LES RIMES DORÉES
et pourquoi, faite comme elle est, cette sotte travaille-t-elle, quand il lui serait si facile de se vendre un bon prix ? Toutefois l'iniquité sociale n'est pas la seule cause de ces douloureuses contradictions : il y a, au fond même des âmes populaires, un mélange attristant d'abnégation et de vulgarité : ce pompier qui vient de mourir comme un héros est tatoué comme un souteneur :
Au bord du lit de camp, dans le poste éveillé Pour l'accueillir, son bras velu traînait, souillé Partout d'un sang épais et noir comme une lie.
Je voyais près de moi pendre ce bras guerrier
Et j'y lus : Pour la vie amour a Rosalie,
Inscrit en rose dans un rameau de laurier. [11, 275.
Le procédé est familier à Banville, mais, pour la première fois, il l'applique â des sujets qu'il semblait jusqu'alors éviter. Dès 1854, le sonnet d'Hërodiade achevait d'un trait sanglant un charmant tableau de voluptueuse jeunesse ; mais Banville n'avait pas encore choisi, pour le présenter de la sorte, un personnage vrai, de la réalité la plus vulgaire. Sans doute le peuple l'attirait, mais comme il peut attirer le peintre et le sculpteur : dans la petite chanteuse des rues, il admirait surtout le modèle d'Emile Deroy; il oubliait en imagination les sordides loques, l'air souffreteux, et ne voyait plus en cette pauvresse qu'une fantaisiste Colombine échappée d'un croquis de Watteau. La beauté lui faisait oublier la misère, bien loin qu'il s'indignât du contraste.
Dans les Rimes dorées, il l'accuse fortement, et l'on sent qu'il s'irrite contre la société mal faite où s'offrent aux yeux de pareils spectacles. Ces quatre sonnets marquent un retour à la satire politique et sociale : il y a comme une parenté entre eux et la Némêsis intérimaire. Mais que de chemin parcouru depuis 1846 ! Ces bourgeois ventrus qui jacassent à l'Opéra sont bêtes et vulgaires, et derrière cette médiocrité intellectuelle, on peut deviner leur médiocrité morale ; on peut supposer même, avec assez de vraisemblance, qu'une société dont ces bourgeois sont les maîtres est une piètre société. Mais Banville ne l'a pas dit ; si Pierre Leroux attribuait au régime bourgeois et capitaliste la décadence de l'Opéra, rien ne prouve que le poète l'ait jamais attribuée à d'autres qu'à la toutepuissante Stoltz. Dans les Rimes dorées, le doute n'est guère pos-
sible : elles attaquent bien les institutions, la morale — ou plutôt l'immoralité — publique. Dans l'ode au Pays latin, Banville dénoncera les progrès, alarmants déjà, de la prostitution et de l'alcoolisme ; il félicitera « la rive gauche » de ne pas connaître
Des boursiers au gros ventre Courtisant des Laïs Jaune maïs ;
... Des troupeaux de Phrynés Enfarinés,
... Des lions sans crinière, Buvant à ciel ouvert
Le poison vert. [II, 263."
Il ne s'agit plus ici d'avoué chauve ni de cous d'oie pelés !
Mais si les griefs exprimés sont plus graves, s'ensuit-il nécessairement que le poète soit plus attristé par les spectacles de 1868? — Il faut distinguer entre ce que disent les Odes funambulesques et ce qu'elles pouvaient à peine faire comprendre à demi-quart de mot : une satire très légère et très superficielle pouvait seule éviter, cinq ans après le Coup d'Etat, les tracasseries de la police ; il fallait qu'elle fût bouffonne pour mettre tous les rieurs de son côté et rendre ridicules à l'avance toutes les protestations ; enfin leurs pitreries énormes ont pour but avoué de narguer le bourgeois triomphant, maître incontesté de l'heure. Les sonnets des Rimes dorées n'ont rien de plaisant, et les Occidentales, qui vont bientôt paraître, sont infiniment moins bouffonnes que les Odes funambulesques ; mais elles ont une allure beaucoup plus militante, elles sont d'un homme qui croit à la valeur de l'action, à l'utilité de la lutte, et qui ne se contente plus de faire la nique au parti victorieux, de pouffer de rire — entre deux culbutes — au nez des « amis de l'ordre ». La Muse des Odes funambulesques est une vaincue, la Muse des Rimes dorées attend une revanche prochaine : l'empire n'est plus tout-puissant, il a mécontenté la droite sans se concilier la gauche, l'opposition devient plus forte et plus audacieuse. Ce n'est plus le moment de hausser les épaules : l'heure de la bataille va sonner bientôt.
En 1869, quand les Occidentales paraissent dans le Charivari, la lutte est engagée depuis quelques mois. Banville combat dans les rangs du parti républicain : il applaudit à la Lanterne, de Rochefort ; il déplore les fâcheuses concessions que Jules Favre a cru devoir faire aux susceptibilités académiques [lll, 283 et 304J. Le poète de Nice française passe délibérément à gauche et crible d'épigrammes les défenseurs les plus résolus et les plus fameux du régime. Ce changement est contemporain de la rupture entre Sainte- Beuve et la princesse Mathilde, et les deux événements ne sont pas sans analogies. La défection de Banville fit, il est vrai, moins de bruit ; peut-être même passa-t-elle inaperçue. Au demeurant il s'était tenu — ou bien on l'avait tenu — à l'écart ; surtout il ne s'était jamais compromis dans des affaires comme celle du Prix Véron,et n'avait jamais pu être soupçonné de vouloir « enrégimenter les Muses d'Etat ». Il avait bien eu, vers 1860, quelques paroles aimables pour le gouvernement, mais il avait uni la Marseillais*' à l'air de la Reine Hortcnse, et loué en Napoléon « l'émissaire de la Révolution » : ce bonapartisme-là dut sembler d'une orthodoxie douteuse à bien des gens ! Que dire du recueil de 1 867, qui donnait à Victor Hugo — après le refus de l'amnistie — la place d'honneur parmi les grands Exilés? Somme toute, Banville ne s'était jamais rallié complètement.
Quels griefs nouveaux amenèrent la rupture ? L'incohérence des lois de 1868 y fut sans doute pour beaucoup : le poète et ses amis avaient souffert plus que personne du régime draconien auquel avait été soumise jusqu'alors la presse : les velléités libérales de l'empereur allaient-elles rendre au journal un peu d'indépendance et de sécurité ? On fut bientôt détrompé : la porte était restée grande ouverte à l'arbitraire de l'administration et de la police. Dans le Charivari du 6 février 1868, Banville se moquait de cette étrange loi qui rendait illusoires les apparentes concessions : un journaliste, accablé d'avertissements et de communiqués, pose au Grand Sphinx du Musée Egyptien cette embarrassante question :
Toi qui sais tout, vieux sphinx aux poses triomphales, Ayant vécu du temps des Dieux cynocéphales Et des Dieux éperviers, toi qui, sous le ciel d'or, As entendu les voix de Nephtys et d'Hator, Conseille-moi, gardien du grand Nil aux flots d'ambre, Comment dois-je parler des débats de la Chambre ?
« J'ai, continue-t-il, le droit de publier le compte rendu analytique, à la condition toutefois de n'y rien changer » ;
... Quant aux droits imprescriptibles D'appréciation et de discussion, Oui, je les ai...
Seulement, pour discuter il faut citer ; sinon le lecteur se fâche :
... Il me demande : « Où? quand r Dans quel prochain Monument r S'agit-il de Chose ou de Machin ? »
le malheureux journaliste est bien obligé d'avouer que la scène se passe « au bout du pont de la Concorde »...
Compte rendu ! j'ai fait un double emploi hideux (Au lieu de discuter, sans plus !) avec les deux Comptes rendus analytiques...
Comment éviter maintenant les foudres administratives ?
Il n'est ni rue alors, ni boulevard, ni quai
Où je puisse, hélas ! fuir le noir Communiqué-.'
Le Sphinx écoute et donne à l'infortuné ce conseil : « Livre aux griffes d'un jeune chat un énorme écheveau de soie ; puis, lorsqu'il l'aura bien emmêlé, dévide-le sans le faner ni le flétrir :
Si tu peux de la sorte en faire un peloton
Frais comme une églantine et rond comme une orange,
En ce cas, viens ici, redis-moi ton étrange
Logogriphe, écheveau cent fois plus torturé
Que n'était l'autre, et moi je le déviderai.
La pièce n'a pas été conservée quand les Occidentales furent réunies en volume : elle est longue et d'un comique parfois laborieux. De plus, elle aborde par un bien petit côté la discussion des réformes de 1868: la loi sur la presse ne pouvait guère gêner que les journalistes ; il était plus habile de s'attaquer à ce qui pouvait gêner tout le monde, et de montrer dans l'ensemble l'inanité de ce pseudo-libéralisme. C'est le sujet de l'amusant dialogue entre Polichinelle et le commissaire : le représentant de l'Autorité fait doctement connaître les sages précautions qui empêchent la liberté de dégénérer en licence ; Figaro reconnaîtrait ces prudentes lois : elles
étaient en vigueur lorsqu'il fonda le Journal inutile ! Il est permis à tous de parler et d'écrire librement...
En risquant seulement de faire Sept ou huit mille ans de prison.
Permis de se réunir « en l'absence des gendarmes », mais à cette condition :
Qu'imitant Vénus dans sa conque — Aux champs, à l'ombre d'un tilleul.
Ou dans une chambre quelconque Tu te réuniras — tout seul !
Permis à qui le veut de se faire « agriculteur ou médecin »,
Mais à condition qu'il fasse L'exercice, — comme Bridet !
Et Polichinelle conclut, avec une ironie un peu amère :
Il suffît. Libre de mes pas
Je puis Otre loyal et brave J'ai craint qu'on ne m'en empêchât.
Mais point ! Si quelqu'un est esclave.
Ce n'est pas moi.