Le National, i" novembre
Oui, même lorsque résonne la voix formidable du canon, il faut que la poésie existe, ne fut-ce que pour marquer au front, de son fer rouge, ceux dont le poète a dit encore : « Mais nous passons sous le joug de loups, de pourceaux et de chiens vulgaires. »
Pourtant, le poète ne peut pas se borner à marquer l'envahisseur du signe infamant qui dénonce les bandits : il manquerait a sa mission de consolateur, ne remplirait qu'à demi son office, s'il n'essayait pas de relever les courages abattus en célébrant la beauté, la grandeur morale « de ceux qui souffrent et de ceux qui combattent ». Enfin, pour achever la ressemblance, les satires reprocheront aux vainqueurs de n'être avec leur bravoure prudente et leurs vertus factices que des bourgeois, des Prudhommes horribles et sanglants ; de même ce que les odes exalteront chez les vaincus, ce sera le renoncement, le courage tranquille et joyeux, la sérénité dans les pires épreuves, et ce sont là, précisément, les vertus qu'ont célébrées chez l'artiste les Cariatides et les Exilés.
Les Idylles prussiennes ont été étudiées... en Allemagne, par l'auteur des Etudes sur la rime chez Banville '. Peut-être vaudrait-il mieux se borner à mentionner cette « contribution à l'histoire de la poésie pendant la guerre de 1870 », mais la brochure de M. Grein ayant été accueillie en France avec une certaine faveur, il n'était plus possible de laisser passer sans protestations ses inexactitudes. C'est pourquoi j'ai cru devoir signaler, chemin faisant, ce qu'une lecture attentive ne permet pas d'accepter, et combien M. Grein est loin d'avoir saisi le sens véritable des satires et des odes qu'il a prétendu étudier — objectivement !
Contre qui sont dirigées les satires de Banville ? — Naturellement, dit M. Grein, « Prussiens » est employé ici pour « Allemands » 2 — Rien n'est moins prouvé ; même au lendemain du siège, on ne confondait pas, à Paris, « Allemand » et « Prussien » ; le 20 septembre 1871, un collaborateur de Banville, Emile de la Bédollière, écrivait dans le National :
Les Prussiens ne sont pas des Allemands.
Farouche parce que ses voisins la redoutent et la détestent ;
1. Die « Idylles prussiennes » von Théodore de Banville, ein Beitrag \ur Geschichteder Kriegspocsie von 1870-71, von Dr Heinrich Grein Oberlehrer. Beilage zum Jahresbericht, Bez. Trier, Ostern, 1906. — Une brochure in-8° de îo pages.
2. « Prussiens » ist natûrlich fur « Allemands » gebraucht p. 51 •
Implacable pour les autres parce qu'elle a la conscience de son isolement, pallié en vain par d'éphémères alliances ; C'est là, nous le croyons, l'histoire de la Prusse.
Banville eut, deux ans plus tard, l'occasion de faire une distinction analogue: pour lui, qui jadis avait applaudi Tannhauser contre les siffleurs du Jockey-Club, quelle douleur ce dut être que de voir un artiste du génie de Richard Wagner insulter la France vaincue! Or, ce jour-là, Wagner lui apparut non comme un Allemand, mais comme un Prussien :
Le génie de R. Wagner, qui a pris soin de le notifier lui-même très expressément, a une patrie, celle où l'on exècre la France, c'est-à-dire une patrie allemande, ou plutôt exclusivement prussienne1.
Mais le texte même des Idylles prussiennes suffisait à prévenir toute méprise : on trouve constamment le mot « prussien », même quand le vers s'accommoderait mieux du mot « allemand », comme dans le
Chien perdu :
Puis, lorsqu'en vain ils essuyèrent
Les écuelles d'un air câlin,
Les chiens prussiens s'ennuyèrent... [III, 398.]
Avec « allemands », le rythme était mieux marqué, la désagréable consonnance chiens prussiens disparaissait; il fallait donc que le poète eût de bonnes raisons pour ne pas faire cette correction. Dans une seule pièce le poète s'en prend aux Allemands, et c'est une des dernières ; elle est datée de janvier, d'une époque où l'Allemagne entière s'est solidarisée avec ses maîtres pour la pire infamie : le bombardement des hôpitaux, [m, 43 y.] On s'explique facilement que Banville ne fasse plus de distinction. Mais, partout ailleurs, c'est bien le Prussien et non l'Allemand qu'il a voulu atteindre.
A plusieurs reprises, il a montré l'Allemagne entraînée et dupée par la Prusse. Dans Travail stérile, il interroge successivement les bourgeois de Leipzig, les commerçants de Hambourg, les banquiers de Francfort, les tisserands de Stuttgard , les brasseurs de Nuremberg,
et il ajoute :
Et vous, hommes des temps anciens, Quel est le labeur dérisoire Qui vous mêle à ces Prussiens, Bûcherons de la Forêt-Noire '-