‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 87 sur 141 · LE COMMISSAIRE · texte numérisé non relu

LE COMMISSAIRE

Non, c'est le chat ! 111, J14.]

Si l'empire libéral n'est qu'une mauvaise comédie, il faut s'en prendre, selon Banville, au parti des ultramontains irréductibles, adversaires résolus et inlassables de toute liberté. On est surpris, au premier abord, de voir un catholique pratiquant attaquer avec une telle âpreté des coreligionnaires ; jamais, peut-être, polémiste anticlérical n'écrivit satire plus mordante que Chez Monseigneur ou que Et Tartuffe ? Mais Lacordaire lui-même avait élevé contre Veuillot et les siens de véhémentes protestations, Dupanloup avait critiqué très durement les violences et les usurpations de l'Univers1;

1. Lettre de M«r l'Evêque d'Orléans aux prêtres de son diocèse pour leur donner communication de son Avertissement à M. Louis Veuillot, rédacteur en chef du journal l'Univers. ?e édit., Paris, Charles Douniol, 1869.

il avait essayé d'atténuer par ses commentaires l'effet déplorable du Syllabus; il avait dû pourtant se soumettre, et Montalembert, plus indépendant, avait encouru la censure pontificale, pour avoir jugé l'Inquisition en termes qui choquèrent les feuilles dévotes. Ainsi, les sectaires, désapprouvés par d'illustres représentants de l'Eglise et du parti catholique, étaient assez forts pour réduire au silence et pour faire plier leurs adversaires. Les feuilles libérales les rendaient responsables de toutes les inconséquences et de toutes les fautes de l'empire finissant. Dans le premier numéro du National, auquel Banville collabora dès sa fondation, Ildefonse Rousset exposait en ces termes son programme :

Voués aux idées démocratiques, nous voulons faire franchement et loyalement la guerre aux tendances révolutionnaires, de quelque côté qu'elles se produisent.

Nous respectons toutes les croyances religieuses, mais nous pensons que le prêtre ne doit pas dépasser le seuil du temple et nous repoussons énergiquement toute intervention cléricale dans, les choses de la politique. [19 janvier 1869.]

Les feuilletons dramatiques ne sont pas les moins acharnés dans la lutte ; le journal n'a pas plus de six semaines, que déjà ils admirent

... comme ces moines d'Espagne ont mêlé en eux le bourreau et le saltimbanque. "icr mars 1869."

L'année suivante, ils essaieront de réhabiliter ainsi Don Juan :

Innocent de son prétendu athéisme comme de ses prétendues infidélités, le Dieu auquel il ne croit pas, c'est le Dieu des inquisiteurs, des in pace, des auto-da-fé, rougissant les cieux ; mais il adore le Dieu bon, indulgent, prodigue, père de la création et des créatures, qui nous a donné en héritage les diamants du ciel étoile et la splendeur des roses. '21 février 1870.

Quelques jours auparavant, ils avaient applaudi à la reprise de Lucrèce Borgia, qu'ils regardaient comme une protestation contre le concile du Vatican :

Il se trouve que ce drame, repris aujourd'hui, répond exactement, et plus que nul autre, aux préoccupations de tous. Au moment où veut s'affirmer à Rome un dogme qui si violemment blesse la tradition de l'Eglise française et la conscience humaine, est-ce par hasard seulement

que l'Histoire, que la Poésie, déchirant les voiles du passé de leurs mains vengeresses, évoquent le spectre satanique de ce pape Alexandre VII, dont toute la vie, trahisons, parjures, empoisonnements, assassinats, exécutions horribles, ne fut qu'une longue orgie sanglante ? "4 février 1870. 1

C'est, avant tout, contre cette Eglise persécutrice que seront dirigées les Occidentales. Qui donc rend illusoires les concessions faites à la presse ? — C'est « une moult horrificque beste », proche parente des chats-fourrés :

Grattant son large nez en truffe Apparaît un Torquemada, Moitié Satan, moitié Tartuffe.

L'officine, ou plutôt l'antre du monstre, rappelle fort les caveaux du Saint-Office :

Et je vis un sombre cachot,

Où, parmi les noires tentures.

Grinçait dans l'air humide et chaud

Tout un appareil de tortures.

Là, plus vermeils que des rosiers Au mois de juin, le long des porches Frémissent de sanglants brasiers Qui font pâlir le feu des torches.

J'entends des bruits mystérieux

Gémir, pareils au cri des goules

Dans la nuit, et je vois des yeux

Briller par les trous des cagoules. 111, 272.

N'était-ce pas l'Univers qui prétendait n'accorder la liberté qu'au journal qui se confesse et déclarait que la législation de 1852 était conforme à l'esprit de la discipline catholique? Lors donc que, par l'interprétation judaïque d'une loi équivoque, la presse ne profitait en rien des libertés accordées, était-il absolument injuste d'en accuser « Tartuffe » ?

Banville était moins clairvoyant lorsqu'il reprochait à l'empire de vouloir obliger tous les citoyens à « faire l'exercice » ; il est pénible de constater qu'il vit seulement dans le projet Niel une autre manœuvre du parti clérical : non content de protester contre le « siècle à aiguille », de s'indigner contre la « machine à découdre » que les artilleurs appellent mitrailleuse, d'accabler de

railleries amères ceux qui, sous prétexte d'humanité, veulent interdire la balle explosible, il a nettement accusé les dévots d'inspirer la politique militariste et belliqueuse de l'empire et la nouvelle loi militaire elle-même. Adam, c'est-à-dire l'Humanité, appelle à

grands cris

... le jour où tous ses fils

Ne seront plus chair à mitrailles.

Et Tartuffe ? — Il prétend qu'on acquitte l'impôt Du sang. Et si quelqu'un dit : Tue ! il crie : Assomme ! Ses prédilections sont pour saint Chassepot, Pour saint Bonin et pour saint Dreyse. — Le pauvre homme !

Banville a l'air de soutenir une bien mauvaise cause : ne défend-t-il pas, lui l'ennemi juré du bourgeois, le privilège de la bourgeoisie riche qui, seule, pouvait soustraire complètement ses fils à l'obligation militaire? N'a-t-il pas contribué pour sa part à l'échec d'un projet qui nous eût peut-être évité bien des douleurs? Sans doute, il eût été glorieux pour lui de voir clair et de dire à ses compagnons de lutte combien il était imprudent de combattre la réforme ; mais qui donc croyait alors à la possibilité de l'invasion, ou simplement de la défaite ? Le projet Niel donnait à l'empire une armée plus forte : aux yeux des républicains, cela ne pouvait servir qu'à recommencer Mentana ou Décembre, obéir aux sommations des ultramontains, rétablir le pouvoir temporel ou peut-être s'aller fourvoyer dans un nouveau iMexique, ou bien réunir assez d'hommes pour reprendre à la baïonnette les concessions qu'avait exigées le malheur des temps. Ne jugeons pas trop sévèrement le poète qui combattit une réforme équitable et opportune : on voyait bien en quoi elle menaçait les maigres libertés reconquises, mais bien peu soupçonnaient le péril plus grand qui menaçait la France.

Il est étrange également de voir Banville s'acharner après Haussmann presque autant qu'après Veuillot. Les « embellissements » de Paris l'irritent fort, et l'on comprendrait mal sa colère si l'on ne cherchait pas à lire entre les lignes. Tous ces travaux sont fort incommodes: on n'entend plus que murailles qui s'écroulent, on ne respire plus que poussière de plâtre :

Blanc comme Avril en floraison,

Le passant gémit, pleure et beugle.

Désormais on a bien raison

De dire que l'homme est aveugle... [111, 300. j

Pourquoi démolir de la sorte ? — Pour faire

... des boulevards si longs, qu'avec amour L'ouragan furieux y beugle, Et si bien ruisselants de lumière et de jour

Que chacun y devient aveugle ! [III, 270.]

Tout cela est bien injuste et bien tade. Comment le poète de la joie, du soleil et de la lumière pouvait-il témoigner aussi peu d'indulgence à l'homme qui ouvrait une brèche dans les cloaques de la rue aux Ours? On est fondé à croire qu'il combattait l'œuvre d'Haussmann pour d'autres raisons, difficiles ou dangereuses adiré. Les Parisiens des faubourgs, dont un siècle de barricades avait aiguisé le sens stratégique, prétendaient que ces larges percées serviraient un jour à de sanglantes répressions et l'expérience a montré qu'ils ne se trompaient guère ; pendant le siège, Hugo déclarait devant Edmond de Goncourt que les « grandes artères » avaient eu pour but de se défendre contre le peuple '. Banville avait-il des craintes de ce genre? Ce ne serait pas impossible, bien qu'il ne lésait manifestées nulle part ; mais il a formulé nettement deux autres reproches qui suffisent à faire comprendre son animosité : premièrement, ces grandes voies où s'élèvent des maisons luxueuses rendent chaque jour la vie de Paris plus chère et plus dure au peuple ; la pioche a chassé des vieux quartiers « les hiboux et les misérables », et pour respirer maintenant, il faut pouvoir « mettre trente mille francs à son loyer ». [in, 270.] Ensuite ces travaux, ces expropriations, ces créations de quartiers élégants, redoublent la fièvre des spéculations avec toutes ses conséquences : par làHaussmann, s'il assainit physiquement Paris, contribue dans une large mesure à la démoralisation publique.

L'opposition ne cessait d'ailleurs de le répéter : Ildefonse Rousset imputait aux travaux d'Haussmann « cette hausse énorme de l'alimentation et du logement, effroi des rentiers et des ouvriers, dont le salaire n'a pas monté en proportion » \ A la Chambre, Pouyer- Quertier redoublait d'efforts pour décider l'assemblée « à manifester ses sentiments de réprobation contre les commissions illégalement perçues par le Crédit Foncier » ? ; Ernest Picard protestait

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