‹ Théodore JouffroyChapitre 15 sur 21 · Voira la page 137 des Nouveaux Mélanges philosophiques · texte numérisé non relu

Voira la page 137 des Nouveaux Mélanges philosophiques

2. La Préface de la traduction des œuvres de Dugald- Stewart est de cette même époque. Elle a paru en 1826.

fermeté voulue, et, s'il y a de la lenteur dans le développement, la phrase veut être vigoureuse et parfois saillante.

Le morceau sur le Soimneil, ingénieux, pénétrant, est demeuré, avec raison, un des modèles de cette psychologie qui s'abstient trop de toute information auxiliaire, mais qui, dans son domaine propre, fait d'heureuses trouvailles. Le morceau sur les Facultés de l'âme humaine a plus de portée, maïs prête davantage ù la critique. TiVcher de déterminer avec précision ce qui est proprement effort personnel, c'est excellent. Le faire avec plus de clarté que Maine de Biran, dût-on avoir moins de profondeur, c'est bon encore. Mais nulle part les défauts de Jouffroy ne sont plus sensibles que dans ces pages si soignées. C'est la méthode qui pèche. Il s'enferme de parti pris dans l'abstrait et dans le général.

bien qu'il parle sans cesse de faits. Jamais le fait n'est ceci ou cela pris tel quel dans la vie réelle et courante. Le détail vif qui serait précis s'évanouit. La matière réelle de la chose donnée disparaît, il ne reste qu'une forme dépouillée de tout ce qui particularise, de toute couleur, de tout mouvement. La précision cherchée avec acharnement, et obtenue avec lenteur, n'est plus qu'une précision verbale. Aussi le langage devient-il étrange et fatigant. Jouffroy, qui sait écrire, en arrive à constater ce qu'il appelle « Vempire du pouvoir personnel sur nos capacités naturelles » et, ce qui est plus bizarre encore, car plus de mots encore y sont accumulés et mêlés, « Vautoritê du pouvoir personnel sur nos facultés », laquelle « fait notre puissance^ ». Taine s'est moqué avec raison de cette sorte

1. y OIT Mélanges philosophiques^ de la page 264 à la page 269.

de galimatias. Il est difficile de pousser plus loin l'abus de rabstraction et des généralités vagues. Si Ton prend le mot scolastique dans le sens défavorable et qu'on veuille marquer par là la substitution de l'artificiel au réel, il faut dire que c'est ici une scolastique nouvelle de mauvais aloi. Dans un si beau sujet, pas un mot qui rappelle la vie et l'expérience palpitante, frémissante. Leibniz, dans son chapitre sur la Puissance^ est autrement réel.

On y sent, on y voit les difficultés de l'éducation de la volonté par elle-même. Il y a de « petits faits » précis. On tient dans la main et sous le regard ce dont il s'agit. Ici tout est pâle, décharné. Aussi ces pages produisentelles des effets différents quand on les lit à plusieurs reprises. Une première lecture n'en laisse pas assez voir Tindigence, une seconde l'exagère : c'est une troisième qui remet tout

au point. Un appareil quasi-scientifique et la tenue littéraire dissimulent d'abord le manque de réalité; puis l'abus de l'abstraction une fois vu et senti cause de l'irritation et fait tout trouver vide. Il faut une dernière lecture pour reconnaître que, si c'est beaucoup trop abstrait, ce n'est pourtant pas vide. Il y a des choses vues, et bien vues; il y en a même, comme on dirait maintenant, de vécues. C'est bien le propre de l'homme que de s'emparer de son propre être, de diriger et de concentrer ses facultés, et de faire avec une nature qui lui est donnée et dans des circonstances qu'il subit une œuvre personnelle. De fines observations sont résumées dans ces assertions et dans ces formules qui semblent avoir peur du détail. Le psychologue a une mauvaise façon de procéder et de s'exprimer, mais c'est un psychologue.

Le Cours d'Esthétique en est la preuve.

Là, le soin de faire aux choses exposées leur toilette disparaît. Nous avons la recherche dans son allure première, la découverte aussi dans sa première émotion : cette recherche lente, très lente, minutieuse, aborde le détail, le vrai et réel détail ; ce n'est plus un simple dénombrement d'idées, une division avec des subdivisions; c'est une analyse. Il y a des faits. Ces faits, le psychologue les pose devant son propre esprit et devant ses lecteurs avec une parfaite simplicité de ton. « Soit un homme qui... Soit un tableau... » Cette façon de dire revient sans cesse. On prend son parti des longueurs, des redites. C'est un enseignement d'ailleurs. Ce que nous lisons, c'est la leçon même rédigée par un intelligent élève : M. Delorme avait noté pour luimême, puis mis en ordre ces notes. La parole

du maître est là, sauf ce que le ton, ce que la physionomie y ajoutait de charme pénétrant. Et quand au lieu de la rédaction nous avons un résumé, ou un sommaire fait par Jouffroy lui-même, il suffit d'avoir quelque expérience de l'improvisation très solidement préparée dans l'enseignement, pour savoir combien ces résumés écrits sont faits près de l'auditoire, au sortir d'une leçon et en vue de la leçon prochaine, avec le souci de la clarté et de l'ordre, de la clarté complète, de l'ordre vrai et naturel. C'est là que nous prenons sur le fait Jouffroy étudiant un sujet passionnément, désireux de saisir les nuances réelles des choses, attentif à les rendre. Le Cours d'Esthétique contient une psychologie excellente, toute fraîche, qui vient de se révéler au regard de l'observateur diligent et sagace. Sans doute les généralités abondent

encore, et c'est encore très souvent abstrait, mais que de découvertes ! Elles ont désarmé Taine lui-même.

Les leçons sur la distinction de Tutile et du beau et sur les différents effets de la nouveauté et de l'habitude sont parmi les plus remarquables. La délicatesse de l'observation y est extrême, et, comme l'exposition a cette simplicité, cette sévérité dont nous parlions tout à l'heure, rien ne vient partager l'attention : c'est attachant comme une investigation scientifique ; tout est dit comme il faut, avec une justesse exacte. C'est un des meilleurs échantillons de la psychologie de Jouffroy.

On pourrait signaler d'autres recherches menées encore d'une façon très heureuse. Sur l'expression et le symbole, par exemple, il a des vues bonnes à recueillir. Et une pensée d'ordre supérieur se mêle à ses observations :

partout dans le visible, il cherche le reflet, la trace, Teffet de l'invisible ; et c'est l'invisible qui lui paraît le fond réel ou la force vive animant et soutenant tout. Ce n'est qu'entrevu, ce n'est qu'esquissé, mais l'idée est à noter; elle reviendra ailleurs, ce qui prouve qu'elle était chère à Jouffroy : il lui arrivera de dire, dans sa leçon sur le Problème de la destinée humaine^ que le caillou même n'est point sans vie. 11 incline à animer toute la nature à la façon de Leibniz et à dire, dans le même sens que lui : « Tout est plein de vie. » Les vues théoriques qui terminent le Cours de Droit naturel reproduisent encore la même idée ou le même soupçon. Nulle part la théorie n'est faite. C'est une de ces pensées profondes qui demeurent secrètes, mais qui n'en exercent pas moins leur influence dans l'esprit. N'a-t-elle pas d'ailleurs

quelque affinité avec une des affirmalions les plus importantes de la psychologie de Jouffroy, je veux dire avec l'affirmation que Tàme est cause, cause se saisissant elle-même dans son opération? Mais n'anticipons pas.

Une autre pensée, d'une tout autre sorte, est bien souvent présente dans le Cours (ï Esthétique et y atteste la persistance des grandes préoccupations au milieu des recherches particulières où Joufîroy réussit et se plaît. Il parle volontiers de ce que la réflexion apporte avec elle de tristesse et de mélancolie. Ces mots reviennent souvent sur ses lèvres.

L'étrange lassitude que peut produire la contemplation même de beaux objets est étudiée, analysée, expliquée, avec insistance, comme avec passion, par un homme qui connaît bien sans doute ce qu'il décrit. L'action et le devoir réclament l'homme : il ne peut

s'attarder aux spectacles de la nature et de Fart. Et Jouffroy ne le dit pas, comme Ta dit Malebranche : « Rien ne peut remplir une âme faite pour Tinfîni. » Il ne dit pas, comme saint Augustin : « Irrequietum est cor nostr^um donec requiescat in te, Deus. Notre cœur est inquiet, il erre sans repos, jusqu'à ce qu'il se repose en vous, ô Dieu! » Mais il entrevoit du moins que là est la cause de la satiété dont il s'étonne, du dégoût que peut amener le commerce prolongé des plus grandes et des plus certaines beautés.

N'est-ce point Taine qui remarque que le dernier mot presque du Cours d'Esthétique^ c'est le mot tristesse, ou plutôt, ce qui est beaucoup plus significatif, ces deux mots remarquablement joints «les idées tristes »?

Jouffroy sourit à la beauté, mais il ne peut se dilater ni s'épanouir pleinement.

Le beau n'est pas dans ce monde, dit-il ; nous le voyons rarement ; et quand nous en apercevons Timage, il ne nous rappelle pas les caractères de notre vie. Le sublime est au contraire rimage de notre condition... Nous sommes tous profondément affectés par les objets sublimes, et à la vue d'un arbre sur la montagne, battu par les vents, nous ne pouvons pas rester insensibles ; ce spectacle nous rappelle Thomme, les douleurs de sa condition, une foule d'idées tristes. Les idées de notre vie actuelle nous sont plus familières que les idées d'une vie plus parfaite, et le beau est en conséquence moins senti que le sublime. Un objet purement beau ne cause pas de sensations très vives à la plupart des hommes. Il y a quelques âmes seulement qui sentent délicieusement le beau, tandis que tout le monde sent le sublime ^

Le souvenir de ses chères montagnes et des grands spectacles qu'elles lui offraient, le souci secret des problèmes formidables soulevés

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