimeurs. D'autres fois encore les trois couplets et l'envoi sont divisés chacun en deux parties égales qui se répondent :
Amis, partez sans moi ; l'Amour vous suit Pour faire fête à votre belle hôtesse.
Vous dites donc qu'on aura cette nuit Souper au vin du Rhin, grande liesse Et cotillon chez une poétesse.
1. La Ballade XXI II, à G. Rochegrosse, est composée sur un plan tout à fait analogue.
Que j'aime mieux dans les quartiers lointains,
Au grand soleil ouvert tous les matins,
Ce cabaret flamboyant de Montrouge
Où la servante a des yeux libertins !
Vive Margot avec sa jupe rouge ! [11, 365.]
Cette ballade semble composée suivant le procédé que dévoile le Petit Traité et qui consiste
... à composer en une fois (sans s'inquiéter du reste) la seconde moitié des trois dizains et l'Envoi, et en une autre fois la première moitié des trois dizains, puis à raccorder le tout.
Seulement, ajoute Banville, c'est le sûr moyen de faire une ballade irrémédiablement mauvaise. [P. T., 193.]
Celle-ci pourtant ne me semble ni meilleure ni pire qu'une autre : est-ce que, par aventure, ce petit poème s'accommoderait fort bien
... des moyens mécaniques avec lesquels on peut impunément se passer de tout génie et qui suppriment toutes les difficultés?
Puis, à bien regarder, la ballade est-elle — ou peut-elle facilement devenir — un genre joyeux ? Ces rimes qui se répètent suivant un ordre immuable, ce refrain qui revient à des intervalles rigoureusement égaux, ne donnent-ils pas surtout l'impression de la monotonie, de la mélancolie? La vraie ballade, celle de Villon, n'exprime-t-elle pas surtout des sentiments douloureux, obsédants ? Dans le recueil de Banville, une des meilleures ballades, à mon goût, est la Ballade XVIII, En quittant le Havre-de-Grâce : c'est que justement le refrain, curieusement allongé par une coupe à la huitième syllabe, rend avec un rare bonheur l'immense cantilène des tlots :
Enfin je pars et voici le navire.
Adieu, Paris joyeux 1 adieu, tombeau !
Vis sans savoir que Misère soupire,
Maigre, et saignant sur son vieil escabeau,
Et ses seins nus mal couverts d'un lambeau.
Vis dans ta haine et dans ton avarice ;
Moi, je m'envole au gré de mon caprice.
La voile s'enfle, éprise de l'éther,
El, délivré, j'invoque ma nourrice,
La mer aux flots tumultueux, la mer ! II, 373.]