Cf. Journal des Goncourt, m, 14 décembre
faute de l'empereur ! »... Un homme n'a pas cette influence sur un peuple et si le peuple français n'avait pas été très mal portant, très malade, la médiocrité de l'empire n'eût pas empêché la victoire.
Seulement cette partie du Journal ne fut publiée qu'en 1890: si Banville ne fut pas le seul esprit clairvoyant et impartial qui comprît la vraie nature du mal dont souffrait et faillit mourir la France, il fut un des premiers à le dire. Attitude courageuse en un temps troublé par d'aigres polémiques, où les esprits loyaux et modérés risquent toujours de s'attirer la haine des deux camps ennemis. Cela donne une belle allure à ces Nouvelles Odes funambulesques. Ce n'est pas que la Muse ne s'y livre parfois à des facéties bien grosses — voyez le triolet à Rochefort — mais elle n'oublie pas qu'elle est déesse. Son ironie a quelque chose de hautain qui manquait à sa sœur aînée : elle sait « qu'elle est immortelle » [ni, 27 c |, que l'heure du droit et de la liberté sonneront en dépit des policiers ; cette pensée lui donne une inaltérable sérénité devant l'odieux ou le grotesque. Elle ne fait pas à ces gens-là l'honneur de se fâcher, mais elle ne pouffe pas non plus à leur nez comme la folle muse du Pamphlet. Voyez-la devant les poètereaux officiels qui veulent « placer des rimes pauvres » pour remplacer la Marseillaise :
Admirant leur pas qui trébuche.
Elle voit le long peloton
Des musiciens en baudruche
Et des poètes de carton,
Puis Jocrisse, embrassant la lyre
D'un air tendre et virgilien,
Et leur dit avec un sourire :
« Faites la chanson, je veux bien. » 111. J19.
A cette majesté olympienne il faut un autre langage que celui de la Némésis intérimaire. Le comique des Occidentales n'est pas tout à fait celui des premières Odes funambulesques. On retrouve il est vrai les mêmes procédés, mais modifiés et perfectionnés. Puisqu'il faut avant tout faire rire le lecteur, Banville reviendra aux rimes rarissimes obtenues par des enjambements formidables :
Si vous le pouvez, d'un œil sec
Regardez cela. C'est la rue
De la Paix. Dieux puissants ! Avec
Quelle fureur le pic s'y rue ! [111, 299. :o
Voici la rime millionnaire, aggravée d'un calembour :
Et, comme il se disait, à part lui, tout morose:
— « L'espoir que je gardais était bien peu de chose,
Puisque ma bonne y ment », Son regard tomba sur la célèbre culotte. Alors, tirant les mots de son cœur qui sanglote
Il lit ce boniment. [111, 265.
Voici la parodie comme la pratiquaient Aristophane et Racine :
Quand Chassepot, donnant le dernier coup de lime.
Eut créé ce fusil qui de tous est le roi,
Il lui cria, joyeux, avec un air sublime :
« L'avenir, l'avenir, l'avenir est a toi ! » [111, 263 .]
Mais le propre du comique funambulesque, c'est d'imposer au | lecteur, au nom des exigences du rythme, une idée absurde, une image baroque : dans les Occidentales, au contraire, la rime impose bien plus souvent de la sorte des épigrammes cruelles, des allusions sanglantes. Ecoutons cette prière au Temps :
Emporte décidément, comme Bagage désormais vieillot, La vertu de monsieur Prudhomme Et l'humilité de Veuillot!...
Emporte avec idolâtrie
Le grand serpent de mer privé,
Les articles de la Patrie,
Les Suzannes de Legouvé ! [111, 260.
Ici la forme est parfaite, le vers ne pouvait pas être fait autrement ni mieux ; les noms qui viennent là ne pouvaient pas ne pas s'y trouver. La rime les appelait, mais la raison les voulait aussi ; il n'y a plus, à proprement parler, de plaisanterie funambulesque.
Pour une raison analogue, Banville abandonne à peu près le poème à forme fixe et la parodie. Si l'on met à part les Triolets, dont l'importance et l'intérêt sont minces, il ne s'agit plus, comme dans le recueil de 1857, de ramener coûte que coûte un refrain donné, même au prix des plus folles cabrioles : il faut dire quelque chose, attaquer quelqu'un, faire œuvre militante. L'idée passe au premier plan, il ne faut pas qu'aucune obligation parasite vienne la
gêner dans son développement. Que le mètre soit précis et bref, alerte et bien marqué, mais simple et tout proche de la causerie : de là, la fréquence des octosyllabes groupés en quatrains à rimes croisées ; ils forment, à eux seuls, un tiers du recueil. Plus de parodie non plus, au moins de cette parodie qui consiste à remplacer les images par d'autres tout en respectant le plus possible le rythme et les sonorités : un tel procédé ne fait rire que parce qu'il aboutit, presque mathématiquement, à des absurdités. Au contraire, dans les Occidentales, la parodie amuse parce qu'elle offre un sens, parce qu'elle est une satire. Le type de ce procédé c'est la pièce contre Veuillot intitulée Et Tartuffe ? Elle emprunte à la scène fameuse de Molière le mouvement et les deux répliques essentielles ; or, l'homme qu'elle attaque ne fait-il pas entendre depuis le Coup d'Etat que « la maison est à lui » ? L'allusion est directe et cruelle : ce n'est pas ainsi que la Muse funambulesque s'en prenait à Mirecourt, à Rolle, au docteur Véron.
Somme toute, ce petit livre fut assez mal nommé : les Occidentales font penser aux parodies comme YOdéon ou la Tristesse d'Oscar — qui étaient, d'ailleurs, intitulées « Occidentales » dans l'édition de 1857 — ; mais il n'y a presque rien de semblable dans le volume de 1869. Le sous-titre « Nouvelles Odes funambulesques » rappelle une poétique fort différente. Dans le recueil de 1 857, de copieuses bouffonneries, où l'on devine seulement le dédain et l'amertume ; dans celui de 1869, de la satire politique, généreuse et hautaine, vraiment digne d'un poète. Faut-il, après cela, s'étonner que les Occidentales aient eu moins de succès que leurs aînées ? Pour les écrivains qu'intéresse avant tout— sinon exclusivement — le métier, il y avait dans le second recueil beaucoup moins de virtuosité que dans le premier ; pour ceux qui jugent une œuvre surtout par les idées qu'elle exprime, les Occidentales sont trop contemporaines : elles font allusion, presque à chaque page, à des querelles qui ne sont pas apaisées ; nous ne sommes pas encore des lecteurs impartiaux. J'ose croire, cependant, que cette œuvre gagnerait à vieillir : lorsque les polémiques auxquelles elles se rattachent n'auront plus qu'un intérêt historique, je ne doute pas qu'on ne rende justice à ces alertes satires, œuvres d'une conscience droite et d'un clair bon sens, d'un poète qui fut un honnête homme.
11. — LES IDYLLES PRUSSIENNES. — Qu'elles ne représentent pas un « accident » dans l'ceuvre de Banville. — Rapports avec les Odes funambulesques et les Exilés.
Que les Idylles prussiennes visent exclusivement la Prusse, et plus particulièrement Guillaume, Moltke et Bismark. — Le Prussien est pour Banville un aspect odieux du Bourgeois.
Les assiégés. — Les « folastreries » du Siège. — L'Ane, Un vieux monarque. — L'hellénisme et les figures mythiques dans les Idylles prussiennes.
La revanche. — Comment l'a conçue Banville. — Socrate et sa femme épilogue des Idylles prussiennes. — Protestations contre Renan. — Pourquoi les Idylles prussiennes ne pouvaient-elles avoir qu'une influence médiocre.
BIBLIOGRAPHIE. — Les Idylles prussiennes parurent par séries dans le National du 3 octobre 1870 au 13 janvier 1 87 1 . Chaque série portait un titre qui fut supprimé dans les éditions : Le 3 octobre, Feuilles volantes (pièces 1 à 4 de l'édition) • ; le 10, Bellum (5 à 9); le 17, les Vandales (10 à 13); le 23, la Légende (14 a 17); le 30, les Ames (18 à 22). Le 6 novembre, les Martyrs (23 à 26) ; le 13, l'Histoire (27 à 30) ; le 20, les Paysans (31 à 33) ; le 27, Bêles et Dieux (34 à 37). Le 4 décembre, En avant (38 à 40) ; le 1 1, les Ombres (41 à 44) ; le 12, V Idéal (45 à 48). Le 13 janvier 1871, la Justice (49 a $3).
Pans, Vingt-neuf janvier, le Lion, parurent dans le National du 28 janvier 1872 sous le titre Patria.
Trois poèmes insérés dans le National n'ont pas été édités avec les Idylles prussiennes ; ce sont : A la Patrie, 14 août 1870 ; Des canons, 19 octobre ; le Sol libre, 3 août 1873,
Deux autres ont été édités à part et n'ont jamais été réimprimés : Adieu, scène lyrique, Paris, Lemerre, 1871, in-16, avec cette note:
La scène qu'on vient de lire a été écrite à la prière de M. Larochelle, pour accompagner la reprise du Juif polonais, de MM. Erckmann-Chatrian. Le directeur du théâtre de Cluny n'a pas pensé qu'on pût revoir après nos malheurs un drame où le cœur de l'Alsace vit tout entier, sans que des paroles de sympathie fraternelle fussent adressées à cette terre exilée et meurtrie, dans la seule langue qui permette de parler directement au peuple des choses contemporaines et des choses éternelles.
Donnons tout, stances patriotiques récitées par M"e Lauriane, de l'Ambigu-Comique, au concert donné, le 16 mars 1872, à la Salle de la Redoute, à l'instigation de M"e Hommay, au profit de l'Œuvre des
1. Les pièces ne sont pas numérotées dans les éditions, mais il sera facile de retrouver les pièces que j'indique de la sorte, les poèmes ayant été réunis dans l'ordre même où ils parurent dans le journal.
Femmes de France. Paris, imprimerie Viéville et Capiomont, 6, rue des Poitevins.
Les Idylles prussiennes parurent chez Lemerre en 1871. La préface et l'achevé d'imprimer sont du 20 juin. Elles ont été réimprimées, sans modification, dans le tome m des Poésies complètes (Charpentier, 1878) avec les Odes funambulesques et les Occidentales.
Le 6 août 1870, la foule abusée acclamait à la Bourse la nouvelle d'une victoire française ; six semaines après, l'armée prussienne était à Châtillon. L'investissement, la famine, l'épidémie, le troid, le bombardement, la capitulation, Paris allait connaître toutes les horreurs et toutes les hontes. Telle est « l'épouvantable occasion » à laquelle nous devons les Idylles prussiennes. Nul sujet ne semble, au premier abord, moins propre à inspirer Banville : que pouvaient bien faire, dans Paris vaincu, séquestré, affamé, mitraillé, la Némésis intérimaire et Chrysis Aphrodite? Aussi les contemporains s'y trompèrent-ils parfois : Barbey d'Aurevilly, qui n'était pas loin de regarder les Idylles prussiennes comme le chef-d'œuvre de leur auteur, les représente comme un accident quasi miraculeux :
Elles portent avec elles un caractère de nouveauté si peu attendu et si étonnant qu'en vérité on peut tout croire de la puissance d'un poète qui après trente ans de vie poétique de la plus stricte unité apparaît poète tout à coup dans un tout autre ordre de sentiments et d'idées — et poète certainement comme, jusque-là, jamais il ne l'avait été '.
C'est une erreur complète : il est d'abord difficile de regarder ces poèmes comme les plus beaux que Banville ait jamais écrits; beaucoup sont faibles, un plus grand nombre encore sont d'une ironie forcée et pénible. On peut, certes, trouver injuste l'oubli dans lequel ils sont tombés, lorsque tant d'autres ont conquis, alors, une célébrité que ne méritait ni leur français douteux, ni leur prosodie incorrecte ; mais il n'en est pas moins impossible de les mettre au même rang que telle pièce du Sang de la Coupe ou des Exilés. Cependant, s'ils sont inférieurs à bien d'autres œuvres, on retrouve en eux la même inspiration : loin d'être un accident, une