RAR EN PP RTS ET RES
+4 FA £ RE LS ‘12 D SE st}
vin cruüut devoir lui faire l'honneur d’une brève réplique !, probablement parce que le pamphlet, dans sa première édition, était dédié aux syndics de Genève. À trente ans de là Bolsec ne manquera pas de ramasser dans ce bourbier des calomnies contre Bèze.
C'est encore pendant son rectorat, en 1555, que Bèze fut chargé, de concert avec le pasteur Valier, d'acheter des livres pour une somme de 100 florins par an pour la bibliotheque; celle-ci avait été fondée, cinq ans auparavant, grâce à 3000 livres octroyées par le Conseil de Berne. Ce sont les modestes origines de notre Bibliothèque cantonale.
La discipline n’était pas toujours facile à maintenir parmi cette quantité d'étudiants de tout âge, venus des pays les plus divers, et qui, en 1558, l’année la plus florissante, attei-
1 Réformation pour imposer silence à un certain belistre nommé Anthoine Cathelan, jadis cordelier d’Albigeois. Par Jehan Galvin. 1556. — Le cordelier riposta par une EÉpistre catholique de la vraie et réelle existence du précieux corps el sang de notre Seigneur Jésus-Christ au saint sacrement de l’autel sous les espèces de pain et de vin, adressée aux seigneurs et syndics de Genève, pour faire response à icelle de Jehan Calvin. Paris, Pierre Gaultier, 1556. — Un ami anonyme, peut-être Artus Désiré, vint encore à la rescousse, en vers cette fois : Le double des lettres envoyées à Passevent Parisien par le noble et excellent Pasquin Romain, contenant en vérité la vie de Jehan Calvin. Paris, Pierre Gaultier,
gnait le chiffre de sept cents. Quelques étrangers en particulier émettaient la prétention de se soustraire aux règlements académiques, auxquels, selon eux, seuls les étudiants jouissant d’une bourse devaient être astreints.
Néanmoins la fermeté du recteur et de ses collègues l’emporta, et Hotman, devenu professeur à Strasbourg après l’avoir été à Lausanne, jugeait par comparaison la discipline universitaire beaucoup mieux observée dans cette dernière ville.
Une des grandes joies de Bèze était de s’occuper des jeunes Français qui, en nombre toujours croissant, venaient acquérir à Lausanne les connaissances nécessaires à la dangereuse mission d’évangéliser leur patrie ; c'était pour plus d’un, ils le savaient, la préparation au martyre! Au printemps de 1552, pour répondre à la demande d’églises du Midi dépourvues de pasteurs, cinq de ces jeunes
hommes étaient partis de Lausanne, avec l’ap-
probation et les vœux de leurs professeurs et de l'Eglise ; l’un d’entre eux, Pierre Navitere, avait habité chez Viret ; un autre, le bordelais
Bernard Seguin, chez Bèze, tous deux leur ser-
1 N'oublions pas que deux siècles plus tard, grâce au séminaire français d'Antoine Court, Lausanne aura de: nouveau la gloire d’être une pépinière de martyrs.
want de secrétaires. On devine l’angoisse qui s’empara de l’âme de leurs maîtres lorsque la nouvelle se répandit qu'ils avaient été arrêtés à leur passage à Lyon. Pendant près d’un an que dura leur procès, des démarches incessantes furent faites en leur faveur, et de nombreuses lettres de consolation et d’exhortation vinrent leur prouver combien l’on vivait avec eux à Lausanne et à Genève. Leur courage ne se démentit pas un instant ; on possède encore les interrogatoires, les confessions et les lettres dans lesquelles ils rendirent si fermement témoignage de leur foi. Après des alternatives dJespoir et de crainte, malgré l’énergique intervention du gouvernement bernois, ils furent brûlés en place publique le 46 mai 1553. La dernière parole qu’on entendit sortir du milieu des flammes fut le « Courage, mon frère! »
qu’ils s’adressaient mutuellement, et dont l’écho se répercuta dans des milliers d’âmes. Bèze consacra une touchante élégie latine au souvenir de ceux que l'Histoire des martyrs a consacrés sous le nom des « cinq étudiants de Lausanne ; » et, à Genève, le ministre Louis Enoch Composa une Tragédie des cinq escholiers exécutés à Lyon; nous ne savons s’il réussit dans son dessein de la faire représenter, en janvier 1558 ; elle ne paraït pas avoir été imprimée.
La
TH. DE BÊZE 9
Ces cinq ne furent pas les seuls martyrs sortis de l’Académie de Lausanne, au temps où Bèze y enseignait. Si, à notre grand regret, nous ne possédons pas la liste des étudiants de cette époque, il nous est précieux de pouvoir retenir du moins quelques noms héroïques, tels que les suivants : Claude Monnier, d'Auvergne, instituteur à Lyon, y fut brûlé en 1551 ; l’ancien cordelier normand, Jean Rabec, évangéliste en Normandie et à Angers, fut mis à mort dans cette ville en 1556, ainsi que Pierre Du Rousseau; Nicolas Sertoire, piémontais, brülé à Aoste en 1557. Les martyrs bien connus Jean-Louis Pascal en Italie (1560), Gui. de Brès, l’auteur de la Confession de foi des églises des Pays-Bas (1567), Jean Le Macon, premier pasteur de Paris, puis à Angers (1572), périront plus tard, après un temps plus ou moins long de fidèle ministère; il en est de même de Ferrand, sieur d'Usson, pasteur à L’Ile-Bouchard, et d’Etienne de Longueville, pasteur à Saint-Christophe (qui avait été régent au collège de Lausanne de 1550 à 1554), massacrés tous deux en Touraine, en 1562; leurs années d’études appartiennent à l’époque qui nous occupe. D’autres noms, bien qu'en dehors du cercle académique, n’intéressarent pas moins vivement Bèze et ses amis; tel le
colporteur Nicolas Nail, dont nous aurons l’occasion de parler, et ce Nicolas Du Chesne, champenois, réfugié à Lausanne pour lEvangile avec sa femme et un frère, qui rentra en France pour chercher plusieurs parents ; arrêté à Gray, en Bourgogne, il y subit le martvre en 1555. Et nous n’avons mentionné que : les confesseurs ayant habité Lausanne; mais combien d’autres, dont les souffrances et le courageux témoignage éveillaient dans cette ville la plus vive sympathie! Rappelons entre autres les cinq martyrs de Chambéry, que le souvernement de Berne s’efforça en vain de sauver; ils furent du moins visités dans leur prison, en 1559, par un envoyé du Conseil, qu'accompagnait un étudiant de Lausanne, dont les initiales seules, J. G., nous sont connues. Nous aurons l’occasion bientôt de rappeler les nombreux martyrs de Paris en 1557 et et 1558, au sort desquels Bèze s’intéressa si activement. Vous le vovez, chacune des années de son professorat à Lausanne, illustrée par, de telles morts, lui rappelait, — ce que nous risquons trop d'oublier, — combien c’est une chose sérieuse de se réclamer de l'Evangile de Christ 1,
1 Un jeune collègue de Bèze, Jean Tagaut, dont nous parlerons plus loin, composa en l’honneur des martyrs un poème
Annonçant à Bullinger la mort héroïque du jeune avocat au parlement de Dôle, Paris Panier, arrêté au moment ou il allait se retirer en Suisse, puis décapité le 7 avril 1554, malgré l’intervention des magistrats de Zurich, Bèze s’écriait : € Que Dieu nous accorde pareil ‘ courage s’il voulait qu’à notre tour nous signions sa vérité de notre sang. »
latin, que Crespin inséra en 1556 en tête de son Histoire des
martyrs ; en 1570 Simon Goulard y joignit une traduction en vers français.
IT
Peut-être tel d’entre ses élèves dont nous venons de rappeler le souvenir avait-il été au nombre des étudiants qui, en 1550, représentaient devant une grande assistance, sur la place de la Palud!, selon l’habitude, ou peutêtre cette fois dans la cathédrale, la Tragédie francaise du. sacrifice d'Abraham, composée à cet effet par Théodore de Bèze. Celui-ci avait, comme il lexplique dans sa préface, trouvé dans ce sujet Çun exemple suffisant, non seulement pour enhardir, mais aussi pour rendre invincibles les plus faibles et découragés. » Le temps me fait défaut pour m'arrêter sur cette œuvre intéressante, «la meilleure des poésies que Bèze ait écrites en français, » au Jugement de Sayous. « Cest en somme, dit M. Lenient, un mystère ramené aux proportions du drame antique, avec un prologue et des chœurs dont l’auteur à su tirer, avant Racine, un effet parfois vraiment puissant.» « Elle devrait être
1 Elle offrait plus d'espace alors, n'ayant pas encore la vaste fontaine que nous connaissons, qui ne fut installée qu’en 1557.
tt
dans toutes les mains protestantes, écrit à son tour Marc-Monnier, car on y trouve à la fois la naïveté des mystères, les qualités d’une œuvre d’art et une véhémente prédication 1. »
Cette pièce eut un grand succès ; jouée dans beaucoup de villes protestantes, réimprimée souvent, à partir de la première édition sortie des presses de Badius à Genève en 1550, elle fut mise à la portée des nations étrangères par des versificateurs contemporains, qui la traduisirent en italien, en allemand, en anglais et deux fois en latin. À défaut de la pièce ellemême, qui, dans notre siècle, a été réimprimée à Genève en 1856 par les soins de Gaullieur et en 1874 par Fick, de même qu’à Nice en 1880 grâce à Léon Pilatte, vous avez pu lire récemment l’analyse détaillée qu’en a donnée M. Warnerv?. Néanmoins je ne résiste pas à la tentation de vous répéter quelques vers du naïf prologue qui charma nos aïeux :
{ A. Sayous, Etudes littéraires sur les écrivains français de la Réformation, 2° éd., !, p. 279 et suiv.; Lenient, La satire en France, nouv. éd., Il, p. 294 et suiv.; Marc-Monnier, Genève et ses poètes, p. 106 et suiv. Voyez aussi les Histoires littéraires de la Suisse romande, de MM. Rossel, [, p. 351 et : suiv. et Ph. Godet, p. 103 et suiv. ; Gaullieur, Etrennes natio-
nales, t. 11, 1854, p. 18 et suiv.
? Au foyer romand, Etrennes littéraires pour 1895, p. 33 à 09. Sd
Dieu vous gard’ tous, autant gros que menus, Petits et grands, bien soyez-vous venus.
Long temps y a, au moins comme il me semble, Qu’ici n’y eut autant de peuple ensemble.
Que plût à Dieu que toutes les semaines
Nous puissions voir les églises si pleines !
‘Or ça, messieurs, et vous dames honnètes,
Je vous supplie d'entendre mes requêtes :
Je vous requiers vous taire seulement.
‘Or doncques, peuple, écoute un bien grand cas : Tu penses être au lieu où tu n’es pas ; Plus n’est ici Lausanne, elle est bien loin ; Mais toutesfois, quand il sera besoin, Chacun pourra, voire dedans une heure, Sans nul danger retrouver sa demeure.
Maintenant donc ici est le pays
Des Philistins. Etes-vous ébahis ?
Je dis bien plus; voyez-vous bien ce lieu ?
C’est la maison d’un serviteur de Dieu, Dit Abraham, célui-même duquel
Par vive foi le nom est immortel.
La préface vaut aussi la peine d’être lue, non seulement pour la manière dont l’auteur rembarre l'orthographe phonétique, — vieillerie qui nous fut prônée naguère comme une grande découverte, — mais encore pour un renseignemeént que Bèze nous donne sur luimême : («Je confesse que de mon naturel j'ai toujours pris plaisir à la poésie, et ne m'en puis encore repentir ; mais bien ai-je regret d’avoir employé ce peu de grâce que Dieu m'a donné
en cet endroit, en choses desquelles la seule souvenance me fait maintenant rougir. (I s’agit encore des Juvenilia.) Je me suis donc adonné à telles matières plus saintes, espérant.
de continuer ci-après ; mêmement en la trans-
lation des Psaumes, que j'ai maintenant en main. »
Ces derniers mots nous révèlent qu’alors.
déjà, en 1550, Bèze travaillait à sa traduction des Psaumes en vers français. Les Psaumes.
ont occupé une grande place dans sa vie religieuse ; il a écrit sur plusieurs d’entre eux em français des méditations pratiques ; il les a tous. traduits en vers latins, puis les a paraphrasés. en prose, avec sommaires, dans la même langue, paraphrase et sommaires qu’il a ensuite donnés: en français. Quant à leur usage liturgique, qui nous importe surtout ici, Bèze a raconté: lui-même, en 1579, dans l'argument ou sommaire du Psaume 91°, l’impression ineffaçable: qui lui est restée de l’audition du chant de ce: Psaume, dans le premier culte public auquel il assista à Genève: «Il y a trente et un ans, dit-il !, que par la grâce de Dieu J'ai quitté ma patrie et tout ce que je possédais pour servir:
1 Psalmorum Davidis et aliorum prophetarum libri V, argumentis et latina paraphrasi illustrati, ac vario carminumr genere latine expressi. Theodoro Bexa Vezelio auctore. Genevæ, 1579, in-8.
Christ en liberté. Or il arriva, lorsque j'entrai pour la première fois dans une assemblée chrétienne publique, que lon chantait ce Psaume ; je me sentis à tel point fortifié par ce chant, comme si j’entendais Dieu lui-même s'adressant directement à moi, que dès lors il est resté gravé dans mon cœur; et je puis attester devant Dieu que j’en ai reçu un admirable soulagement dans la maladie et la souffrance, non seulement lorsque je fus atteint de la peste trois ans plus tard, ou lorsque ce mal s’attaqua à ma famille (ce qui arriva à quatre reprises), mais encore dans d’autres très graves épreuves. » Voici quelques-uns des vers de ce Psaume, qui lui à été si fort au cœur comme s'appliquant directement à Jui :
Qui en la garde du haut Dieu Pour jamais se retire,
En ombre bonne et en fort lieu Retiré se peut dire...
Si que de nuit ne craindras point Chose qui espouvante..….
N’aucune peste cheminant Lorsqu’en ténèbres sommes,
Ne mal soudain exterminant
En plein midi les hommes.
Car voici que Dieu dit de toi :
D’ardent amour m’honore ; Garder et secourir le dois, Car mon nom il adore.
S'il m'invoque, l’exaucerai.
Aussi, pour le défendre
En dur temps avec lui serai ; A son bien veux entendre.
Ce psaume, chanté à Genève, était un de ‘Ceux, au nombre de quarante-neuf, que Clément Marot avait naguères mis en vers. C'était 1à tout ce que les églises françaises possédaient en fait de cantiques. Or on sait la grande importance que Calvin attachait au chant comme élément du culte. Connaissant les talents poétiques de son jeune ami, le réformateur insista dès l’abord pour qu’il entreprit de donner à l'Eglise les cent et un psaumes qui manquaient encore. [l lui tardait de mettre les fidèles en possession de ces nouveaux trésors. Si grande était sa hâte, qu'il les tirait un à un du poète. « Si quelques psaumes sont prêts, écrivait-il à Viret le 24 janvier 1551, que l’on n’attende pas la suite. Prie donc Bèze de m'en envover quelques-uns par le premier courrier. »
Au cours de la même année les presses de
Jean Crespin publiaient, avec privilège du Conseil de Genève pour trois ans, 7 rente-quatre Psaumes de David, nouvellement mis en rime françoise, au plus près de l’hébreu, par Théodore de Bèze, de Vezelay en Bourgogne. Les années suivantes, trop chargées, ne permirent
EE DE tir Ps CRAVATE PES 1
à l’auteur qu’une adjonction de sept nouveaux psaumes. Ce sera à Genève que le poète trouvera le loisir nécessaire pour achever son œuvre, commencée à Lausanne. Ce ne fut en effet qu’en 1562 que parut enfin au complet ce psautier de Marot et Bèze, qui devait servir pendant trois siècles au culte, non seulement de toutes les congrégations de langue fran- ‘Çaise, mais encore, par d'innombrables traductions sur le même rythme, à celui de toutes les églises réformées f.
Ajoutons à ce propos un détail qui nous intéresse, savoir qu'à Lausanne, dès 1552, plusieurs des psaumes de Bèze furent mis en musique par un réfugié de Rouen, Guillaume France, chantre de la cathédrale ; ces mélodies, chantées pendant quelques années dans les églises de notre ville, ne purent lutter contre celles composées à Genève par Louis Bourgeois, qui ont prévalu.
Le petit volume de 1551 porte en tête une remarquable dédicace en vers Çà l’Eglise de notre Seigneur. » En voici le commencement :
1 Rappelons les beaux travaux qui de nos temps ont traité -en détail ce sujet: Félix Bovet, Jlistoire du psaulier des Eglises réformées, Neuchâtel, 1872. 0. Douen, Clément Marot et le psautier huguenot. Paris, 1878, 2 vol. On fera bien de ne pas négliger les compléments et corrections apportés à ce dernier ouvrage par M. Théophile Dufour dans le compte
tt
Petit troupeau, qui en ta petitesse
Vas surmontant du monde la hautesse ; Petit troupeau, le mépris de ce monde, Et seul trésor de la machine ronde ; Tu es celui auquel git mon courage Pour te donner ce mien petit ouvrage.
Je ne poursuis pas, malgré mon envie, mais je retiens du moins ces vers de la fin, qui nous mettent en face du lac et des montagnes :
Quant est de moi, tout petit que je suis, Je veux louer mon Dieu comme je puis.
Témoin sera mainte froide montagne
De ce mien zèle ; et parmi la campagne, Lac genevois, tes rives écumeuses Bruiront de Dieu les louanges fameuses ; Et du Très-Haut le nom parmi les nues Retentira dans les Alpes cornues.
Au point de vue littéraire ces derniers vers ne sont certes pas des meilleurs ; mais notre : époque s’offusque davantage de leur pauvreté: comme expression pittoresque. Cest, je crois, tout ce que Bèze a jamais su dire sur notre lac et les montagnes. Du reste, le sentiment de la nature semble lui manquer absolument; ce :
qui n’était pas le cas de tous ses contemporains. |
Au milieu de ces occupations multiples la
rendn développé qu’il en a donné dans la Revue critique, 31 janvier et 7 février 1881. :
rm
santé de Bèze restait chancelante. Dans une lettre à Bullinger (janvier 1552), il se plaint de la fréquence d’un catarrhe, qui ne lui laisse pas même la force de dicter; l’irritation finit par se concentrer sur une molaire. « N’en pouvant plus supporter la douleur, raconte-t-
-äl, je fis venir un chirurgien pour l’arracher ;
mais le maladroit brisa la dent et me blessa grièvement la mâchoire, me causant des souffrances encore plus vives. » — Les dentistes de Lausanne feraient mieux aujourd'hui, sans doute!
Mais ce n'étaient là que bagatelles en regard de la peste. Celle-ci apparaissait fréquemment au seizième siècle ; aussi un modeste hôpital
avait-il été établi au Pré-du-Marché, sous l’in-
vocation de Saint-Roch, pour ceux qui en étaient atteints ; en 1550 il fut transféré à Bellevaux. Dès 1543 le Conseil de la ville avait promulgué des Estatuts et ordonnances pour temps de peste, et nommé un médecin officiel, en la personne de Jacques Blécheret, assisté d’un chirurgien ou barbier des pestiférés et d’un marron ou croque-mort. Au milieu d'avril 1551, l'épidémie apparut à nouveau et sévit promptement avec une violence inaccoutumée. La servante du pasteur Valier en meurt.
la première, et, selon la coutume, le ministre
et toute sa famille sont condamnés à une sévère réclusion ; mais déjà trois maisons voisines sont infectées, les jours suivants, en Saint- François ; d’autres bientôt, dans tous les quartiers. Les familles académiques semblent spécialement atteintes ; du moins ce sont leurs deuils que les correspondances du temps signalent coup sur coup. Mathurin Cordier, le principal du collège, voit mourir un de ses pensionnaires ; plusieurs réfugiés ont le même sort, Le damand Antoine Schorus (Van Schore), philologue émérite, que la persécution avait chassé de Heidelberg, où il enseignait avec distinction au Pædagogium, avait donné un cours à Lausanne et allait être nommé profes-
seur à Berne, lorsque la peste l’enleva avec sa:
femme et sa fille. Jean de Bétencourt est enterré en un même Jour avec sa femme, laissant deux orphelins ; C'était un pasteur chassé du pays de Montbéliard par les troubles de l’Intérim, de même que son collègue Dominique de Brussy; ce dernier avait trouvé un emploi à Lausanne, probablement au collège ;
sa femme, vénérée pour sa piété, y avait créé une école de jeunes filles ; les deux époux sont moissonnés, et Viret a une peine incroyable à trouver une nourrice qui, pour un énorme salaire, consente à se charger du pauvre petit
enfant des pestiférés. Du reste le vaillant.
Viret, auquel une fille naitra au travers de ces désastres, est accablé de besogne ; il doit pourvoir aux besoins de nombreuses familles dans la plus affreuse misère ; et son collègue Valier ne peut le seconder, car il est derechef condamné à la réclusion ; une nouvelle servante, qu’il vient d'engager, a été saisie de la peste, alors qu'elle travaillait au jardin, à côté de la. maison de Viret,.
Bèze va nous apprendre quel était dans la ville l’état des esprits au début de l’épidémie. « Notre école, écrit-il à Calvin le 20 avril, n’est pas encore entièrement vide, et nous avons.
décidé de ne pas quitter notre tâche, aussi longtemps qu'elle nous sera possible. Mais.
toute occasion est bonne pour détourner les gens, tels qu'ils sont presque tous ici, des choses bonnes et nécessaires ; combien plus.
quand la peur de la mort s’en mêle! Et comment ne la craindraient-ils pas, ceux qui vivent de telle sorte qu'ils ne sauraient bien mourir ? » Lorsqu'une maison est suspecte, aucun des habitants n’en peut sortir et il n°v a d’aide à attendre de personne. Aussi Bèze fait-il proposer au père d’un de ses pension- naires de lui renvoyer celui-ci ; € car, aJoutet-il, tels que sont nos gens, s’il lui arrivait
quelque chose, je ne pourrais lui procurer aucun secours, sauf de le consoler à l’article de la mort. Car il n’y a ici nulle humanité, sans même parler de piété et de charité...
Pour ce qui me concerne, grâce à Dieu, je puis ne penser qu'à ma tâche, que, vivant, j'espère ne pas abandonner. Viret est presque le seul homme que nous ayons ici. Dieu veuille nous le conserver ! autrement je me rends compte de l’affreuse ruine de cette église. »
Le pasteur de Lausanne ne jugeait pas ses ouailles autrement que son jeune ami. Il insiste à Berne pour qu’on octroie des ordonnances en vue d’une plus chrétienne conduite envers ceux qui sont atteints de la peste et qu’on organise le moyen de les visiter, afin de remédier en partie à linhumanité qui, en dépit de toutes les exhortations, règne dans la contrée 1.
1 Le Conseil de Lausanne, stimulé par Berne, se décida
quatre mois plus tard à nommer un diacre spécial pour consoler les pesliférés, en la personne de François Vitalis, un étudiant provençal. Il décrète par la même occasion qu'il est défendu de jeter des ordures par les fenêtres « ni de jour ni de nuit, » — Espérons que la prescription aura survécu à l’épidémie! — Quelques années plus tard un médecin français, originaire de Vendôme, Jacques Aubert, réfugié à Lausanne, dédiera au Conseil de cette ville un petit Trailé contenant les causes, la curation et préservation de la peste. Lausanne, Jean Le Preux, 1571, in-8 de 45 pages, Le Conseil gratifie
Au bout de peu de semaines tous les étu- «iants s'étaient dispersés et les cours étaient forcément interrompus. Cest alors que Bèze est atteint à son tour. Viret consterné, écrit, le 21 juin, à Calvin que Bèze s’est trouvé mal le jour précédent, à la prédication du soir : il ajoute : (Grand Dieu ! Quelle perte pour toute l'Eglise, pour la république des lettres, si Dieu nous enlève celui-là! Je t’écris ces lignes en pleurant et n’y puis penser sans larmes. Combien ma vie, peut-être bientôt finie, commence à m'être à charge! Quelle douleur, si je dois voir partir les autres, et de tels hommes ! avant de mourir moi-même ! Est-ce pour mes péchés que de tout temps Dieu m'a séparé, soit par la mort, soit par l'éloignement, des frères qui me sont le plus chers et qui le servent en sincérité ?... Priez pour que Dieu conserve à son Eglise ce frère bien-aimé. »
À la réception de cette lettre Calvin aurait voulu accourir à Lausanne, mais les devoirs de sa charge ne le lui permettent pas. Dans une lettre à un ancien ami de Bèze en France, dont une épitre pour ce dernier vient de parvenir à Genève, Calvin, sans connaître per-
l’auteur de 30 florins, et achète à l’imprimeur, pour le prix de 33 florins et 9 sous, 350 exemplaires de l’opuscule, pour les distribuer dans la population.
# TH. DE BÊZE À
sonnellement ce correspondant de son jeune ami, se hâte de le mettre au fait de la situation : QLa nouvelle de la maladie de Bèze, ajoute-t-il, m'a anéanti, tant Je lui suis attaché! Je ne serais pas un homme si Je ne l’aimais, lui qui m'aime plus qu’un frère, qui m'honore comme un père. Mais je souffrirais encore plus de la perte que ferait l'Eglise, si cet homme, dont j'espère tant de bien pour elle, devait être enlevé au début de sa carrière.... J'espère que sa vie sera accordée à nos prières. » (30 juin 1551.) = Nous croyons que celui à qui Calvin écrivait ainsi n’est autre que Salmon Macrin, ancien disciple de Lefèvre d’Etaples, qui fut le meilleur poète latin de la cour de François [®, le nouvel Horace, comme on l’appelait. Il vivait. alors, pensons-nous, retiré à Loudun, sa ville natale, pleurant la mort récente de sa femme tendrement aimée. Lé message de cet ami d'autrefois causa une grande joie à Bèze, et réveilla en lui la muse latine, endormie depuis sa conversion. De son lit de douleur il répondit par une touchante élégie ; il y dit la profonde affection qu'il conserve à ses amis, il expose les motifs de religion qui l’ont contraint de les quitter ainsi que sa patrie, et ex-
prime la paix sereine avec laquelle il envisage la mort, qui semble prochaine !.
À la même époque Bèze composait, mais en français cette fois, un cantique dont vous me permettrez de vous citer quelques strophes.
C’est l’Ode chantée par Théodore de Bèze affligé d’une griève maladie, dans laquelle, dit-il,
Site veux-je encore, O Dieu que j'adore!
Louer une fois.
Le corps, faible et lent, A la mort se rend ; Mais en cet émoi L'esprit, plein de force, Tout joyeux s’efforce De voler à toi.
Je meurs, dit le corps.
L'âme dit : Je sors D'un corps entaché, Où je fus asservie ;
Fi de cette vie
Serve de péché !
Tout doute et peur Fuyez de mon cœur !
Grands sont mes forfaits ;
1 Salmonio Macrino Juliodunensi, Querela peste laborantis, anno Domini 1551, (dans Theodori Besæ Vezelii Poemata, editio secunda, 1569, p. 77, etc., et dans toutes les éditions suivantes).
En
ro)
1 Lausanne,
Mais la bonté sûre De mon Dieu m’assure Qu'il a fait ma paix.
Adieu France ! adieu !
Qui êtes le lieu
Qui premièrement
Au monde me viîtes, Et premier ouiîtes Mon gémissement.
O mon pays doux!
Je meurs loin de vous, Voire et volontiers, Puisqu’en toi, à France !
Font leur demeurance Des saints les meurtriers.
Adieu région, Nouvelle Sion! !
Très heureuse, làs !
Pourvu que connusses Et bien tu reçusses Les biens que tu as.
Adieu cœurs unis Des pauvres bannis ?, Qui seuls en ce temps, Malgré toute envie, Passez cette vie
Heureux et contents.
Adieu vrais bergers ÿ,
Qui, prompts et légers, Veillez nuits et jours ;
2 Les réfugiés français à Lausanne.
3 Viret et ses collègues.
Que Dieu vous bénie, Si qu'en paix unie Demeuriez toujours.
O qu’heureux je suis Que laisser te puis, Monde malheureux !
O sainte parole,
Que vers toi Je vole.
D'un cœur désireux !
Tenant ces propos,
Je sens un repos Saisir mes esprits.
Làs ! faut-il revivre, Au lieu de poursuivre Mon vol entrepris ?
O Dieu ! si tu veux,
Je sais que tu peux
Me tirer d'ici ;
Mais si, pour cet’ heure, Tu veux que demeure, Je le veux aussi.
La mort avait été bien près ; mais le danger s’éloigna enfin, et de ces jours d'angoisse il resta au convalescent le souvenir délicieux de la tendresse avec laquelle il avait été soigné par son excellente femme. «La meilleure des épouses, disait-il à Macrin, elle ne quitte mon chevet, en compagne fidèle, ni jour ni nuit.»
Du reste, Bèze n'eut pas à se plaindre pour son compte de l’abandon dans lequel on lais-
sait les autres pestiférés ; le corps académique faisait exception à la lâcheté générale. Cest Bèze lui-même qui nous le dit dans le petit traité qu’il composa plus tard, en vue de donner des conseils sur la conduite à tenir en temps de pestel: «Je ne sais pas, écrit-il, ce que les autres, lorsqu'ils sont atteints de la peste, pensent au sujet de la présence de leurs amis auprès d’eux. Mais pour moi, lorsque j'en fus atteint à Lausanne, il y a vingt-huit ans, et que mes collègues, et surtout cet excellent personnage, Pierre Viret, de bienheureuse mémoire, me voulurent visiter, et que Jean Calvin lui-même, m’envoyant un messager avec une lettre, m'offrit assistance de tout genre, je ne souffris pas qu'aucun d'eux m'approchât, voulant éviter le reproche de ne penser qu’à moi, sans égard à la chrétienté, à laquelle la mort de tels hommes eût porté un si grand dommage. Et je ne me repens pas d’en avoir agi ainsi, bien que peut-être je.ne me.fusse pas laissé arrêter par leur défense s’ils eussent été dans mon cas. » 5 Lorsque ses forces lui eurent été rendues, Bèze les consacra à une activité de jour en jour plus étendue. Le temps ne me permet pas
4 De peste quæstiones duæ explicatæ. Theodoro Beza Vezeio auctore. Genevæ, Eust. Vignon, 1580, in-8° de 32 pages.
d'étudier en détail les nombreux produits de sa plume pendant ses années de Lausanne! ; je relève du moins l’étonnante variété des tons dont il dispose, comme nous l’allons voir. Remarquons d’abord en passant que, sauf une pièce isolée de vers français en 1556, tous les écrits de Bèze furent publiés hors de Lausanne. Ce fut pourtant pendant qu’il y demeurait que la première imprimerie stable s'établit dans notre ville : Jean Rivery, réfugié de Vendôme à Genève avec son frère Adam, avait tenté vainement, en 1550, de fonder à Lausanne un atelier typographique ; après avoir exercé quelques années son art à Genève, il renouvela avec plus de suceès sa tentative en 1556, encouragé par Viret et les professeurs ; mais le Conseil de Berne, l’année suivante, lui interdit toute autre publication que les livres
1 Je profite de l’occasion pour effacer de la liste des œuvres de Bèze un titre qui y figure à tort depuis plus d’un siècle; je ne sais en suite de quelle erreur Sénebier, religieusement suivi par Ziegenbein, par la France protestante dans ses deux éditions, par Heppe, par M. de Montet, etc., a inscrit au compte de Bèze : De theologo, seu de ratione studii theologici libri IV, Argent, 1556, in-80. Il s’agit de l’ouvrage bien connu du flamand André Hyperius, professeur à Marbourg, publié sous ce titre à Strasbourg, en 1562, mais dont la première édition avait paru à Bâle, chez Oporin, en 1556, sous le titre : De recte formando Theologiæ studio libri 1V. C'est le premier et très remarquable traité protestant de méthodologie et d’encyclopédie théologiques. Bèze y est tout à fait étranger.
d'école ; aussi, dès 1559, le voyons-nous transporter derechef et définitivement ses presses à Genève, à l’abri des tracasseries des autorités bernoises, qui Surveillaient d’un œil jaloux tout ce qui se faisait dans le pays de Vaud t. Ce furent des raisons du même ordre qui engagèrent Bèze à publier ses écrits à Genève, où il comptait du reste de chauds amis parmi les. imprimeurs, comme Crespin, Badius, Robert et Henri Estienne. Les Rivery eux-mêmes imprimèrent dans cette ville, en 1553, les Octantetrois Psaumes de David, a scavoir 49 par Clément Marot, et 34 par Théodore de Besze, de:
Vezelay en Bourgogne.
Nous avons suffisamment parlé des Psaumes et des poésies de Bèze, et n’y revenons pas.
En 1551, il accompagne d’une vibrante préface la première édition d'ensemble des Commentaires latins de Calvin sur les épitres de Paul ; l’année suivante il traduit en français le Traité sur la perfection des chrétiens, de Bullinger. Puis il se jette tête baissée dans la controverse théologique. Contre un lourd adversaire catholique il manie avec une satisfac-
1 Une imprimerie bien autrement importante que celle des. Rivery, celle des frères Le Preux, originaires de Paris, sera très active à Lausanne, dès 1569, puis à Morges, dès 1579 ;. malgré leur titre « d’imprimeurs de très puissants seigneurs de: Berne, » ils finiront eux aussi par se fixer à Genève, en 1585, et la typographie vaudoise restera longtemps languissante.
II. LES OUVRAGES 97 tion évidente et une incomparable maëstria.
larme de la satire. Il s'était déjà fait la main en 1549, en adressant au Pline zuricois, Conrad Gesner, comme contribution, disait-il, à: son Histoire des animaux, la description d’une bête nouvelle; il s'agissait du polémiste catholique Jean Cochlée, qui venait d'écrire contre Calvin!. Maintenant, en 1553, Bèze s’en prend à Pierre Lizet, président pendant vingt ans du Parlement de Paris, ennemi juré des protes-tants et un de leurs persécuteurs acharnés ; tombé en disgrâce, il était entré dans les ordres, avait obtenu l’abbaye de Saint-Victor et, de juriste devenu théologien, il croyait terrasser l’hérésie par deux gros in-quarto de:
controverse scolastique, qu'il venait de publier. Bèze, en riant, n’en fait qu'une bouchée; d’un petit coup de maillet lestement appliqué il encloue cette grosse artillerie. Son Epitre: de maître Benoit Passavant au président Lizet, en latin burlesque?, est, au jugement des ama-
teurs de cette littérature, tels que Gabriel
1 Brevis et ulilis Zoographia Joannis Cochleæ, Theodoro- Beza Vezelio autore, 1549, in-80.
? Epistola Magistri Benedicli Passavantii responsiva ad commissionem sibl datam a venerabili D. Petro Lizeto, 15955». petit in-8° de 45 ff. Elle a été reproduite récemment, avec traduction française par Isidore Liseux, sous le titre de: Le
,, Passavant de Théodore de Bèze. Paris, Liseux, 1875, in-16, de-
VIL et 208 pages.
Naudé, Qla plus excellente pièce qui ait jamais : -été faite en ce genre.» C’est «le diamant des:
pamphlets, » selon l’expression de Charles No- -dier, qui connaît pourtant Erasme, Hutten et les Lettres des hommes obscurs. Le grave pré- Sident de Thou la goûtait fort; et M. Lenient l'appelle «la plus spirituelle espièglerie de la Réforme... Jamais, dit-il, farce de rapin ne fut plus vive, plus hardie, ni plus extravagante ; ce Jour-là Bèze s’est montré le vrai disciple de Rabelais. » Il nous faut, n’est-il pas ‘vrai, un certain effort pour embrasser d’une même étreinte l’élève de Calvin et celui du
Joyeux curé de Meudon; et le sang bourgui-
gnon nous paraît singulièrement plantureux.
Mais n’oublions pas que nous sommes au seizième siècle; la Complainte de Messire Pierre Lizet sur le trépas de son feu nez, pièce en vers français qui termine l’opusecule, n’a pas seulement fait rire notre Viret, ce qui n’a point lieu -d'étonner, mais l’austère Calvin lui-même y applaudit de tout son cœur. D’autres, il est
vrai, s’en offusquèrent; un mystique tel que
‘Castalion, qui n’était pas encore brouillé avec Bèze, tenta de lui faire quelques représentations. Cependant Bèze allait toujours ; quatre ans plus tard, en juin 1557, il confie à Calvin,
‘qui ne l’en dissuade pas, son projet de faire
LCR
rt- t p4
de nouveau parler son Passavant. Nous ne savons au juste de quel pamphlet de l’époque il peut être question. On ne prête qu'aux riches ; aussi a-t-on attribué à Bèze, mais sans preuves suffisantes, plus d’une pasquinade de
Ce temps.
En théologie comme en poésie Bèze a eu ses Juvenilia, selon la remarque de Sayous ; il les cultiva même jusque dans l’âge mür, si nous rangeons dans cette catégorie les âpres controverses que, de Lausanne, comme plus tard de Genève, il soutint contre tous les adversaires de Calvin. Nous ne rappelons qu’en passant ses violents traités sur la punition des hérétiques! et sur la prédestination?, dans
! De hæreticis a civili magistratu puniendis libellus, adversus Martini Belli farraginem et novorum Academicorum sectam, Theodoro Beza Vezelio auctore. (Genevæ), Oliva Roberti Stephani, 1554, in-8° de 271 pages. Ce traité fut plus tard traduit en français : Traitté de l'authorité du magistrat en la punition des hérétiques et du moyen d'y procéder. Fait en
latin par Théodore de Besze, contre l'opinion de certains
Académiques, qui par leurs escrits soustiennent l'impunité de ceux qui sèment des erreurs, et les veulent exempter de la sujection des loix. Nouvellement traduit de Latin en François par Nicolas Colladon. (Genève), Conr. Badius, 1560, in-80 de 15 ff., 498 p. et 3 fT.
? Ad sycophantarum quorumdam calumnias, quibus uni-
cum salutis nostræ fundamentum, id est æternam Dei præ-
destinationem, evertere nituntur, Responsio Theodori Bezæ Vezelii. (Genevæ), Conr. Badius, 1558, in-8° de 268 pages. Ce traité fut bientôt traduit en français, conjointement avec celui
lesquels Castalion fut pris à partie avec un acharnement auquel la charité avait trop peu de part. Dans ces luttes, au souvenir si douloureux, nées autour des noms de Bolsec et de Servet, Bèze ne sut pas prendre au côté de Calvin l'attitude pacificatrice et relativement indépendante d’un Mélanchthon auprès de Luther. Emboîïtant le pas à un maître vénéré, vis-à-vis duquel il ne fait aucune réserve, Bèze redouble contre le pauvre Castalion les attaques de Calvin; et, comme son modèle, il ne ménage ni les insinuations ni les inveclives. La dignité ne fut pas du côté où l’on cria le plus fort. Sans entrer dans le fond du débat, pour lequel nous renvoyons au beau livre de M. Buisson sur Castalion, nous rappellerons, avec Bayle, que la manière dont Bèze: expose le droit et le devoir du magistrat de punir, — et de punir de mort, — l’hérétique, fournira pendant longtemps un terrible argument ad hominem aux persécuteurs des huguenots,
de Calvin sur le même sujet, par Conrad Badius : Response de Jehan Calvin et Théodore de Besze, aux calomnies et arqumens d'un qui s'efforce par tous moyens de renverser la doctrine de la providence secrète de Dieu. Traduit nouvellement de Latin en François. (Genève), Conr. Badius, 1559, in-8 de 8 ff. et 484 pages. Ce rare volume n’est pas mentionné par les éditeurs de la France protestante, ni par ceux des œuvres de Calvin, pas plus que par Baum et M. Buisson.
où el." 47 .
C'est avec une tout autre sympathie que nous envisageons de plus utiles travaux de notre théologien. Dès son arrivée à Lausanne, pour l'instruction des réfugiés si nombreux que les persécutions de France faisaient affluer dans cette ville, Bèze avait institué, à côté de ses lecons académiques données en latin, des conférences publiques, où il expliquait en français l’épitre aux Romains d’abord, puis les deux épiîtres de Pierre. Les études qu'il poursuivit à cet effet furent l’origine d’une importante publication, à la perfection de laquelle il travaillera toute sa vie; il s’agit de sa traduction latine du Nouveau-Testament, une des meilleures en cette langue, accompagnée d’amples notes exégétiques.
Il entreprit ce travail considérable à la demande de Robert Estienne. Ce grand imprimeur, à la fois chrétien dévoué et érudit consommé, valait à lui seul toute une Société biblique, et son fils a pu dire avec vérité «qu'il savait noblement dépenser l'argent, lorsqu'il fallait propager l'instruction et les bonnes études, mais qu'il le prodiguait dès qu'il s'agissait de propager les saintes lettres et tout ce qui pouvait éclaircir la Parole de Dieu ; » et ailleurs, « qu'une grande partie de ses pensées ne tendait à autre chose qu’à trou-
ver ce qui pourrait être utile aux lecteurs de la Bible. » Homme aux vastes projets, dont il réussit, grâce à un travail incessant, à réaliser les uns et à acheminer les autres, Robert Estienne poursuivit dans les dernières années de sa vie un double projet de publications, en vue de faciliter les études bibliques. D'une part, il désirait voir condenser, en un grand commentaire variorum, le résumé de tout ce que les travaux exégétiques publiés jusque-là avaient produit de plus excellent; il en donnait lui-même un spécimen intéressant, sur les trois premiers évangiles, publié en latin en 1553, et, l’année suivante, en français augmenté de saint Jean ; pour mener à bien cette œuvre de longue haleine, il réussit à trouver en Augustin Marlorat, alors pasteur à Vevey, un metteur en œuvre compétent et consciencieux ; mais ce ne sera qu'après la mort de Robert Estienne que son fils Henri pourra imprimer les commentaires des principaux livres de l'Ancien Testament et de tout le Nouveau, grâce auxquels Marlorat permit à ceux qui n'avaient pas à leur disposition toute une be bliothèque exégétique de se mettre néanmoins au courant du grand travail accompli déjà par la Réforme pour l’explication des livres sacrés. D'autre part, Estienne rêvait une Bible plus
ge. 20, :Lh atiSbae nr) 1} » o HARAS
brièvement annotée ; il y avait lui-même vaillamment travaillé, pour l'Ancien Testament, par sa remarquable Bible latine de 1545, et il continuait à le faire, en vue de la nouvelle: édition plus complète, qu’il préparait; mais.. ne pouvant tout faire par lui-même, malgré son ardeur au travail, il lui fallait un collaborateur compétent, auquel il pûüt remettre entièrement le soin du Nouveau-Testament ; dès. le mois d'octobre 1552, à l’instigation de Calvin, Théodore de Bèze accepta de se charger:
de cette tâche. Ce fut, pendant quatre ans, un labeur acharné que celui au prix duquel, au travers de ses autres occupations, notre:
jeune professeur prépara le bel in-folio, ‘consacré au Nouveau-Testament 1, comme troisième:
volume de la Bible latine de Robert Estienne: de 1597. Bien que Calvin l’eût assisté de ses conseils (ainsi que Le Chevallier, pour la com-préhension des hébraïsmes), Bèze n’envisagea cette première édition, rédigée au cours même:
1 Novum D. N. Jesu Christi Testamentum. Latine jam olim: a veleri interprele, nunc denuo a Theodoro Beza versum ; cum ejusdem annotationibus, in quibus ratio interpretationis redditur, Oliva Roberti Stephani, 1556, in-folio de 336 feuillets. (A la fin: Excudebat R: Stephanus, 1557, cal. Martii.): L. Tomson en procura une traduction anglaise 1576. La ver-sion française que préparait Pierre Loiseleur de Villiers n’a: pas vu le jour.
de l'impression, que comme une ébauche ; la même année il se remettait au travail pour l'améliorer, comme il ne cessera de le faire pendant quarante ans, c’est-à-dire jusqu’en 1598, où paraîtra la cinquième et dernière édition originale; nous ne comptons pas les innombrables réimpressions, avec ou sans les notes, se poursuivant jusque dans notre siècle, ‘qui attestent le grand succès de cette œuvre -de Bèze. Rappelons que, si la première édition ne comportait, outre la Vulgate, que sa propre traduction latine avec commentaire, 1l joindra aux suivantes, faites à Genève, en place de la Vulgate, le texte grec, dont la constitution l’occupera beaucoup.
En exégèse, il le dit lui-même, Bèze est plus indépendant de Calvin que dans les questions -dogmatiques ; philologue plus exercé que le grand réformateur, il se meut en ces matières -sSur un terrain qui lui est familier et où il peut marcher avec indépendance. Aussi l’exégèse de Bèze est-elle, de toutes les parties de son -æuvre, celle qui à le moins vieilli ; au dix-septième siècle, un critique catholique en général fort sévère, Richard Simon, tout en faisant de très explicites réserves, lui rend ce témoiognage : Q Il faut avouer de bonne foi que Bèze a surpassé dans ses notes sur le Nouveau Tes-
tament la plupart des autres protestants qui ont écrit avant lui sur cette matière ; l’on v trouve beaucoup d’érudition... et plusieurs choses qu’on ne trouvera pas aisément ailleurs ; il est critique et erammairien. » [Il est vrai que ie même auteur juge moins favorablement la traduction de Bèze que ses notes. Dans notre siècle, Bleek, au jugement si sûr, déclare la lecture de ces notes encore fort utile.
Ne quittons pas les travaux bibliques de Bèze sans rappeler qu’il collabora, dès 1550, à la version française de la Bible, revisée sous la direction de Calvin, et imprimée en 1553; il eut pour sa part à traduire à nouveau les livres apocryphes, pendant que Robert Estienne revoyait l’Ancien Testament. Ce fut pour Bèze le début dans ce travail de révisions successives, poursuivi avec tant de persévérance, en vue de l'édification des églises, par la Compagnie des pasteurs et professeurs de Genève, travail auquel il prendra ensuite une part prépondérante.
À côté de ces importants travaux bibliques, nous devons mentionner deux ouvrages dogmatiques, beaucoup moins volumineux, mais qui témoignent du sérieux labeur intellectuel par lequel Bèze cherchait à se rendre compte avec précision de la foi dont il vivait. La con-
LE
troverse sur la prédestination, soulevée à Genève par Bolsec, et poursuivie avec une âpre logique par Calvin, avait mis les esprits em mouvement, et occasionna de vifs débats dans. le clergé du pays de Vaud ; les lettres de Bèze à Bullinger de 1552 nous montrent combien ce redoutable problème le préoccupait alors. Trois ans après, il formule les conclusions auxquelles il est arrivé, dans un intéressant opuscule, où il donne un bref exposé du christianisme, du point de vue supralapsaire; :l charge Calvin de le faire imprimer à Genève, soumettant à son jugement souverain la décision d’une difficulté qui l’arrête encore. L’édition originale de ce traité !, publiée en tres. petit format, a échappé jusqu'ici à toutes mes. recherches ; je crois qu’elle fut plus ou moins. clandestine, non sans raison ; en effet, en novembre 1554 le Conseil de Berne, ému des.
dissentiments régnant entre les ministres du pays de Vaud, leur avait interdit de publier quoi que ce füt sur la prédestination, et, em
1 Summa totius Christianismi, sive descriptio et distributio: causarum Salutis electorum et exitir reprobatorum, ex sacris literis collecta et explicala; 1555. Traduit en français sous le titre : Briefve exposition de la table ou figure contenant les principaux points de la religion chrestienne; 1560, Jean Rivery. Il en existe aussi une traduction anglaise et une hollandaise. Heppe l’a traduit en allemand.
janvier 1555, il leur avait signifié défense expresse, SOUS peine de destitution, bannissement «et autre plus griève punition, » de « mouvoir questions » et de traiter « certaines hautes et subtiles doctrines, principalement touchant la matière de la divine prédestination 1; » en outre, au mois d'avril, il avait exhorté les Genevois à défendre eux aussi à leurs ministres d'écrire sur ces questions, déclarant que quant à lui il ferait brüler les livres de cette sorte, fussent-ils de Calvin, qu’on saisirait sur territoire bernois. Bèze courait ainsi, en publiant son opuscule au mois d'août suivant, le danger de s’attirer une fàcheuse affaire. C’est pour cela sans doute qu’il semble ne lavoir distribué qu'entre amis; Farel et Blaurer l’accueillirent avec un enthousiasme qui ne devait probablement pas être partagé par Bullinger, beaucoup plus réservé en cette matière; aussi constatons-nous que Bèze ne lui en envoya un exemplaire qu’au bout de deux ans. En dépit de ces précautions, le livre fut dénoncé à Berne en mars 1556, et les ennemis de Bèze, Zébédée et consorts, de qui venait le coup, faisaient déjà courir le
1 Ce n'étaient pas menaces en l’air ; en mars 1558 le Conseil de Berne destitua et bannit quatre pasteurs de la Classe de : Thonon pour avoir parlé en chaire de la prédestination.
bruit que l’auteur avait pris la fuite. Cependant tout se passa en douceur, grâce à l’intervention d’un sage, le conseiller Nicolas Zurkinden. Mais Bèze fut dès lors assez mal vu dans les sphères dirigeantes à Berne.
Il faudrait peut-être mentionner ici le Petit catéchisme de Bèze, si souvent réimprimé jusque dans notre siècle; quelques auteurs lui assignent en effet la date de 1557; mais nous avouons notre ignorance sur l’époque de la rédaction et de la première impression de ce court manuel.
Le dernier ouvrage que nous ayons à considérer, bien que publié après que Bèze eut quitté Lausanne, n’en fut pas moins composé dans cette ville. Le volume n’est pas gros, mais Bèze l’a longuement élaboré, et c’est peut-être de tous ses livres celui qui lui est le plus personnel. Je veux parler de sa Confession de la foi chrestienne !. L'origine en remonte à un des moments les plus douloureusement critiques de son séjour de Lausanne. Après sa fuite de France, sa famille n’avait pas perdu l’espoir de voir rentrer au giron de l'Eglise cet enfant prodigue, sur l’avenir duquel elle avait échafaudé
1 Voyez l’intéressante étude que vient de lui consacrer M. Jean Barnaud dans le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 15 décembre 1899.
tant d’espérances, et dont elle considérait la fugue comme un coup de tête irréfléchi. Pour hâter la réalisation de ce désir, plusieurs démarches furent tentées, démarches sur lesquelles nous ne sommes qu’imparfaitement renseignés. Le 24 avril 1554 Bèze écrit à Farel : « J’ai reçu un nouveau message de mon père, qui me donne grand espoir de le voir bientôt venir lui-même jusqu'ici, ou de me rencontrer avec lui. Prie pour moi, je te le demande, que je ne devienne pas un ministre de mort pour celui par qui le Seigneur m'a donné la vie d’ici-bas, et que mes forces soient à la hauteur de cette épreuve imminente, plus sérieuse que toute autre, n’oubliant pas que le Seigneur a dit : Celui qui aura abandonné pour moi son père et sa mère, etc. Car qui suis-je pour résister à de pareilles épreuves ? Mais j'espère pouvoir cela, et toutes choses, en celui qui est mon Père dans toute l’acception du terme. » Il semble que l’entrevue projetée ne put avoir lieu ; des lettres furent sans doute échangées.
Plus de deux années se sont écoulées, lorsque
Bèze écrit à Calvin, le 8 août 1556 : « Je pense que tu as entendu parler de l’arrivée inattendue de mon frère aîné, venu pour discuter avec moi. La grâce de Dieu m'a soutenu de telle manière que je crois qu’une voie m'est
ouverte pour obtenir ce que je n'aurais osé espérer !. Mais maintenant j'ai en perspective une rude lutte avec mon père, avec lequel Je dois me rencontrer dans cinq jours à la frontière de la Franche-Comté. Veuille le Seigneur m'accorder la grâce, que j'attends de sa bonté, non seulement de soutenir cet assaut, mais même de gagner si possible mon père au Seigneur. Beaucoup plus que toutes menaces, je redoute l’aspect, les caresses, les larmes de ce père âgé. Mais pour cela aussi je me repose sur la clémence du Seigneur, afin que lissue en soit à sa gloire... Soutiens moi donc de tes prières. »
Nous aimerions savoir si cette nouvelle entrevue, attendue avec une si légitime émotion, put s'effectuer ; mais les documents nous font défaut. Quoi qu'il en soit, ce fut sans doute, ou à sa suite, ou pour en tenir lieu, que Bèze rédigea une exposition simple et précise de sa foi. La dédiant « à l'Eglise de notre Seigneur, » Bèze dit, dans l’édition française :
1 Il veut sans doute parler de la conversion espérée de ce frère aîné, Jean, qui ne paraît pas s’être réalisée. Il en fut autrement de son demi-frère, Nicolas, né en 1526, qui mourut à Genève en 1570, et dont un fils, Jean, fut élevé sous la direction de Bèze. Deux autres neveux, fils de sa sœur Louise, nommés Lazare et François (nous ignorons le nom de famille paternel), furent aussi élevés dans la religion protestante.
Eur t.
« Etant requis de rendre raison de ma foi par un personnage auquel, après Dieu, je suis le plus tenu d’obéir, j'ai dressé ces jours passés ce recueil, que j'ai intitulé Confession de foi, auquel J'ai compris, dans le meilleur ordre que
J'ai pu, ce que J'ai appris en la religion chré-
tienne par la lecture du Vieux et du Nouveau Testament, avec la conférence des plus fidèles expositeurs. » Et dans la préface latine, qui constitue une si précieuse autobiographie, adressée à son vieux maître Volmar (4 Id.
Maj., 1560), il s'exprime ainsi: «J'ai composé à l’origine cette confession de foi en français, pour satisfaire mon père, dont des calomniateurs m'avaient aliéné le cœur en me représentant comme un impie et un hérétique, et aussi, Si je le pouvais; pour le gagner à Christ dans sa vieillesse avancée. »
Les amis de Bèze qui eurent connaissance de cet exposé, religieux plus que théologique, et si remarquable par sa clarté, jugeant combien il pourrait être utile à tant d’autres, engagèrent l’auteur à le publier. Se rendant à leur avis, il remit son manuscrit, en septembre 1558, aux presses de son ami Conrad Bade à Genève, le même qui, dix ans auparavant, avait imprimé à Paris ses Juvenilia.
Le succès fut considérable, ainsi que le
montrent les nombreuses réimpressions, tant.
françaises que latines, qui se succédèrent jus- | qu’à la fin du siècle, ainsi que des traductions en italien, en hollandais, en anglais; les églises. réformées de Hongrie en firent même pendant quelques années leur livre symbolique. Plus.
développé que le catéchisme de Calvin, cet … #4
ouvrage rendit de grands services pour l’instruction de lecteurs qui auraient reculé devant la volumineuse Jnstitulion chrétienne du réformateur.
Cette œuvre clôt dignement la série des écrits. lausannois de Bèze ; elle atteste combien la foi
nouvelle avec laquelle il était venu dans cette É
ville s'était müûürie au travers des épreuves, s'était affermie et éclairée par le travail consciencieux; arrivé comme humaniste, il en partait théologien. Ses trois œuvres principales de ces neuf années, fruits d’un labeur consi-
dérable, le Psautier, le Nouveau Testament, 3
enfin la Confession de foi, valent bien unethèse de licence, voire de doctorat, n'est-il pas vrai?
TI
Nous avons envisagé l’activité pédagogique:
et littéraire de Bèze pendant la période qui nous occupe. Mais, à côté de ce travail personnel, nous ne devons pas négliger un facteur.
important de son développement, savoir les hommes avec lesquels il fut en contact, et auxquels il doit beaucoup.
Avant de parler des hommes, même les plus:
éminents, 1l n’est que juste de mentionner son excellente femme, associée si intimement, nous. l'avons vu, à son exode. Nous aimerions la mieux connaître; mais, semblable à la plupart des femmes des réformateurs, sa personnalité reste pour nous dans une demi-obscurité. Ce:
que nous savons en tous cas, c’est qu'elle fut une épouse pleine de dévouement et à laquelle le cœur de son mari était profondément attaché. Nous avons dit avec quelle sollicitude elle: l’avait soigné lors de la peste de 1551. Il put, quatre ans plus tard, lui rendre la pareille. En 1555, pour la première fois, elle était en espérances; son mari, plein de joie, en informe
Be III. LES AMIS
discrètement Calvin, Farel et Bullinger, la recommandant à leurs prières. Les temps qui suivirent furent difficiles; elle fut souvent malade, et son mari eut l’occasion de l’entourer à son tour de soins affectueux. Le moment de la naissance attendue approchait; la pauvre femme fut aux portes de la mort. Enfin, le 16 mai 1556, Bèze peut informer Farel que ses instantes prières ont été exaucées. « Fasse le Seigneur notre Dieu, ajoute-t-il, que nous consacrions entièrement à Dieu la vie qu'il nous a rendue. » C’était une grande délivrance; mais la joie entière que les époux avaient espérée n'était pas devenue réalité. Pauvre Beze, au cœur si aimant! Sa maison, toujours -hospitalière, continuera jusque dans ses vieux jours à abriter les enfants des autres, qui le vénèreront comme un père; mais il devra se contenter de cette lumière d'emprunt.
Ce fut sans doute en vue de sa chère Claudine, et pour la consoler, que Bèze chanta, en cette année 1556, Les vertus de la femme fidèle et bonne mesnagère, comme il est contenu aux Proverbes de Salomon, chap. XXXI1, commen- Çant en ces termes :
1 À Lausanne, de l'imprimerie de Jean Rivery, 1556; placard in-4°, signalé par M. Théophile Dufour ; reproduit plusieurs fois dans la suite. — Rappelons que la même année
Qui est celui qui trouvera Femme constante et vertueuse ?
Lorsque, trente-deux ans plus tard, en avril 1588, Bèze aura la douleur de la perdre, les amis de celui qui sera alors le vieux réformateur chanteront les louanges de la défunte, Pierre Pouppo en français, Jean Jacquemot et Jacques Lect en latin; mais la plainte de l'époux en deuil, reprenant sa lIyre latine, va tout autrement au cœur: «Ma Claudia, fidèle compagne de mon exil, toi avec qui pendant quarante ans j'ai vécu heureux au travers de toutes les vicissitudes,... je te vois inanimée, ma Claudia, avec laquelle j'ai vieilli. Tu t’es unie à moi dans ta jeunesse en fleur, tu m'as été une si fidèle compagne, dans la maladie comme dans la santé; nulle femme ne fut plus aimée de son mari, et nulle n’aima son époux avec plus de dévouement.» Peutêtre plus touchant encore est le témoignage que Bèze lui rend, en octobre 1595, par ces mots de son testament: « Je désire, si faire se peut commodément, d’être enterré au plus
Rivery imprimait les Proverbes de Salomon mis en cantiques et rime françoise par un Parisien, réfugié à Lausanne, Accasse A’Albiac dit Du Plessis; François Gindron, ancien chanoine de da cathédrale, les mit en musique. Ce furent les prémices de l'imprimerie de Rivery dans notre ville.
das
près de ma feue bien-aimée première femme, Claude d'Esnoz, qui m'a tant d'années accom- … pagné et fidèlement assisté, et fait tout devoir de femme vraiment chrétienne. L'endroit est assez près de l’entrée de Plainpalais, tournant à main droite, auprès du coin qui fait un détour, où il y a un jardin.» Ajoutons que, le … moment fatal venu, les nécessités politiques firent obstacle à ce vœu, et que Bèze fut enterré au cloître de Saint-Pierre.
Mais revenons à Lausanne, et aux amitiés.
de Bèze. Avant son exode de France il n'avait guère soutenu de rapports, Volmar mis à part, qu'avec des littérateurs. Genève, puis Lausanne, lui créèrent une tout autre famille spirituelle: les réformateurs de la Suisse, les. réfugiés et ses collègues de l’Académie. C'était un monde nouveau qui s’ouvrait, et ce fut.
pour Jui un enchantement. Répondant, en … février 1550, à une première lettre de Bul-.
linger, Bèze énumère les bénédictions qué.
Dieu lui a accordées depuis peu: «Il a opéré. en moi de telle sorte que j'ai pu préférer la croix à ma patrie et à tous les biens du monde; : à cela il a ajouté l’amitié de Calvin, de Viret, de Musculus, de Haller. O Dieu, quels hom-.
mes! Quand je me rends compte qu'ils sont.
mes amis, l’exil n’a plus d’ennui pour moi. D
Ce cercle d'amitié alla rapidement croissant: entre hommes de cœur qui travaillaient franchement à la même œuvre, à l’œuvre de Dieu, les liens étaient bientôt établis, et établis solidement, en dépit des divergences de caractère, d'éducation et de point de vue.
Calvin et Viret, puis Farel et Bullinger, sont les amis de la première heure, ceux auprès.
desquels Bèze va constamment chercher conseil et encouragement. Mais Calvin, nous.
l'avons vu, occupe une place hors pair. Pour: lui Bèze n’a point de secrets; son affection et sa confiance sont sans bornes ; c’est plus qu’un maître vénéré, c’est un père tendrement aimé. Aussi s’associe-t-il à tous ses travaux et épouset-il toutes ses querelles; on est tenté de sourire: à le voir, écuyer fidèle, se jeter dans la mêlée, . à la suite de Calvin, contre Bolsece, contre Servet, contre Castalion, contre Westphal, contre Hesshusius, contre Baudouin, contre:
Gentilis, en un mot contre tous les adversaires du réformateur. L’approbation de celui-ci lux est indispensable; il ne publie rien d’important sans le lui soumettre au préalable, le priant de revoir et de corriger à sa guise. il est vrai qu’au besoin il lui rendra la pareille; nous le: surprenons envoyant à Calvin toute une série: de corrections pour un des traités de ce der-
nier contre Castalion; il ajoute ces simples. mots : « Je n’ai aucune crainte que la liberté avec laquelle j'agis envers toi te soit désagréable; aussi n’usé-je pas d’excuses.» On sent combien l’union est grande, ils se comprennent à demi-mot.
Il est touchant de voir Calvin, si occupé,.
trouver toujours le temps de répondre à toutes. les demandes de son jeune ami; il lui rend affection pour affection, service pour service ; il entre dans toutes ses circonstances et suit avec un actif intérêt tout ce qu'il fait ; et lorsque Bèze est mal jugé, Calvin le défend, voire: contre Bullinger, même contre Viret. Pour unetelle intimité la correspondance, quelque active qu’elle soit, ne suffit pas ; aussi les visites sont-elles fréquentes : si fréquentes même que: Bèze est obligé de se surveiller, à cause de ses. ennemis, qui prétendent qu'il est toujours en route et que ses leçons en doivent souffrir.
Mais viennent les vacances lil volera à Genève. « J’ai résolu, écrit-il à Calvin, de t’ennuyer pendant au moins quinze jours pleins, de sorte qu’à l’avenir tu ne réclameras plus ma présence. » À Genève il trouvait du reste nombre. d'amis, anciens ou récents. D’ordinaire c’est à pied qu'il franchit la distance de Lausanne à
Genève; mais une fois il est obligé de prier:
Calvin de lui envoyer un cheval, une indisposition l’ayant laissé trop faible pour la mar- Che. Il n’est pas nécessaire d’insister pour faire comprendre de quel prix fut, non seulement pour le cœur du jeune professeur, mais pour son développement intellectuel et religieux, la familiarité avec un ami comme Calvin.
Il dut sans doute beaucoup aussi à Viret ; mais, comme ils vivaient côte à côte, la correspondance fait défaut pour le constater avec précision. Pour Bullinger, au contraire, les lettres mutuelles sont nombreuses. Nous avons dit que Bèze, à peine fixé à Lausanne, était entré en correspondance avec l’éminent théologien zuricois ; ils avaient été mis en rapport par Gesner, qui connaissait Bèze d’ancienne date, ayant vécu avec lui chez Volmar. Bullinger à son tour l’introduisit auprès de Pellican, de Bibliander, de Gwalther; lui-même fera directement plus tard la connaissance de
Pierre Martyr. Mais, de tous ces hommes mar-
quants de Zurich, c’est avec Bullinger que les rapports seront de beaucoup les plus intimes, bien que nous voyions un assez grave dissentiment les troubler passagèrement. Cette liaison, commencée par lettres, se transforma en pro-
fonde amitié, lorsqu'ils se connurent person- =, nellement ; ce fut peu après la peste, en 1551.
ft
On avait envoyé Bèze, accompagné de - sa femme, achever sa convalescence aux bains de Baden. Il profita de la proximité pour faire un petit séjour à Zurich,où Bullinger accueillit les deux époux avec l’hoôspitalité et la chaleur de Cœur qui l’ont toujours caractérisé; dès lors Bèze manque rarement, dans ses lettres, de le saluer, ainsi que sa femme, au nom de la sienne: Ja glace est définitivement rompue, et la correspondance prend un caractère tout nouveau d'amitié et de confiance. Bèze n’entretiendra avec personne, après la mort de Calvin, une correspondance aussi suivie qu'avec Bullinger !. Relevons un seul détail des premiers temps de cette liaison. En 1552 Bèze fut heureux de trouver une occasion de rendre service à son
ami vénéré, en traduisant de latin en français
La perfection des chrétiens, petit traité pratique
que Bullinger avait dédié au roi de France ; il
fallut l’imprimer à Zurich?, pour éviter la men-
1 Lorsque celui-ci disparaîtra à son tour, c’est Je. bâälois
Jean-Jacques Grynée qui aura la part principale. Mais ce
n’est plus l'intimité d’une amitié contractée dans la jeunesse ; Jes contemporains ont disparu autour du vieux réformateur. 2 Sans doute chez André Gesner et R. Weissenbach, qui
avaient imprimé en 1551 l'original latin, et qui réimprimèrent
en 1555 la traduction française ; l’édition de 1552, dont on ne connaît actuellement aucun exemplaire, fut sans doute le premier livre français imprimé à Zurich. Il y ert des réimpressions à Genève, 1557, et à Lyon, 1563.
[ep]
tion de Genève, odieuse à Henri Il. Pour faire parvenir le livre à ce dernier, dont on espérait adoucir le cœur envers ses sujets protestants, Bèze conseille de recourir à l'intervention de la sœur du roi, Marguerite, la future duchesse: de Savoie, la bonne duchesse comme on l’appellera. Mais il s'agissait en outre de répandre louvrage en France ; Bèze indique à Bullinger le seul moyen possible. «Nos imprimeurs confient des livres de ce genre à certains hommes pour les colporter en secret parmi les églises. Cela se fait aux risques de l’imprimeur, car il arrive que ces vendeurs, s'ils sont saisis avec leur marchandise, perdent la vie pour lPamour: de Christ. Telle est actuellement la triste situation de notre France ; et cependant tu ne saurais croire combien nombreux sont ceux qui courent volontairement au devant de ces dansers pour édifier l'Eglise de Dieu. S'il convient. à ton imprimeur d'accepter ces conditions, je me charge de confier les volumes à un homme pieux et sûr. » Ce fut peut-être à Nicolas Nail, un cordonnier du Mans établi à Lausanne, que Bèze remit le soin de cette vente dangereuse. En mai 1553 Nail fut arrêté à Paris, porteur de Bibles genevoises ; en dépit des tortures, il ne voulut révéler le nom d’aucune des personnes qui lui avaient acheté des livres. II fut
brûlé avec des raffinements de cruauté : enduit de graisse et de soufre, il fut suspendu bâillonné au-dessus du bücher ; lorsque les flammes eurent brûlé les cordes du bâillon, il invoqua Dieu à haute voix jusqu’à son dernier soupir. On peut se représenter l’émotion avec laquelle ces détails furent reçus à Genève, à Lausanne, à Zurich. — Ajoutons que c’est à Bullinger que Bèze transmet, en avril 1555, la collecte faite à Lausanne, de même que dans toutes
les paroisses du territoire bernois, en faveur
de l’église de réfugiés italiens brutalement expulsée de Locarno au cours de l’hiver, et si hospitalièrement accueillie à Zurich; toute la Suisse évangélique s'était intéressée à cet exode mémorable.
Avec les pasteurs de Berne, Haller et Musculus, Bèze fut lié beaucoup moins étroitement qu'avec les théologiens zuricois. Les divergences sur des questions ecclésiastiques et doctrinales, entre le clergé bernois et celui du pays.de Vaud, amenaient facilement quelque tension, peu favorable à l'intimité. Avec Ambroise Blaurer à Bienne il n’en fut pas de même. ue
Les rapports de toute sorte, — visites, lettres, envois mutuels de livres, — avec tant d'hommes éminents et pleins d’expérience
furent pour Bèze, qui correspondait et voyageait volontiers, et qui, avec modestie, ne demandait qu’à être instruit, une source précieuse d’enrichissement intérieur.
Du reste à Lausanne même il avait à qui parler. Les événements politiques d’une époque troublée amenaient constamment en Suisse des réfugiés, non seulement de France, mais des contrées les plus diverses. Plus d’un, passant à Lausanne ou y résidant plus ou moins longtemps, entra en rapport avec Bèze. Tel le légat du pape et évêque de Capo d’Istria, Pierre-Paul Vergerio, devenu protestant et
pasteur dans les Grisons. En vue d'organiser
l'opposition au concile de Trente il visite, en 1551, les principales villes suisses, et séjourne, en août, à Lausanne, aux frais du Conseil de Berne ; il n’eût tenu qu’à ce dernier, Semble-t- , il, de l'y retenir définitivement. Vergerio était déjà par lettres en relation avec Bèze. Tel cet autre Italien, à l’esprit investigateur et curieux, Lelio Socini, qui, dans ses pérégrinations
incessantes, s'arrête quelques jours auprès de Bèze, en juin 1554. Tel encore le savant hébraïi-
sant de Ferrare, issu du judaïsme, Emmanuel Tremellio. Pourchassé par le fanatisme, d’Ita-
lie à Strasbourg, de là à Cambridge, puis à. +
Deux-Ponts et à Heidelberg, dont il illustrera
l’université, enfin à Sedan, il laissera partout des élèves reconnaissants, sans parler des travaux qui attestent sa science linguistique. Il publiait à ce moment même chez Robert Estienne, à Genève, sa traduction en hébreu du Catéchisme de Calvin. En août et septembre 1554 Viret et Bèze firent de vains efforts pour lui procurer une place à Lausanne, dont il eût singulièrement enrichi l'Académie.
Tremellio était une des nombreuses épaves du désastre des églises d'Angleterre, dispersées sur le continent par la furieuse réaction catholique de Marie Tudor. Zurich et Genève en fixèrent un grand nombre. Passant d’une de ces villes à l’autre ils S’arrêtaient volontiers pour quelques jours à Lausanne, chaleureusement recommandés par Bullinger ou Calvin, Nommons John Cheke, l’ancien précepteur du pieux Edouard VI, et Richard Morysin, qui avait été son ambassadeur auprès de Charles Quint. Avec le premier, Bèze aura pu s’entretenir de la prononciation du grec, un sujet qui les occupait tous deux, et sur lequel Bèze publiait cette année même à Genève ses remarques, comme Cheke fera à Bâle l’année suivante. Un membre distingué de l’université de Cambridge, de même que les précédents, le savant Thomas Lever, se loue fort de l’accueil qu’il
reçut de Viret et de Bèze en avril 1554. Ayant séjourné ensuite à Zurich, à Genève, à Francfort, il acceptera, en 1557, de diriger la pauvre église de réfugiés anglais que lintolérance luthérienne expulse de Wesel, que la circonspection exagérée du Conseil de Bâle refuse d'accueillir, et à laquelle enfin Berne offre un asile à Aarau, Jusqu'à ce que des jours plus sereins permettent, deux ans plus tard;fle retour en Angleterre à ce troupeau errant.
Plus long fut le séjour dans notre ville de deux pasteurs de l’église française de Londres: le premier est Richard Vauville, ancien moine augustin, qui prêcha la réforme à Bourges et fut ministre à Strasbourg. Pensionné par Berne à Lausanne, dès juin 1554, il deviendra l’année suivante pasteur français à Francfort, et y mourra au bout de peu de mois, laissant d’unanimes regrets. D’une humeur plus batailleuse était Pierre Alexandre, de Bruxelles, d’abord carme à Arras, puis prédicateur de la gouvernante des Pays-Bas, la reine Marie de Hongrie, sœur de Charles Quint. Devenu protestant, il avait professé à Heidelberg avant d’être pasteur à Londres. Après un an passé à Lausanne, il poursuivra, non sans luttes, sa carrière aventureuse à Strasbourg, pour la terminer à Londres vers 1563. Des person-
nages comme tous ceux dont nous venons de rappeler les noms eurent plus d’une expérience à raconter à notre professeur de Lausanne, qui resta dès lors en relation avec quelquesuns d’entre eux.
Mais bien plus intimes qu'avec ces hôtes de passage furent les rapports quotidiens qu'il soutenait avec ses amis de Lausanne. À côté de Viret et de Valier, les deux pasteurs en titre, il trouvait parmi ses collègues, la plupart français comme lui, bien des hommes intéressants. Il compte tout spécialement parmi ses amis Jean Ribit, professeur de théologie, son prédécesseur dans la chaire de grec, et Jean Reymond-Merlin, professeur d’hébreu. A Côté d'eux, pendant quelques années, c’est le vieux maître de Calvin, Mathurin Cordier, le pédagogue par excellence, qui fut pendant douze ans principal du collège, et auquel succéda en 1557 François Béraud. Notons en pas- Sant que l’année même où, pour cause d'âge, : Cordier se démettait de sa charge, paraissait à ‘Genève, sur sa demande, le premier livre de classe fait spécialement en vue du collège de Lausanne; il s’agit du Dictionariolum puerorum latino-gallicun de Robert Estienne, dont cet imprimeur donna alors une nouvelle édition, fort améliorée d’après les conseils du
35 IIL. LES AMIS
vieux maitre, auquel il le dédiait (27 octobre
1556). Nommons encore François Hotman, | humaniste et jurisconsulte de grand mérite, qui fut pendant six ans régent de la première: classe du collège, avant de professer le droit à. Strasbourg; arrivé à Lausanne peu après Bèze,. il lui dédiait, en février 1553, son commentaire sur les Verrines de Cicéron; c’est lui aussi qui suppléait Bèze dans son enseignement, lorsque celui-ci était empêché. Eustache: de Quesnoy, en latin Quercetanus, de Lille en Flandre, qui avait enseigné la médecine à Heidelberg, s'établit en 1551 à Lausanne, où, après avoir exercé son art pendant quelques.
mois, il fut nommé lecteur ès-arts et. maître. des douze pensionnaires de Leurs Excellences,. ; fonctions dont il se démit en décembre 1556; il avait été le successeur de Bèze dans le rectorat. or
Celui-ci comptait bien des amis aussi en de hors du cercle académique; tel le bailli bernois pour 1553 à 1557, Jérôme Manuel, le fils aîné + du poète et peintre Nicolas Manuel, qui avait
étudié à Paris et y avait connu Bèze; telencore
l’ancien moine Augustin Marlorat, dé Bar-le- Duc, devenu pasteur à Crissier, puis à Villette, enfin à Vevey, et de qui le rapprochait spé cialement l'amour commun de Lexceeses HE
mourra martyr en 1562, étant pasteur de Rouen. En 1554 la persécution d'Angleterre amena à Lausanne un hébraïsant normand de:
mérite, Raoul dit Antoine Le Chevallier, l’élève et le gendre de Tremellius, qui avait été maître de français de celle qui fut plus tard la reine Elisabeth; il séjourna trois ans dans notre ville avant d’être nommé pasteur à Montreux. Devenu plus tard professeur d'hébreu à Genève et collègue de Bèze, il lui dédiera, en décembre 1559, sa grammaire hébraïque composée à Lausanne : «Rien ne m'est plus doux, lui dira-t-il, que le souvenir des en-tretiens que nous avions coutume d’avoir, lorsque nous étions ensemble à Lausanne; je:
n'ai retiré alors d'aucune chose plus de fruit que de ce commerce mutuel, grâce auquel je me souviens, et me souviendrai toujours, de:
l'autorité et de la précision avec lesquelles je: t’ai entendu parler sur les sujets les plus divers... Ce qui m'a surtout engagé à écrire ces: éléments de grammaire hébraïque, ce sont les regrets que je t'ai souvent entendu exprimer de ce que, parmi tant d'écrivains, il ne s’en trouve aucun qui ait expliqué avec assez de:
méthode la grammaire hébraïque, d’une importance si capitale. » « La grammaire de Chevallier est très bonne et très parfaite », dira.
Scaliger; et cinq éditions successives, tant à Genève qu'à Wittemberg, sans compter un plagiat éhonté à Fribourg en Brisgau, sont venues attester que Bèze n’avait pas été mal inspiré en suggérant à Le Chevallier de mettre la main à l’œuvre.lIl l’avait apprécié dès labord : «c’est un homme doué d’une science peu ordinaire et d’un jugement remarquable en fait d’hébreu,» disait-il en 1556, dans la préface de son Nouveau Testament.
Je ne puis me résoudre à passer sous silence un jeune Parisien, Jean Tagaut, qui, dès 1557, remplaçait Du Quesnoy : il enseigna les mathématiques à Lausanne, comme ensuite à Genève ; sa mort prématurée, dans cette dernière ville, en octobre 1560, excita des regrets universels pour sa piété, sa science, sa modestie ‘et sa candeur, comme l'écrit le pasteur Des Gallards. En dépit des mathématiques, il sacrifiait aux muses, en français comme en la-tin, cé qui. l'unit “plus -étroitement à Bees celui-ci publia, bien des années après sa mort, -en 1588, quelques-uns des essais poétiques de son jeune ami, Comme Crespin et Goulart l'avaient déjà fait pour d’autres. Comment à Lau- ‘sanne ne pas rappeler son poème du rossignol, Philomela, qu’il dédiait à Bèze ? « Fais trêve, à Bèze, à tes graves soucis, tandis que tu liras
mes vers et écouteras les douces plaintes de Philomèle. » — Si j’en crois mon expérience, le rossignol n’est plus un hôte fréquent à Lau- -sanne ; je n’en ai pour ma part entendu qu'un seul, et avec quelle douce surprise ! Volontiers
je me fusse écrié avec Tagaut: «Vis long-
temps, Ô rossignol, dans les ombrages touffus de la vallée du Flon » ! — (Cest «en gravissant de bon matin la colline de l’ombreux Sauvabelin f,
qjugum Salvabeli umbrosi, » que le jeune poète
écoutait les chants de l’artiste ailé, ou encore «en se promenant le long des rives verdoyantes de la Lose et de l’Anna, » qui unissent à Losanna leurs ondes ainsi que leurs noms.
‘C'est ainsi que la licence poétique travestit les
noms, plus familiers, du Flon et de la Louve, pour forger à notre vieux Lausanne une gra-
Cieuse étymologie inconnue aux philologues?.
1 Cette forêt, autrefois propriété du Chapitre de la cathé-
-drale, avait été cédée depuis peu, en 1552, à la ville de Lau-
sanne par LL. EE. de Berne. On y monta dès lors pour des #ètes populaires, ainsi lors de l'installation d’un nouveau. baïlli, dans l’été de 1557, à l’occasion de laquelle on édifia dans Ja forêt divers engins et un château garni d’artillerie.
2 Si l’étymologie du bon Tagaut est certainement fantaisiste, du moins dans la seconde moitié, les noms qu’il donne à nos
ruisseaux le sont moins; Laus est au moyen âge un nom connu
pour notre Flon; quant à la Louve, elle a peut-être emprunté parfois le nom du domaine de la Naz, près duquel elle prend sa source. Rappelons que, alors comme aujourd’hui, le Flon était nerveux ; le 3 septembre 1555 il ravageait le quartier du Pont,
Très certainement l'âme sensible du jeune professeur a vibré, plus que celle de ses con-
temporains, en face des paysages qui nous.
sont chers. Ses promenades solitaires ne se bornaient pas à nos environs immédiats, Car
H décrit l’orage brisant les sapins du Jura
blanc de neige, ou le Rhône fougueux rom-
pant ses digues dans la contrée d’Aigle, in
htora Aquileae, ou encore les ondes furieuses. du Léman, soulevées par la tempête. Si je m'attarde plus que de raison, pardonnez-le:
moi en faveur d’un oublié qui a aimé ce que:
nous aimons.
Bèze aussi était un ami de notre ville, que, À plus tard, de Genève, il revenait visiter presque : chaque année, au témoignage de Gaspard Lau-
rent, un collègue et un ami aux jours de sa
vieillesse. Ecoutez à ce sujet ce que raconte,
en 1606, un autre collègue, Antoine de la Faye:
«Bèze aimait la ville de Lausanne, dont les prin-
cipaux habitants lui étaient très attachés et qui,
malgré la séparation, lui demeurèrent toujours. fidèles. Aussi avait-il l'habitude de revenir à.
emportant le pont de bois d’où celui-ci tirait son nom; on
répara avec avantage le désastre par un important voûtage en pierre, pour lequel la ville dut vendre, en 1556, ce qui lui restait d’orfèvrerie ecclésiastique. Nos ancêtres ne En
pas encore les subsides fédéraux ! Ils faisaient moins grand, mais suivant leurs ressources, et sans emprunts.