Journal des Goncourt, ier juin
pour prendre la capitale, les Prussiens comptaient, disait-on, sur la populace :
Nous n'avons pas cela chez nous ;
Vous pouvez repasser, brave homme. [III, 350.]
Il n'y a plus à Paris que des citoyens, tous réconciliés, se battant côte à côte, bravement :
Restés sans peur et sans reproche, Jacques Bonhomme avec Roland, Amadis de Gaule et Gavroche Vont ensemble au combat hurlant. [111, 383.]
Hélas! et le 31 octobre? De nos discordes civiles, de l'incapacité des chefs, du « pauvre homme » — comme disait Victor Hugo — dont le « plan » était devenu fameux dans Paris, pas un mot. Cet optimisme inaltérable semble parfois une douloureuse ironie. Banville avait-il sincèrement confiance dans l'œuvre de la Défense Nationale dont plusieurs membres étaient ses amis? Jugeait-il que les critiques eussent été dangereuses et déplacées, qu'elles eussent aggravé le mal au lieu de le corriger? Voulait-il laisser à son maître le rôle de Juvénal du siège ? Tout cela est possible et même probable ; mais il faut chercher dans sa poétique même la raison principale de cet apparent optimisme.
Il y avait, parmi les assiégés, de la populace, et, parmi leurs chefs, des incapables ; le poète n'a pas pu être assez aveuglé pour ne pas le voir ; mais en le disant il aurait cru manquer à sa mission. Car le poète des Idylles prussiennes, c'est .l'Héraclès au sanglier que chantaient les Exilés: c'est celui qui, de force, relève les yeux humains vers le ciel et les empêche de contempler sans cesse la réalité de boue et de sang ; la Muse est avant tout la Consolatrice qui fait oublier un instant les douleurs et les dégoûts de la vie ; donc sa fonction n'est pas du tout d'exprimer les rancœurs et les rancunes des Parisiens, mais au contraire de les distraire, soit en évoquant à leurs yeux quelques glorieuses images, soit même en les amusant une seconde. Auprès d'un malade les siens ne se feront-ils pas violence pour affecter un air souriant, même s'ils le savent condamné sans retour? C'est un sentiment du même genre qui me parait avoir inspiré certaines « folastreries » un peu trop gaies pour les circonstances, comme l'Ane, Un vieux monarque ou la Fillette.
En voyant paraître aux boucheries « ce manger bizarre et tendre » qu'est la chair de maître Aliboron, Banville n'a pu résister au plaisir de glorifier cet obscur héros de la défense ; un animal qui, tout compte tait, a des titres de noblesse : n'est-ce rien que d'avcir porté le Christ et reçu les baisers de Titania? Et si
Ses chants sont un peu décousus,
c'est un défaut tout physique et bien pardonnable ! Puis c'est un philosophe ; il rappelle fort Pierrot, et peut-être — honni soit qui mal y pense ! — le poète lui-même : il méprise la boue
... et ne boit Que dans une eau splendide et pure ;
ni les coups de bâton, ni la sinistre perspective de devenir après sa mort flûte et tambour ne peuvent altérer sa sérénité.
Voici que, grâce à Bismark^ce sage à quatre pieds reçoit les honneurs de la boucherie; mais si le public y prend goût... que de gens vont trembler !
Dans ce joli bavardage sur le fait du jour, on sent évidemment l'effort d'un homme qui veut faire sourire, bien qu'il n'en ait pas, lui-même, la moindre envie ; mais il y a des circonstances où cela peut devenir touchant. Encore l'Ane fut-il écrit en octobre ; mais en décembre, en plein bombardement, le chroniqueur du National essaiera de noter parfois les petits événements presque risibles de la semaine. Tantôt c'est Polichinelle qui proteste contre la démolition de son théâtre,
Dont un large obus éperdu A massacré la vieille gloire.
L'autre jour, au beau milieu du Carrefour de l'Observatoire 11 J, 437 .
tantôt c'est un croquis de la pointe Saint-Eustache, un marché fantastique, où les lapins sont tout glorieux d'être devenus viande de millionnaire; où l'on vend, au lieu d'alouette, des serins; où, toute mignonne sous ses loques, une fillette offre au chaland... « des éclats d'obus ! » [ni, 44 j.]
Il est vrai que ces deux « faits divers » offrent une occasion
soit de railler l'assiégeant, soit de glorifier la résistance: voyez, en effet, ce portrait du « vieux monarque » Polichinelle :
Un monarque aux favoris blancs, Turbulent, ivrogne et féroce, Affronte les passants tremblants Et gonfle sa poitrine en bosse.
Sansdoutelesassiégésy reconnaissaient un personnagemoinsitalien. Voici des airs tranche-montagne, que nous avons déjà vus ailleurs :
Voyez, j'ouvre mon calepin Enjolivé d'or et de nacre ; Qui veut perdre le goût du pain ?
Qui faudra-t-il que je massacre ?
Qui donc m'a causé cet ennui } Son destin irrémédiable Est de périr dès aujourd'hui, Je le tuerai, fût-ce le diable !
Et d'autre part, quand le poète s'amusait à faire le croquis de la petite marchande, de ce « pauvre être charmant » qui sourit devant son horrible marchandise, ne voyait-il pas en elle ce peuple admirable, plein jusqu'au bout d'une si belle vaillance? Ne voyait-il pas dans cette idylle de la rue toute la grandeur de l'héroïsme parisien ?
Mais ces tableautins sont encore trop près de la réalité ; la poésie est avant tout le surnaturel, le mythe ; si Banville représente des personnages véritables, il les dégage de ce qu'ils ont de trop sensible, de trop matériel, il en fait plutôt des personnages de bas-relief que des personnages de tableau. Les Pères qu'il célèbre [ill, 422], ce ne sont ni des Parisiens, ni des gens de 1870, et les fils qu'il pleure sont des « guerriers morts » tout simplement ; les uns et les autres pourraient aussi bien être des héros de Plutarque. En fait il est même probable que Banville a voulu les représenter comme tels : le poème du Mourant contient un vers qui rappelle de près un mot célèbre de l'antiquité :