Le XIXe siècle, 2e série : les Poètes, p. 2p
anomalie dans l'œuvre si « une » du poète, les Idylles prussiennes représentent, au contraire, la continuation logique de cette œuvre au milieu de circonstances exceptionnelles.
On y retrouve, en effet, les deux éléments essentiels, la satire funambulesque et le lyrisme. Satire plus bouffonne que profonde, qui fait la caricature de l'adversaire bien plus qu'elle n'analyse ses défauts ou ses vices ; lyrisme très différent du lyrisme oratoire de Hugo, cherchant surtout à faire oublier les tristesses présentes par de belles et surnaturelles visions. L'un et l'autre n'étaient- ils pas déplacés en de pareilles circonstances ? Banville ne l'a pas cru, et ses œuvres antérieures nous permettent de comprendre pourquoi. Il est persuadé que le rire est permis dans la défaite, qu'il est la dernière ressource et la dernière revanche :
La raillerie, l'ironie, la contrefaçon simiesque, c'est un art d'opprimé et d'esclave, c'est la vengeance de l'opprimé contre l'oppresseur, du faible contre le fort. Conseillé par son puissant génie, Molière trouvera la bouffonnerie naturellement, pour se venger des marquis et de la pieuse cabale, tous gens plus forts que lui1.
A l'époque attristante qui vit naître les Odes funambulesques, on pouffait au nez du bourgeois, dont il fallait bien reconnaître l'omnipotence et subir parfois la tyrannie : qu'il s'appelle Prudhomme ou Bismark, le triomphateur entendra derrière son char, non les facéties de ses compagnons d'armes, mais l'ironie sanglante et vengeresse des vaincus. Au lendemain de Sedan, voici comme \esldylles prussiennes étaient annoncées dans le National (> septembre 1870) :
Henri Heine, cet Allemand annexé qui ne voulut pas être Prussien, écrivait dans sa Gennania :
« Et à la fin des jours, le Christ descendra et brisera les portes de l'enfer, et, bien qu'il rende un jugement sévère, plus d'un gaillard en échappera.
« Mais il y a des enfers d'où la délivrance est impossible ; là, nulle prière ne vient en aide, là est impuissante la miséricorde du Sauveur du monde.
c< Ne connais-tu pas l'enfer du Dante, ces terribles tercinesr Celui que le poète y a emprisonné, celui-là, nul Dieu ne peut le sauver.
a Nul Dieu, nul rédempteur, ne le délivrera de ces Ilammes rimées. Prends garde, roi de Prusse, que nous ne te condamnions à un pareil enfer ! »...