‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 93 sur 141 · Le National, 17 novembre · texte numérisé non relu

Le National, 17 novembre

Impossible de marquer plus nettement que dans l'avant-dernier vers le désir de ne pas confondre Allemagne et Prusse. Le poème se termine sur un mot à double entente, fort clair, au moins pour le lecteur français :

Nous, les fils du pays du Rhin, Où naît la grappe savoureuse, Nous marchons sous le joug d'airain, Pour accomplir une œuvre affreuse,

Pâles, maudits, courbant nos fronts,

Menés comme l'esclave russe ;

Et c'est ainsi que nous aurons

Travaillé pour le roi de Prusse ! 111, 424 sq.]

Ailleurs, les Prussiens sont accusés de prodiguer volontiers le sang de leurs alliés pour économiser le leur : un jeune soldat bavarois parle ainsi au roi Guillaume :

On ne nous nourrit que de vent, C'est là ce dont nos cœurs s'émeuvent, Et l'on nous met toujours devant A l'endroit où les balles pleuvent.

Les jeunes comme les anciens

D'entre nous jonchent la clairière.

O mon roi ! quant aux Prussiens

De Prusse, ils sont toujours derrière. [111, 5 ! '- 2 .

Ainsi les Allemands ont été joués ; on s'est servi d'eux pour acquérir gloire et puissance à leurs dépens ; et si, par les atrocités qu'elle a commises, toute l'armée d'outre-Rhin mérite la haine, la grande coupable n'en est pas moins la Prusse.

Cette distinction fondamentale est indiquée dès la première page du livre. La préface commence par une citation des Entretiens de Goethe et d'Eckermann ; M. Grein se déclare « agréablement touché » par

... cette objectivité tout à fait scientifique avec laquelle le poète, si hostile aux Allemands pendant la guerre, invoque maintenant comme autorité, dans la prose sérieuse, un des héros intellectuels de l'ennemi '.

1. <■ Angenehm muss dièse schlichte Sprache Banvilles berùhren, angenehm wegen ihrer Bescheidenheit, angenehm wegen jener geradezu wissenschaftlichen Objectivitœt, mit welcher der im Kriege so deutschfeindliche Dichter jetzt als ernster Prosaïst einen der Geistesheroen der Feinde als Autoritœt heranzieht. »'P. 7.)

Mais dans l'édition Charpentier on peut lire, en face de la citation de Goethe, trois strophes de la Germania qui devraient faire réfléchir :

C'est toujours le même peuple de pantins pédants ; c'est toujours le même angle droit à chaque mouvement, et sur le visage la même suffisance glacée et stéréotypée.

Ils se promènent, toujours aussi roides, aussi guindés, aussi étriqués qu'autrefois, et droits comme un I ; on dirait qu'ils ont avalé le bâton de caporal dont on les rossait jadis.

Oui, l'instrument de la schlague n'est pas entièrement disparu chez les Prussiens ; ils le portent maintenant à l'intérieur.

Dans l'édition originale cette citation était après la préface : Banville ne l'aurait-il pas déplacée à dessein, de manière que le lecteur eût sous les yeux, en même temps, les paroles du poète allemand et les paroles du poète anti- prussien?

Dans la Flèche, H. Heine sera mis au rang des grands esprits de l'Allemagne, qui doivent rougir de la guerre actuelle, et Banville rappellera le surnom qu'il aimait à se donner :

Et lui, ce poète lyrique Dont la Muse avait déchiré Toute leur pourpre chimérique ; Lui, le Prussien libéré,

Heine, le fils d'Aristophane... [III, 417.

M. Grein fait allusion à ces strophes (p. 40) ; il est regrettable qu'il ait oublié ce vers, souligné par l'auteur lui-même.

Donc les satires des Idylles prussiennes visent bien les Prussiens, et non les Allemands. Encore s'attaquent-elles moins au peuple prussien qu'à ses chefs et à l'esprit prussien ; même, elles font une distinction dans le trio Bismark-Guillaume-Moltke. Le chancelier de fer est le héros exécrable de la sanglante équipée : c'est lui « le cuirassier » qui force « le vieux cheval » à marcher encore, et, dans la chambre de Ferrières, c'est lui, lui seul qui parle — on verra tout à l'heure sur quel ton. Devant cet encombrant serviteur, le pauvre Guillaume ne sait trop que dire:

Guillaume écoute, sabre au flanc,

Pliant d'une main fantaisiste

Sa moustache de tigre blanc. J1J, J62.

Pauvre diable en somme, effacé, nul ; marionnette à laquelle son ministre fait jouer un rôle qui n'est guère à sa taille. Aussi l'apothéose de Versailles fait-elle aux Majestés de l'âge héroïque l'effet d'une mascarade : un éclat de rire fait trembler le tombeau de Charlemagne [lll, 432], et Louis XIV, avec une brutalité toute baudelairienne, commente au nouveau César le Mémento quia pulvis es []]], 348J. Quant à Moltke, il ne dit rien, il compte :

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