son compas • Qu'il rétrécit ou qu'il écarte
Prend des villes, et pas à pas Refait l'univers, sur la carte. [111, 562.]
Tandis qu'on discute, il établit par A-fB qu'on peut. . . prendre la lune. En vérité, l'on croit rêver quand on voit apprécier de la sorte cette énorme caricature des maîtres de la Prusse :
A côté de son ardente haine politique contre les chefs de l'ennemi, Banville garde cependant un sentiment d'estime personnelle, sinon d'admiration complète pour leurs exploits. Il ne peut pas se défendre contre cette idée qu'il y a des hommes d'action et de talent à la tète de l'empire allemand... Ces hommes entreprenants, Banville les croit capables d'une politique d'audacieux impérialisme et il semble presque qu'il éprouve parfois à ce. sujet une envie tristement amère et le désir de voir aussi accorder à sa patrie, au temps difficile de la guerre et dans l'avenir, un gouvernement énergique qui fasse naître la confiance '.
Il est fâcheux pour l'auteur qu'il n'ait pas reconnu dans le trio de Ferrières le roi Picrochole, le duc de Menuail et le comte Spadassin ! Il eût été prudent de relire le trente-troisième chapitre de Gargantua avant de déclarer qu'il y a « plus qu'une tendance purement satirique »2 dans ces strophes :
1. «• Neben seinem glùhenden politischen Hasse gegen die Fùhrer der Feinde, hegt Banville dennoch ein gewisses Gefùhl des personlichen Achtung oder gar Bewunderung fur ihre Leistungen. Er kann sien des Gedankens nient erwehren, dass tatkra2ftige und fashige Masnner an der Spitze der deutschen Regierung
stehen Diesen unternehmenden Masnnern traut Banville eine Politik des
kùhnsten Imperialismas zu, und es scheint fast als ob er mit Bezug darauf bisweilen wehmùtig bitteren Neid und den W'unsch hegt, dass auch seinem Vaterlande in der schweren Kriegszeit wie auch kùnftighin eine vertrauenerweekende und krseftige Regierung beschert werden mcege. » (Grein, p. 57-58.)
2. « Wenngleich dièses intéressante Gedicht ja in seiner Pointe ironisch gehalten ist, so enthalt es trotzdem naehr als ein rein verspottende Tendenz. »
— Sire, dit Bismark, je conquiers, Après la France, l'Angleterre ; Puis après, je vous en requiers, Songeons au reste de la terre !
L'Espagne, l'Italie en deuil Et la Turquie effarouchée Et la Russie ivre d'orgueil, Nous n'en ferons qu'une bouchée.
Nous les aurons, foi de Bismark !
Et quant à vos brumes, Hollande, Suède, Norwège et Danemark, Je m'en fais une houppelande.
Grèce, Afrique, Hongrie encor, Nous empochons tout ; quant aux Indes Fleurissantes sous leur ciel d'or, Nous en ferons nos Rosalindes.
Et parlons net, je ne crois pas Former des espoirs chimériques Si je compte réduire au pas L'Asie et les deux Amériques.
L'univers ainsi dévasté,
Sur son cheval d'apothéose
Que fera Votre Majesté r
Je crois bon qu'elle se repose. [III, 362.,
Il peut être agréable pour le vainqueur de se dire qu'il a conquis l'admiration du vaincu ; mais il faut être bien prévenu pour lire cette admiration dans les vers de Banville ! La vérité, c'est qu'il éprouve pour le Prussien moins de haine encore que de mépris.
Le « bon arithméticien » Moltke, qui dompte un pays avec « sa boîte de géométrie » [III, 453], symbolise pour lui ce qu'il y a de plus vil au monde : la science au service de la lâcheté. Ses calculs permettent d'être vainqueur à bon marché, de se battre de loin et à l'abri des coups ; ils ont créé la guerre bourgeoise, la guerre pour les gens « qui n'ont d'autre idéal que la conservation de leur peau » :
Désormais la sûre victoire
Est à celui qui se cela
Dans un trou sous la terre noire.
A cette stratégie sans héroïsme, s'ajoutent d'autres procédés plus mesquins et plus ridicules encore, lorsqu'ils ne sont pas complètement ignobles. D'abord l'intimidation, tactique chère aux Prussiens ; comme si les menaces pouvaient quelque chose sur une population résolue à se défendre jusqu'à la dernière extrémité ! L'Epouvante n'est qu'un monstre en papier peint dont Moltke tirait les ficelles, et les Parisiens s'en sont aperçus [ni, 41 1] ; les sommations de Bismark produisent exactement les mêmes effets que les menaces du Matamore [ni, 406]. Encore s'il n'était que grotesque! mais couramment il pratique l'espionnage, le faux, toutes les ruses de bas-étage '. Avec lui, la guerre a perdu tout ce qu'elle peut avoir de chevaleresque, d'héroïque, tout ce qui peut la distinguer du simple brigandage et faire oublier un instant ses horreurs. Cette bassesse est particulièrement odieuse chez un peuple qui prétend avoir le monopole de la moralité. Le piétisme prussien agace Banville autant, sinon plus, que la pruderie et le rigorisme des bourgeois. Il est regrettable que M. Grein n'ait pas cru devoir insister là-dessus. Sa brochure contient bien un paragraphe d'une page et demie, intitulé Banville et les Allemands (p. 31 et 32), mais ce ne sont que généralités vagues terminées par cette déclaration :
Banville possède à un degré éminent toutes les faiblesses des Français. Voici, complaisamment énumérées, les « faiblesses » en question :
Un sentiment de l'honneur facilement inflammable ; des élans soudains ; une langue riche en images et en mots pour exprimer l'agitation violente ; une aveugle partialité pour soi-même, appuyée par une recherche souvent fantastique de l'hyperbole 2.
Ce sont là, paraît-il, les caractères propres de notre nation. M. Grein a la bonté de ne pas s'en fâcher et de ne pas nous reprocher notre
1. Cf. Réplique, p. 370; le Fourrier Graf, p. 458; la Fausse dépêche, p. 423.
2. « Das leicht entzùndbare Ehrgefdhl, der plœtzliche Impuis, die Wort-und Bilderreiche Sprache der heftigen Erregung, die hœufig verblendete Selbstgerechtigkeit, unterstùtzt von oft phantasticher Ubertreibungssucht, aile dièse charakteristischen Eigenschaften bezw. Schwachen der Franzosen besitzt Banville in hohem Grade. Wo er aber dièse Schwachen offenbart, da dùrfen wir ihm nicht zùrnen, denn das hiesse einer Nation ihre Nationalitast vorwerfen. Die Subjectivitast des Dichters darf gerechierweise nur mit strengster Objectivitœt beurteilt werden. »
5 I o THEODORE DE BANVILLE
nationalité; mais il oublie de parler des... faiblesses que Banville attribue à ses pieux compatriotes. Il aurait pu constater du moins que notre poète ne donnait pas, comme Trissotin, ses qualités aux autres, et n'accusait pas les Prussiens d'avoir « un sentiment de l'honneur facilement inflammable! »
En revanche, il raille amèrement le jargon mystique de ce peuple qui se prétend un peuple élu et qui va clamant partout « Gott mit uns ! Dieu est avec nous ! » Quel Dieu ! quel Sabaoth sanguinaire et répugnant !
La gaîté dilate son flanc
Lorsque vers sa narine monte
Une épaisse vapeur de sang.
Son calme regard qu'il promène Sur la campagne, hier en fleur, Aime ces tas de chair humaine Broyés, sans forme ni couleur,
Qu'a terrassés notre bravoure Pour le triomphe de César ; \ Et ce spectacle, il le savoure Comme un délicieux nectar.
Car il est le Vengeur sinistre, Coupant l'univers par moitié ; La guerre est son fauve ministre.
Il ne connaît pas la pitié. [III, 43 $.J
Ces gens-Là méprisent et haïssent le « papiste » ; pour Marguerite Schneider, son amant est parti se battre «chez l'hérétique» [111,432], contre Ja « Babylone moderne », contre la « grande prostituée ». Car Paris, pour un Prussien, n'est pas autre chose :
C'est une Ville bonne fille Elle nous versera du vin !
L'aimable et folle courtisane
Bercera notre état-major,
Et lui donnera pour tisane
Le Champagne au flot couleur d'or.
Et le Teuton aux mains de pâtre,
Amant de la nymphe Paris,
Séduira cette Cléopâtre
Dans un flot de poudre de riz! "111, 349.'
Il est bon qu'aux Français dégénérés et perdus de vices les vrais serviteurs de Dieu et de la morale apportent les salutaires épreuves qui régénèrent les peuples ! Aussi Banville adressera-t-il d'ironiques remerciements à l'envahisseur qui fait revivre la vertu dans Paris. Tel me paraît être du moins le sens d'une pièce pour laquelle M. Cassagne s'est montré bien sévère: dans la Soirée, Banville, dit-il, « chante avec le vers d'Augier, hélas ! le bourgeois qui met ses pantoufles en revenant du rempart » '. Je ne veux pas défendre cette pièce, qui est faible, ni chercher s'il est équitable de la considérer, ainsi que paraît le faire M. Cassagne, comme un des poèmes types du recueil ; je me borne à signaler la conclusion ironique de ces strophes : à qui devons-nous cette édifiante sagesse?
A Messieurs les Prussiens Qui nous ont rendu la famille.
L'idylle, un peu fade, se termine brusquement par une épigramme : loués soient Dreyse et Krupp et les missionnaires bottés du Seigneur qui viennent corriger et purifier la France !
Le malheur est que ces luthériens austères ont eux-mêmes des faiblesses trop humaines. lia beau s'être déguisé en cuirassier blanc, Méphisto-Bismark laisse toujours voir son pied de bouc [111, 41 $]; les prédicants de son pays ont également les pieds fourchus, comme les plus dévergondés yEgipans. Versailles devenu prussien sert de refuge à toutes les drôlesses de Paris :
... Sous leurs cheveux en broussailles.
Le visage de blanc couvert, De fausses dames de Versailles Agrémentent le tapis vert.
Ce sont les rousses fiancées De tout le monde, — au cœur bavard, Que, par décence, on a chassées De nos cafés du boulevard.
Les officiers, par politesse Pour des Phrynés que nous cotons, Disent : « Madame la comtesse », Au nez rose de ces Gotons. [111, 402.]