‹ Théodore JouffroyChapitre 16 sur 21 · Cours d'Esthétique, 40* leçon, p · texte numérisé non relu

Cours d'Esthétique, 40* leçon, p

par la réflexion, voilà ce qui persiste au fond de son imagination et de son âme. Les plus curieuses études, celles par exemple qui remplissent le Cours d'Esthétique j ne Toccupent jamais tout entier. Que maintenant, pour bien saisir ce que de pareilles leçons devaient avoir d'intérêt et quel effet elles devaient produire, on se rappelle dans quel lieu elles étaient faites, à quel auditoire elles s'adressaient, et quel ton était celui du professeur, quelle physionomie il avait; tout se réunissait pour rendre l'impression frappante et durable.

Sainte-Beuve, qui a vu et entendu, écrit en 1833 :

« Quand les quinze ou vingt auditeurs s'étaient rassemblés lentement, que la clef avait été retirée de la porte extérieure, et que les derniers coups de sonnette avaient cessé, le professeur, debout, appuyé à la cheminée, commençait presque à voix basse, et après un long

118 THÉODORE JOUFFÎIOY

silence. La figure, la personne même de M. Jouffroy est une de celles qui frappent le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de mélancolique, de réservé, qui fait naître Tidée involontaire d*un mystérieux et noble inconnu. Il I commençait donc à parler; il parlait du Beau,

'. on du Bien moral, ou de Timmortalité de Tâme ;

ces jours-là, son teint plus affaibli, sa joue légèrement creusée, le bleu plus profond de son f regard, ajoutaient dans les esprits aux réminis-

cences idéales du Phédon, Son accent, après la première moitié assez monotone, s'élevait et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait t ou se remplissait de rayons. Son éloquence

\ déployée prolongeait l'heure et ne pouvait se

résoudre à finir. Le jour qui baissait agrandissait la scène ; on ne sortait que croyant et pénétré, et en se félicitant des germes rsçus. Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifié ce qu'on attendait de lui ; mais pour ceux qui lont entendu dans l'enseignement privé, rien n'a rendu, ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors*. »

i. Sainte-Beuve, Portraits littéraires^ t. I, p. 314.

Telle était Tinfluence que prenait Jouffroy sur cette élite d'initiés réunis chaque semaine dans sa chambre. Le Cours d'Esthétique nous donne la mesure de sa diligence psychologique et des heureux résultats de ses recherches spéciales. Certaines leçons devenues des articles du Globe nous font deviner l'étendue et la variété de ses aperçus, et le feu discrètement contenu qui l'animait, et le sentiment d'une mission à remplir dans le monde, et la vision, l'espérance, la préparation commencée d'une inévitable et heureuse révolulion à laquelle cette jeunesse sera fière de coopérer, certaine que ce sera le règne de la raison et l'empire légitime de la vérité qui ce jour-là prévaudront.

En attendant, Jouffroy constate lui-même avec satisfaction que sa révolution à lui, si l'on peut ainsi parler, est presque parvenue

h£ li-ji.

au terme. Dans cette série de cours dont je viens de donner une idée, il avait vu « s'achever, c'est ainsi qu'il s'exprime lui-même, la longue entreprise qu'il avait formée».

Et quand vinrent pour le professeur des jours plus heureux, le philosophe était orienté dans sa science ; et Thomme dont la foi avait été ébranlée voyait clairement la route à suivre pour retrouver la solution perdue du problème ; et, tout en cherchant cette route, il avait déjà rencontré bien des convictions qui lui avaient rendu sinon tout son premier bonheur^ du moins le calme de Tesprit et le repos du cœur*.

1. De rorganisation des sciences philosophiques, 11" partie. Nouveaux Mélanges philosophiques^ p. 137.

l'approche de l'avènement et l'avènement.

Le ministère de M. de Martignac rend la parole à Villemain, à Guizot, à Cousin. Ils reparaissent en Sorbonne, et, pour ne parler que de Cousin, son cours de 1828 est resté fameux. Jouffroy, àcette même date, retrouve aussi une chaire, et c'est à la Sorbonne qu'une suppléance l'appelle à côté des trois illustres professeurs. Nous n'avons pas son cours de 1828 à lui; mais la première leçon, qu'il a publiée dans les Mélanges ^philosophiques en 1833, nous permet d'en saisir l'esprit.

^ r • -WV

L'auteur de rarticle Comment les dogmes i finissent ou du moins du morceau sur rétat

^ actuel de l'humanité, montant enfin dans une

^, grande chaire, va-t-il éclater? Et, tout en

observant toutes les convenances que sa situal tion lui impose, va-t-il lancer une sorte de

manifeste, discrètement hardi, rendre des oracles d'une obscure clarté, ou procéder par allusions piquantes, et enfin travailler à cette rénovation, à cette révolution sage et nécessaire que, dans la solitude, il entrevoyait, que, dans ses cours privés, il appelait parfois de ses vœux et préparait? Non, il n'y a rien de semblable dans la leçon d'ouverture, et sans doute le cours lui-même n'amena aucune déclaration importante : la façon dont il était conçu n'y prêtait pas, et, si les circonstances en eussent fait éclore quelqu'une, les Mélanges l'eussent recueillie. Est-ce donc timidité de

la part du professeur? Timidité de cœur et de caractère, je ne le crois en aucune façon ; mais timidité d'esprit, si par là on entend qu'il ne se sent pas prêt, et qu'il a des autres et de soi-même, et aussi des vérités et des choses subsistantes, un respect qui le garde des aventures. Il a pu dans un article exhaler ses colères et dévoiler ses espérances. Il a pu, dans une demi-intimité, exciter l'indignation ou animer le courage d'une élite Dans une chaire publique, en pleine Sorbonne, alors que le voilà contribuant pour sa part au gouvernement des esprits, il hésite à présenter sur les questions importantes des idées qui ne sont pas mûres. Son enseignement ne travaillera que d'une manière bien indirecte à la rénovation souhaitée de la société.

La question religieuse est encore pour lui la principale. Mais il ne croit pas le moment

i26 THÉODORE JOUFFROY

venu de dire son mot. Il commence à juger le christianisme avec plus de calme. Il ne redirait pas ce qu'il a écrit en 1823 et publié en 1825. Il pourrait produire sur le nouveau théâtre où il se trouve les idées émises en 1826 et 1827. Mais que ce serait brûlant! Il ne veut pas flatter le pouvoir qui vient de lui ouvrir la Sorbonne, et parler avec faveur du christianisme aurait cette apparence. Il ne veut pas susciter une guerre qu'il n'est pas en état de soutenir, et ce serait la déchaîner que de laisser voir que pour lui la philosophie est désormais l'héritière de la religion dans le système de la civilisation chrétienne. Il se tait. C'est le signe que les illusions sont bien tombées. L'œuvre n'est pas si facile que de loin il le pouvait sembler. 11 ne faut pas y mettre la main prématurément. N'y a-t-il pas un peu de découragement dans une si pru-

dente retenue? Ecoutons le début de la première leçon.

Messieurs, ce n'est pas sans une vive émotion que je me trouve dans cette enceinte, en présence de ce vaste auditoire auquel ni mes yeux ni ma parole ne sont accoutumés. Je crains de vous paraître bien peu digne et de la tâche difficile que la destination de cette enceinte m'impose, et de la confiance du savant et vénérable professeur* qui m'a chargé de le remplacer auprès de vous. Mais ce que je redoute le plus, ce sont vos habitudes. Trois hommes dont je m'honore de partager les principes et les intentions^ et que je puis avec une égale vérité appeler mes maîtres et mes amis, vous ont accoutumés à une supériorité que vous pourriez être tentés d'imposer comme une obligation à celui qui vient s'asseoir à leur place ^. Epargnez-moi, Messieurs, je vous en conjure, une comparaison si périlleuse ; prenez-moi pour ce que je suis, pour un homme qui, après avoir

!• Milon.

2 C'est-à-dire dans la même chaire.

consumé sa vie à l'étude de la philosophie, vient vous entretenir de ce qu'il croit savoir, et qui s'estimera heureux s'il peut le faire avec quelque clarté. La clarté, Messieurs, et l'amour de la science, voilà tout ce que je puis vous promettre et tout ce que vous trouverez dans ces leçons. Si de loin en loin vous rencontrez autre chose, remerciez-en la fortune, et non pas moi*.

C'est parfait, parfait de tact et de bon goût. On ne pouvait mieux dire ce qui était à dire. C'est modeste, et c'est fier, c'est noble. Mais où est le prophète?

Deux ans après on est en 1830 : la révolution prédite, espérée, que c'était un devoir de préparer au moins dans la sphère des idées, est un fait accompli. Ceux dont Jouffroy partage les principes et les intentions sont au pouvoir, ou tout près d'y être. Le

1. Ouverture du cours d'Histoire de la Philosophie Ancienne à la Faculté des Lettres, en 1828. Nouveaux Mélanges philosophigues, p. 259.

jMà»m

\ieux dogme a reçu un coup qui semble mortel. L'avènement du nouveau est proche, il est presque sur le trône ^\ec un gouvernement « qui ne se confesse pas ». La raison sans doute va avoir raison. Jouffroy ouvre son cours quatre mois à peine après les journées de juillet. Il n'est plus suppléant : il est professeur-adjoint à la chaire d'histoire de la philosophie moderne. Quel sujet va-t-il choisir, et, dans la première leçon, quelles paroles vont sortir de sa bouche ?

Il parlera du problème de la destinée humaine, et il dit pourquoi avec une gravité sincère et émue qui impose tout d'abord le respect. La leçon a été sténographiée. Nous l'avons donc elle-même, dans son intégrité, et avec l'accent vrai. Je ne connais pas de Ip^on de philosophie plus recueillie et plus recueillante que celle-là. Comme elle est

Page 1