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et d'Ovide, ses modèles. Et cependant, en ce même Paris, les martyrs scellent de leur sang leur attachement à cet Evangile, dans lequel Bèze continuait à reconnaitre, en théorie, la vérité. Sa conscience, il est vrai, se réveillait par moments, mais pour s’assoupir de nouveau, lorsqu'une maladie mortelle le mit tout à coup en face des réalités éternelles. Laissonsle raconter lui-même cette crise, qui allait transformer sa vie. Après avoir confessé à son cher maître Volmar, avec la plus touchante franchise, les écarts de sa Jeunesse, il continue en ces termes: «de rappellerai avec quelle miséricorde le Seigneur a pris pitié de moi.
Car il m'infligea subitement une maladie si orave que je désespérais de vivre. Que devaisje faire, malheureux! qui n’avais plus en perspective que le terrible jugement du Dieu de justice ? Bref, après d’infinies souffrances du. corps et de l’âme, le Seigneur, prenant en pitié son serviteur infidèle, me consola de telle manière que je ne doutai pas du pardon qu’il m'accordait. Je me condamnai moi-même avec larmes, j’implorai sa grâce, je renouvelai mon vœu d’embrasser ouvertement son culte véritable, enfin je me consacrai tout entier à lui. Et c’est ainsi que la mort, qui m'était si vivement apparue, éveilla en moi, du sein de ma
I, LE PROFESSEUR 19 léthargie spirituelle, aspiration à la vie véritable, et que la maladie devint pour moi lorioine de la santé. Telle est la puissance admirable du Seigneur, qui d'un même coup abat et relève, blesse et guérit. Aussi, dès qu'il me fut possible de quitter le lit, rompant toutes mes chaînes, Je fais mes paquets, J'abandonne patrie, parents, amis, pour suivre Christ, et, exilé volontaire, je me rends, avec ma femme, à Genève, où j'arrivai le 24 octobre 1548. »
La première chose qu'il fit fut de demander à l'Eglise la bénédiction de son union clandestine, contractée depuis cinq ans, avec Claude Denosse !, jeune fille honorable mais de condition inférieure ; elle fut pour lui, nous le verrons, une femme excellente. Remarquons que Jean Crespin et Laurent de Normandie, les deux amis que Bèze avait tenu à prendre autrefois comme témoins de son engagement, se réfugièrent eux aussi à Genève la même année.
Après la fuite de Bèze un procès lui fut intenté en 1549, et le parlement de Paris, le 31 mai 1550, le condamna à être brûlé en effigie, comme hérétique fugitif. Un autre ami, le savant imprimeur Conrad Badius, beau-frère
1 Ou d’Ésnoz, comme écrit Bèze dans son testament.
tt
de Robert Estienne, impliqué dans le même procès, s’expatria à son tour.
À Genève, l’arrivée de Bèze, entouré d’une gloire littéraire naissante, fut une grande joie pour Calvin, qui l’avait connu enfant chez Volmar, et qui l’apprécia tout de suite à sa valeur. Son estime et son affection ne feront que grandir avec les années ; écoutez plutôt le témoignage que le réformateur, si réservé et si maître de sa plume, lui rend en 1551, dans une lettre à Mme de Cany, la sœur de la fameuse duchesse d'Etampes : QI! à reçu de Dieu des grâces excellentes, et il les fait tellement va-
loir au profit commun de l'Eglise, que c’est
vraiment une perle... Tous ceux qui ont en
recommandation l’honneur de Dieu aiment et
prisent cet homme comme un trésor. »
Mais ce n’était pas tout que d’être à Genève; il fallait vivre et se créer des ressources, car sa famille lui refusait tout secours. Bèze projetait une association avec son ami Jean GCres-
pin, pour fonder une imprimerie savante, qui
manquait encore à cette ville. Mais il voulait revoir d’abord son vieux maître Volmar et
s’éclairer de ses conseil paternels ; il se rendit, en août 1549, à Tubingue. Cest pendant ce :
voyage que Viret, qui avait fait la connaissance de Bèze depuis quelques mois, entrevit
la possibilité de fixer à Lausanne un homme si bien doué.
Seule alors, en pays de langue française, cette ville possédait une école de théologie protestante, où les trois langues savantes étaient enseignées ; les étudiants y accouraient de toutes parts. Or la chaire de grec, que le savant Gesner avait inaugurée jadis, était vacante. Depuis quelques mois son dernier titulaire, Jean Ribit, ayant été appelé à occuper celle de théologie, François de Saint-Paul, puis Quintin Le Boiteux, y avaient successivement été nommés, puis appelés à d’autres fonctions. Mais, au moment de s'adresser à Bèze, un scrupule touchant se présente à l’esprit de Viret: Calvin sera privé d’un collaborateur précieux ! Il lui écrit: (En m'entretenant avec Bèze j'ai voulu m’informer s’il serait disposé à consacrer ses forces à quelque fonc-
tion ecclésiastique, où mieux encore à quelque
enseignement littéraire. Sa réponse ne m'a pas enlevé tout espoir, pourvu que tu Joignes tes exhortations aux nôtres; ce que je te demande instamment. Car je ne doute pas qu'il ne puisse sous peu être employé ici d’une manière très utile. Il serait un grand lustre pour notre école, et un ouvrier de choix pour les tâches les plus importantes et les plus diver-
Rè I. LE PROFESSEUR
ses. Je me rends compte combien l'assistance et le commerce d'hommes de ce mérite doit te réjouir ; Mais je sais que le bien de l'Eglise te tient encore plus à cœur.» Calvin se rendit sans hésiter au désir de son ami: «De Normandie pourrait attester la fidélité avec laquelle je me suis employé déjà à vous livrer Bèze; j'ai insisté auprès de lui presque jusqu’à en être importun. Lorsqu'il sera revenu je ne cesserai de l’encourager.... Je considérerai le bien de lEglise sans penser à moi. »
À son retour Bèze accueillit ces ouvertures, mais non sans quelque hésitation; il n’était pas sûr que sa santé ébranlée lui permit de suffire à la tâche; en outre, il tint, dans un entretien intime avec ses futurs collègues et avec les pasteurs de Lausanne, à leur soumettre un scrupule qui l’honore : il se demandait si ses poésies latines trop libres, que maintenant il regrettait vivement, ne jetteraient pas un blâme sur l’église au service de laquelle’ il entrerait. [l n’accepta que lorsqu'on l’eut rassuré. Il ne savait pas alors à quel point cette franchise devait lui être utile plus tard; en 1555, des gens, envieux de sa gloire et de l'éclat qu’il donnait à l’Académie, crurent lui porter un coup droit en dénonçant à Berne ses Juvenilia; mais il leur fut répondu
qu'on était depuis longtemps au courant, par le coupable lui-même; ce fut un coup d’ épée dans l’eau. Au one de ces ennemis était l’imprimeur et poëête Guérout, son concurrent Hnenreux dans la traduction des Psaumes, qui, l’année précédente, avait été à ce sujet en hote avec Bèze, et dont le Conseil de Genève avait supprimé un écrit, de même que la réplique de Bèze. Je soupçonne cet adversaire de ne pas être étranger à la-réimpression clandestine, faite à Lyon, sans indication d’année, du recueil des poésies incriminées de Bèze.
Mais revenons à l’année 1549. Viret, délégué par la Classe de Lausanne, se rendit en octobre à Berne, pour proposer au Conseil la nomination de Bèze à la chaire de grec. La réponse fut favorable ; le 6 novembre il était nommé. Trois jours après il apposait, à Berne, sa Signature aux articles de la Dispute de 1598, articles que, d’après une décision récente, tous les pasteurs et professeurs du pays de Vaud devaient signer. [l entra en charge quelques jours plus tard. De Neuchâtel, Farel écrivait à Calvin: «Je félicite la ville de Lausanne d’avoir obtenu Bèze,» exprimant par là le sentiment unanime de la Suisse évangélique...
Le nouveau professeur se mit courageusement à l’œuvre, et se fit promptement appré-
cier. Haller, en 1551, écrivant à Bullinger, parle de lui comme du «premier par sa science de tous les professeurs de Lausanne. » Aussi contribua-t-il plus que tout autre à donner à l’Académie l’éclat exceptionnel dont elle brilla pendant une courte période, éclat qu’il m'est doux, en fils reconnaissant de cette alma mater, de rappeler ici.
La tâche qui incombait à Bèze l’avait effrayé dès l’abord, à cause de la surcharge du programme. € J'apprends, écrivait Calvin à Viret, que les élèves sont presque écrasés par la quantité des leçons; si l’on pouvait obtenir de Berne le retranchement de deux leçons de l'après-midi, Bèze suffirait plus facilement aux autres. » — Les plaintes au sujet du surmenage, comme vous voyez, ne datent pas d'hier. — Nous ne savons si le professeur de grec avait des leçons à donner dans le collège inférieur, et si peut-être on en diminua le nombre; quant à l’Académie, le programme de cette chaire, d’après la loi scolaire 1, comportait deux leçons par jour; dans la pre-
mière, à 6 heures en été, à 7 en hiver, il
1 H. Vuilleumier, L'Académie de Lausanne; esquisse histo= cs
rique, 1891, p. VI. Le même auteur nous apprend que la loi datait du 27 août 1547, (Revue de théologie et de philosophie, novembre 1899, p. 537.)
interprétait alternativement un orateur (Dé-
mosthène ou Isocrate) et un poète (Homère, Pindare, Sophocle ou Euripide); la seconde, à midi, roulait en général sur Platon. Les cours se donnaient à la clergé; selon le plus compétent et le plus aimable de nos érudits, — j'ai nommé M. Herminjard, — cette appellation correspondait à l’ancienne maison du chapitre, sur l'emplacement de laquelle à été construit le bâtiment actuel du Grand Conseil. Ce ne fut qu'après le départ de Bèze, en 1562, que le collège fut installé au château de Menthon, près la porte de Couvaloup.
Nous sommes malheureusement peu renseignés sur l’enseignement et les travaux philologiques du nouveau professeur ; nous verrons au bout de peu d’années les préoccupations d'ordre religieux et théologique l’accaparer entièrement. Rappelons cependant que, en 1554, à l’instigation de Robert Estienne, ïl publia des remarques sur la prononciation de la langue grecque. Ce sujet était très vivement débattu au seizième siècle, et longtemps après, d’un côté par les adhérents des Grecs qui avaient porté en occident la connaissance de cette langue et, avec elle, la prononciation des Hellènes modernes (dite l’itacisme) ; et de l’autre, par les humanistes de l’école d’'Erasme.
Bèze étudie la question en détail, avec indépendance et une grande modestie. Il a sur plus d’un point ses idées à lui, qui ne sont pas d'accord avec la prononciation qu’il a apprise en France et dont on use à Lausanne, à laquelle cependant il se conforme dans ses leçons: «Loin de moi, écrit-il à Robert Estienne (1e octobre 1554), d'établir des règles pour les autres ; je voudrais plutôt pousser à le faire ceux dont il est juste que le jugement et l’authorité tranchent toute cette controverse. Je suis si loin de vouloir brillér ence point par des innovations, que ceux qui m’entendent journellement peuvent attester que, en dépit de mon sentiment personnel, J’employe la prononciation que nous avons autrefois apprise aux écoles, »
Notons aussi que, dès 1551, on savait à Bâle, dans l’entourage d’Oporin, que Bèze s’occupait de Diodore de Sicile. Cinq seulement, des quarante livres que devait compter la célèbre Bibliothèque historique de cet écrivain, avaient été imprimés jusque-là en grec ; Bèze en possédait dix autres en manuscrit, qu'il se propo-
1 Alphabetum græcum ; addita sunt Theodori bexæ Scho-
lia, in quibus de germana græcæ linguæ pronuntiatione disserilur. Genevæ, Rob. Stephanus, 1554, in-80.
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