Journal des Goncourt, Préface du tome v
deux, sans doute, pour la même raison : parce que les Allemands étaient protestants. Or, dans les années qui précédèrent la guerre, la luthérienne et vertueuse Germanie fournissait, semble-t-il, un contingent considérable au bataillon de Cythère; d'autre part on racontait parmi les gens de lettres des anecdotes (vraies ou fausses) comme celles-ci :
L'un des convives de Magny a connu le savant Y..., humble, pauvre, misérable, et joueur de piano dans sa mansarde, comme tous les Allemands. Il le retrouve avec une cravate à pois roses, en un costume ébouriffant, le costume qu'on peut imaginer, d'un savant allemand travesti en gandin : « Vous me trouvez un peu changé, n'est-ce pas ? lui dit le savant. Ah ! c'est que j'ai vu que le travail, l'application, tout ça c'était de la bêtise... Hase m'a dit qu'il n'y avait pour arriver que les femmes... Voyez Longpérier, s'il n'allait pas dans les salons... »
A une autre rencontre, le même savant Y..., accrochant le môme convive, l'entraînait dans une embrasure de fenêtre, et lui demandait anxieusement s'il croyait qu'un Allemand, comme lui, pût jamais devenir capable de dire des cochonneries h des femmes, ainsi qu'en disent les Français : qu'il essayait bien, mais ce qu'il disait était trop gros et devenait de la salauderie impossible à prononcer.
Quel comique symptôme du temps ! La science employant ces vils moyens pour parvenir, la science représentée par deux grossiers natifs du pays de la simplesse, voulant arriver par la légèreté et la grâce de la corruption en France '.
Celte historiette, ou une autre du même genre, n'aurait-elle pas inspiré le poème du Docteur? Dans tous les cas, il semble certain que, bien avant 1870, l'Allemand apparaissait, aux yeux des artistes, comme un « bourgeois », aussi balourd, aussi ridicule, aussi libertin et aussi pharisien que le bourgeois français. Les divers méfaits des envahisseurs mettsient en pleine lumière tout ce qu'il y avait de grossière brutalité derrière leur jargon mystique. On comprend que Banville ait retrouvé toute sa verve contre cette nouvelle et odieuse incarnation de son vieil ennemi.
A cette féroce caricature du Prussien, il oppose un portrait, fort beau — et fort infidèle — de ses compatriotes. Paris, à l'en croire, est peuplé de sages et de héros. Dans une courte pièce d'octobre, il relève fièrement un propos que les journaux attribuaient à Bismark :