‹ Théodore JouffroyChapitre 17 sur 21 · PF · texte numérisé non relu

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peut-être ce que Ton connaît le mieux de Jouffroy, jen'aipas à multiplier les citations; mais je voudrais bien montrer ce qu'elle a de vraiment original et quelle ouverture elle nous fournit sur l'état d'âme de Jouflfroy à cette date solennelle.

11 renonce dans ce cours à ses recherches sévères. Pourquoi?

Si j'ai choisi pour sujet de ces leçons, dit-il, le problème moral, c'est qu'il m'a paru que, dans un moment où s'agitent au sein de cette grande ville et de cette grande nation les destinées de l'humanité, il était convenable, il était important de traiter dans cette Faculté le problème de la destinée de l'homme^

Ainsi, dès les premiers mots, par la seule indication des « motifsgraves » qui l'ont déterminé dans le choix de son sujet, il fait allu-

1. Du problème de la destinée humaine. Mélanges philoso* phiqueSy p. 298.

sion aux événements récents, actuels. Que dis-je ? il entre en plein dans le présent, il jae se dérobe en aucune manière au devoir d'y exercer une influence. Que sera-t-elle?

Très haute, très éloignée des passions et des intérêts du jour. Aucune satisfaction ne sera donnée ici à l'esprit sectaire ni à aucun appétit malsain, quel qu'il soit. Rien ne sentira le triomphe. On dirait plutôt qu'une certaine crainte transpire, celle que les vainqueurs abusent de la victoire et méconnaissent le sens juste et la vraie portée de cette révolution. 11 peut y avoir, dans l'ordre des idées comme ailleurs, des satisfaits et, si l'on ose dire, des repus que l'avènement de leurs rêves grise, surtout quand ils trouvent du même coup dans le nouvel ordre de choses, avec le pouvoir, avec des honneurs, avec des places lucratives, l'avènement de

leurs appétits. Jouffroy n'est à aucun degré de ceux-là.

Le voilà donc qui, devant cet auditoire frémissant, médite sur la révolution accomplie.

C'est le privilège des peuples qui marchaient à la tête de la civilisation, que rien de grand ne puisse se passer dans leur sein, qui n'influe sur les destinées de Tespèce elle-même*.

Et reprenant les idées de son article de 1827 sur Vètat actuel de Thumanitè^ il cherche à montrer brièvement, fortement, le sens de cette révolution qui s'est accomplie « chez nous », mais « non pour nous seuls ». Contemplant « la portée immense, l'influence extraordinaire, que la Providence a momentanément attribuée aux actions d'un seul

1. Du problème de la destinée humaine. Mélanges philosophiques, p. 298.

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peuple », il s'effraie presque, et Ton pourrait dire que ce début de sa leçon est un discours sur la responsabilité de la nation française après la révolution de 1830. Il lui semble qu'il n'y a pas de moment plus propice pour demander à la science de l'homme le sens de l'histoire de l'humanité, que « celui où l'une de ses plus mémorables pages s'écrit sous nos yeux ». Car « rien ne donne le sentiment de la destinée humaine comme ces temps de crise où elle fait un grand pas ». Il appelle cela « des intervalles de lucidité que le philosophe ne doit pas laisser échapper. D'une part, il en doit profiter pour la science, et, d'autre part, répondant à l'appel de l'époque, éclairer du flambeau de la science les intelligences fortement éveillées, et d'autant plus avides de comprendre qu'elles se sentent plus près de la lumière. »

Telles sont les raisons pour lesquelles Jouffroy, en 1830, aborde le problème de la destinée humaine, telles sont les dispositions qu'il apporte à cette étude.

Et, une fois l'objet du cours ainsi annoncé, la première leçon se développe, toujours grave, toujours émue : si Ton osait, on dirait que je ne sais quelle anxiété sereine y règne d'un bout à l'autre. C'est sa propre histoire qu'il raconte sans jamais se remettre en scène, sa propre histoire où il croit lire celle de son temps et celle de l'esprit humain lui-même.

Comment la question de la destinée humaine, qui se pose pour tout homme, a pour les âmes sérieuses un intérêt incomparable; quelles sont les circonstances en quelque sorte privilégiées qui la provoquent plus sûrement et la rendent plus présente et plus pressante ; comment il faut, selon Jouffroy, traverser le

doute pour penser vraiment et sortir de Tinnocence pour faire acte de raison; combien cette crise est douloureuse en même temps qu'inévitable et définitivement salutaire ; et qu'enfin la science, où l'homme dont la raison est mûre doit trouver la lumière et le repos, n'est pas faite encore, mais qu'elle se prépare, qu'au siècle présent il est réservé de la faire, et que 1830 en avancera l'accomplissement, si l'on sait comprendre le sens de celte révolution et la mettre à profit : voilà toute cette leçon, où l'expérience intime toute vive et toujours voilée inspire, soutient, anime, passionne un enseignement solennel adressé à toute une nation et à tout un siècle. Les idées chères à Jouffroy, celles qu'il nourrit par une méditation assidue depuis des années, toutes ses vues familières se pressent dans le court espace de cette leçon si serrée, si

pleine. Les images qu'il aime se présentent d'elles-mêmes : le « pâtre » revient plusieurs fois, il personnifie le méditatif que la seule nature instruit, philosophe sans le vouloir, sans le savoir, que l'énigme de l'univers et de la vie tourmente. La tristesse née de la réflexion est exprimée presque à chaque page^ et du retour mélancolique sur soi-même il est parlé je ne sais combien de fois. Sans cesse JoufTroy célèbre et déplore presque ce qu'il nomme enfin « le noble mais triste privilège des hautes pensées ». C'est comme un hymne douloureux et fier à la raison, et à la Providence qui a voulu qu'il fût si dur d'être raisonnable.

Cette question est comme le flambeau dans la fable de Psyché : avant cette formidable révélation, rhomme obéissait à ses instincts, et, sans prévision, sans inquiétude, arrivait ou n'arri-

vait pas au but où ils le poussaient; quand il Tatteignait, il était heureux ; quand il ne l'atteignait pas, il souffrait ; mais ces malheurs passagers, bientôt effacés par l'apparition de passions nouvelles, ne ressemblaient en rien à cette tristesse profonde, à cette incurable mélancolie, qui s'empare de celui qui a conçu la question de la destinée humaine et entrevu les ténèbres qui l'enveloppent ; alors une nouvelle corde est ébranlée au fond de l'âme, et toutes les distractions du monde n'empêchent pas que cette corde ne soit là et que le moindre événement ne la fasse vibrer*.

Alors trois sentiments, endormis jusque-là s'éveillent dans les profondeurs de l'âme humaine, « trois sentiments qui ne peuvent éclore qu'à la chaleur de cette triste lumière » : le sentiment poétique, le sentiment religieux, et le sentiment philosophique.

Pour Jouffroy, la poésie est toute dans la

1. Du problème de la destinée humaine. Mélanges philosophiques, p. 320.

poésie lyrique, et la poésie lyrique toute dans Byron et Lamartine. Il est poète comme eux, ou du moins il sait comprendre leurs « sourds accents, traduction sublime d'une plainte éternelle » : cela est donné aux « âmes mûres, en qui les mystères de la vie et de la mort, les destinées de Thomme et de l'humanité, ont développé le véritable sentiment poétique ».

Et l'homme religieux, quel est-il? Selon Jouffroy, c'est, non pas celui qui a une religion, mais celui qui a besoin de ce que la religion donne, qui le conçoit, qui y aspire, qui en connaît le prix, donc celui à qui les mystères de sa destinée apparaissent et que saisit le tourment de les connaître : « toutes les puissances de son âme alarmée demandent, invoquent la lumière, comme les lèvres du voyageur altéré appellent la source du désert ».

N'avaîs-je pas raison de dire que c'est d'après lui-même que Jouffroy parle, que c'est lui-même que, sans se nommer, il raconte?

Que sera le philosophe ? Celui pour qui la philosophie sera ce qu'elle a été, ce qu'elle est pour Jouffroy : « une réponse aux questions qui intéressent l'humanité ». Et ici Jouffroy sort un peu de sa réserve : un instant, mais un instant seulement, il se trahit, et encore d'une façon discrète. C'est la marche suivie dans son cours qu'il semble expliquer seule, et ce sont les raisons de philosopher que d'une manière générale,

impersonnelle, il expose : avec quelle émotion, on en va juger.

Depuis deux ans, Messieurs, nous cherchons ensemble quelle est la nature de Thomme.

Pourquoi cette étude ? pourquoi cette recherche? Pensez-vous que ce fût de ma part ou de la

vôtre pure curiosité de connaître ce que nous sommes? Ah ! sans doute la connaissance de rhomme est en elle-même une noble conquête et qui mérite bien d'être poursuivie ; mais l'ambition de la faire n'est point la philosophie. La philosophie, c'est la recherche d'une solution à ces problèmes formidables qui tourmentent Tâme humaine; le sentiment philosophique, c'est le besoin de poursuivre ces solutions avec le flambeau de la raison et de la science ; et si la philosophie s'occupe de la nature de l'homme, c'est parce que la connaissance de l'homme est le seul chemin qui puisse mener à ces solutions. Ce n'était pas en étudiant l'homme, mais en l'étudiant dans cette vue, que nous étions philosophes; c'est parce que le botaniste, le naturaliste, le géologue, l'historien, peuvent procéder à leurs recherches dans la préoccupation de ce but, qu'ils peuvent être philosophes ; autrement et le psychologue et eux ne sontque des savants. 11 en est donc de la philosophie comme de la poésie, comme de la religion : sa nature, son but, son prix, ne se révèlentau cœur de l'homme, et j'ai raison de dire au cœur, que

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quand il a senti peser sur lui le problème de sa destinée, et que le tourment du doute est venu le saisir au sein de sa primitive insouciance. La philosophie est une affaire d'âme comme la poésie et la religion; si on n'y met que son esprit, il est possible qu'on devienne philosophe un jour, il est démontré qu'on ne l'est pas encore. La poésie, la religion, la philosophie, sont les trois manifestations d'un même sentiment, qui se satisfait ici par de laborieuses recherches, là par une foi vive, plus loin par des plaintes harmonieuses; et c'est ce qui fait que les âmes poétiques, religieuses, philosophiques, sont sœurs; et c'est ce qui fait qu'elles s'entendent si bien, alors même qu'elles parlent des langues si différentes; et c'est ce qui fait qu'elles échappent également aux âmes innocentes, qui ne connaissent point, qui ne comprennent point encore la tempête qui les agite*.

Encore une fois, c'est lui-même qui se peint dans ces pages : c'est lui qui fait dater de la

1. Du problème de la destinée humaine. Mélanges philosophiques, pp. 322-323.

perte de ce qu'il nomme innocence Tâge d'homme, dans Tordre de la raison ; c'est le souvenir de la crise de 1814 qui lui fait supposer que toujours le doute est le prix auquel s'achète la virilité; c'est lui qui réduit toute poésie à la traduction de la plainte éternelle; c'est lui qui ne voit dans la religion qu'une foi vive, c'est-à-dire, au sens où il prend les choses, un mélange d'abandon aveugle à l'autorité et de chaleur de sentiment; c'est pour lui que la philosophie est un substitut de la religion; et, ainsi, dans cette page, vérités et erreurs, si étroitement mêlées, viennent de son expérience à lui : tout y est lui, et c'est pour cela qu'on ne peut la relire sans une profonde émotion.

Cette philosophie, à laquelle la poursuite du problème moral le conduit, semble s'occuper de beaucoup d'autres choses : reprenant ici

en quelques mois Tidée que nous lui avons \u chercher laborieusement dans ses études d'autrefois, il montre que les questions particulières ne forment avec la question philosophique par excellence qu'un seul et grand problème.

Toutes ces divisions, dit-il, après avoir énuméré la morale, la cosmologie, le droit naturel, etc., sont bonnes à ce titre qu'il faut bien analyser un sujet pour Tétudier ; mais ne croyez pas que ces lignes, menées à travers le sujet de la philosophie, en détruisent la radicale unité. Les questions sont distinctes, mais inséparables; elles se tiennent par le pied, elles ne sont que des rameaux d'une môme souche ; qui en conçoit une, est obligé d'aller à toutes ; qui veut en résoudre une, est forcé de les résoudre toutes; elles s'appellent, elles s'impliquent, elles se présupposent ; elles ne font qu'un dans l'esprit humaine

1. Du problème de la destinée humaine. Mélanges philosophiques, p. 324.

Pour exemple, Jouffroy prend le gouvernement. C'est naturel, il parle en 1830; et d'ailleurs c'est encore une des pensées qu'il a méditées dans la retraite, nous l'avons vu. Mais si Ton s'attendait à le voir insister ici à cause de la date de ce discours, on serait bien trompé : deux lignes, et c'est tout. Une autre question le préoccupe, le sollicite, et c'est à la poser, avec une entière franchise, et toujours avec une solennelle gravité, que toute la fin de cette leçon est consacrée.

Que faut-il penser, que faut-il faire, à l'heure actuelle, en présence du christianisme ? Tout est là pour Jouffroy, et c'est en répondant à cette question qu'il dira le sens de la révolution qui vient de s'accomplir. Il va donc tenir la promesse faite au début de cette leçon : il va nous dire comment il faut comprendre l'événement salué de si grand

cœur, dont il importe de savoir tirer parti, qu'il serait si dangereux de méconnaître, de négliger, de fausser.

Et ainsi il s'agit de savoir comment une époque où la philosophie ya enfin gouverner les esprits, et indirectement les affaires et les événements, se comportera à l'égard de la religion chrétienne. Toutes les idées de Jouffroy sur ce sujet, toutes celles dont nous avons déjà trouvé l'expression ou l'indication dans ses articles, dans ses cours, se . retrouvent ici, mais comme modérées par le seul fait que le philosophe se croit au pouvoir : il atténue, il tempère, il assagit. Sa pensée profonde, c'est que le christianisme va céder la place à la philosophie; mais la philosophie n'est pas prête. Le moment de régner venu, sentir, savoir même qu'on n'est pas prêt, gâte pour une âme honnête et sérieuse la joie de

la victoire. Que faire donc? Retenir, s'il se peut, le christianisme, qui, ce semble, s'en va; le retenir parce que l'on a besoin de ses services; tâcher qu'il fasse l'intérim. Théoriquement, il est fini, et toute religion est finie. Pratiquement, sa tâche n'est pas finie : il lui reste beaucoup à faire. La conquête du monde lui est réservée. Pour achever cette conquête, il faut qu'il dure, et longtemps. Il sera la dernière des religions. Après lui,' qu'y aura-t-il donc? La philosophie.

C'est ridée tant de fois exprimée par Cousin, que la religion chrétienne est la nourriceet l'institutrice du genre humain, que l'humanité est bien entre les bras du christianisme^ et que, si une élite peut s'en passer, le peupleen a besom et sans doute en aura besoin toujours. Mais ce que Cousin disait avec une sorte d'arrogance, JouflTroy le dit ici avec je

ne sais quelle tristesse, et comme en s'excusant. Le problème est vraiment douloureux pour lui. Aussi le voyons-nous énumérer avec complaisance les avantages de la doctrine chrétienne, si sûre, si bien liée. Déjà dans l'opuscule sur Vétat actuel de Vhumanitè^ il avait nommé le catéchisme, mais en passant, pour dire qu'il proteste avec le bon sens contre l'oubli des questions vitales. Ici il insiste, et il est touché, sincèrement, profondément touché, de la grandeur de ce petit livre.

Voulez-vous un exemple de la portée et de l'étendue d'une grande religion? considérez la religion chrétienne. 11 y a un petit livre qu'on fait apprendre aux enfants, et sur lequel on les interroge à Téglise. Lisez ce petit livre, qui est le catéchisme : vous y trouverez une solution de toutes les questions que j'ai posées, de toutes, sans exception. Demandez au chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait; où elle va, ille

sait; comment elle va, il le sait. Demandez à ce pauvre enfant, qui de sa vie n'y a songé»

pourquoi il est ici-bas, et ce qu'il deviendra après sa mort : il vous fera une réponse sublime, qu'il ne comprendra pas, mais qui n'en est pas moins admirable. Demandez-lui comment le monde a été créé et à quelle fin; pourquoi Dieu y a mis des animaux, des plantes; comment la terre a été peuplée ; si c'est par une seule famille ou plusieurs; pourquoi les hommes parlent plusieurs langues; pourquoi ils souffrent, pourquoi ils se battent, et comment tout cela finira : il le sait. Origine du monde, origine de l'espèce, question des races, destinée de l'homme en cette vie et en l'autre, rapports de l'homme avec Dieu, devoirs de l'homme envers ses semblables, droits de l'homme sur la création, il n'ignore rien; et, quand il sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le droit politique, sur le droit des gens : car tout cela sort, tout cela découle avec clarté et comme de soimême du christianisme*.

1. Du problème de la destinée humaine. Mélanges philosophiques^ p. 329.

Pourquoi faut-il qu'après cette belle page où le seul tort de Jouffroy est de donner à penser, sans le dire, et sans en avoir conscience d'ailleurs, je crois, que pour le chrétien cette réponse donnée à toutes les questions qui intéressent Thumanité supprime le travail pour l'approfondir, et la science, la science humaine, pour y apporter commentaires et compléments, pourquoi faut-il, dis-je, qu'après cette belle page, l'alinéa ne s'achève point sans que, comme preuve que les systèmes des grands philosophes ont la même étendue, Epicure soit cité? Quelle pauvreté!

Mais enfin l'hommage est rendu, et magnifiquement, au christianisme.

La joie même de penser soi-même s'exprime dans ce discours plus modestement que dans les écrits antérieurs de Jouffroy ou que dans le Mémoire sur l'Organisation des

sciences philosophiques^ où sont racontés ses premiers pas.

L'auteur d'un système philosophique, dit-il ici, ayant cherché ce système, ne saurait se faire illusion sur son origine: la recherche qu'il a faite, il a voulu la faire; les moyens qu'il a employés, il a voulu les employer ; ce qu'il l'a trouvé est donc le produit incontestable de ses laborieuses méditations; il ne peut doncy croire que parce qu'il y voit la vérité ; il ne peut donc vouloir qu'on y croie qu'à ce même titre. Et, comme les résultats qu'il a trouvés, il les a trouvés avec sa raison seule, leur forme doit être la forme rationnelle, c'est-à-dire l'expression simple et exacte de la vérité ^

Ce à quoi Jouffroy en veut venir en parlant ainsi, c'est que Tâge théologique, comme dit Auguste Comte, est passé. Mais, si aucune religion nouvelle ne peut plus naître, est-ce à dire que « le dogme soit fini » ?

1. Du problème de la destinée humaine. Mélanges philosophiques, p. 334.

Jouffroy insiste sur la comparaison des systèmes philosophiques et des dogmes. La superbe philosophique s'y montre. Il oublie que la faiblesse de l'esprit humain existe ailleurs qu'au sein des « masses », mais enfin, et c'est ici le point capital et palpitant, il ne croit pas « la mission sublime du christianisme finie ». C'est ce que j'indiquais tout à l'heure. Il faut bien comprendre sa pensée.

Il y a dans ces pages autre chose que de la prudence à la façon de Cousin, ménageant le christianisme par sagesse politique; il y a autre chose aussi que de la politesse à l'égard d'une puissance qui a régné. 11 y a, je le répète, parce que l'inspection de tous les mots m'en convainc de plus en plus, il y a la prudence de l'homme qui sent que la solution nouvelle n'est pas prête. Il n'y a que cela, mais il y a cela.

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« Les lumières de rhumanité la forcent à se détacher d'un dogme reçu pour en créer et en embrasser un autre. »

Voilà qui est net, franc. Pas moyen de se méprendre sur la portée de pareilles paroles . Mais la « solution nouvelle «n'est pas trouvée. Dans rintervalle, « Thumanîté souffre et s'agite... parce que ses idéesne son tpas assises» ; et « ces époques de crise » sont « révolutionnaires » ; ce sont même « les seules qui méritent véritablement ce nom ». Jouffroy ajoute : « Une révolution est un pas que fait Tesprit humain dans la recherche de la vérité. »

C'est vague, s'il s'agit de dire ce qu'est ce pas; mais c'est clair, s'il faut seulement entendre sur quel terrain il se fait. Le christianisme perd ; la philosophie, ou, comme on diraitaujourd'hui, la « libre pensée » gagne. Et « condamner les révolutions, c'est condamner

la nature humaine, et, avec elle, Dieu qui Ta créée perfectible; combattre les révolutions, c'est combattre la nature des choses et les lois de la Providence dont elle est l'expression ». Nous touchons au terme, etJouffroy dit nettement que la guerre entre la raison humaine et le christianisme ou, comme il dit, la « solution qui gouverne depuis dix-huit cents ans cette partie du monde », est parvenue à un tel point que ce ne sont pas seulement les « esprits pensants » qui voient « l'imperfection de cette solution », mais que les « masses », à leur tour, doutent et s'agitent. Or, si le mouvement du xviii® siècle a été de « détruire », celui du XIX® lui paraît être de « rétablir ». C'est l'œuvre de la philosophie, quand les populations sont encore « ferventes dans le scepticisme et unies dans la haine dupasse », de procurer la lumière, la certitude, la jus-

tice, la paix. Il faut « chercher franchement, par les procédés rigoureux de la science, une solution rigoureuse aussi, qui puisse soutenir les regards sévères de cette raison aux mains de laquelle la civilisation a fait passer le sceptre de l'autorité ».

Peut-on déclarer plus nettement et saluer plus franchement le règne de la raison humaine ? Peut-on reconnaître aussi avec plus de netteté qu'au moment de cet avènement heureux on n'est pas prêt?

Je ne suis qu'un ouvrier à la tâche immense que j'ai tracée. Après quinze années d'inquiètes méditations sur Ténigme de la destinée humaine, je suis arrivé à des convictions sur beaucoup de points, à des doutes raisonnes sur les autres : ces convictions et ces doutes, je vous les dirai ; leurs motifs, je vous les exposerai : heureux si ces solutions ébauchées peuvent servir un jour à construire Tédifice, et, en attendant, porter

dans vos âmes un peu du calme qu'elles ont répandu dans la mienne ^ !

C'est bien d'être modeste; mais alors, si Ton n'apporte que cela, ce n'est pas la peine de déclarer le dogme fini, pour ajouter du reste bientôt qu'il a encore de grands services à rendre. Etrange mélange de prétentions superbes et d'humilité défaillante ! On veut régner, on ne se sent pas prêt : cela résume tout. On dit avec une décision brutale:

<( Quand l'œuvre de l'éducation, qui consiste à rendre capable de connaître la vérité sans figures et de l'accepter sans aucun titre que sa propre évidence, quand cette œuvre est terminée dans un esprit, il faut que le christianisme s'en retire. » Une société donc, et l'humanité une fois parvenue là

1. Du problème de la destinée humaine. Mélanges philosophiques^ p. 342.

156 TBÉODORE JOUFFROY

tout entière, il faut que le christiaDisme s'en retire. Mais ce terme n'est pas atteint : le christianisme n'a pas encore achevé l'œuvre qui permet de se passer de lui. Qu'il demeure donc, et pour longtemps encore 1 C'est le plus sûr, c'est le meilleur. Ainsi le but poursuivi recule, au moment où il semble qu'on le tienne. Et le dt^couragement est tel que l'on en arrive à déclarer « que la seule chose dont le philosoplie puisse être tentti, c'est de se croiser les bras et de regarder s'accomplir des révolutions auxquelles les hommes peuvent si peu ». Ou regarde la nation, le siècle, emportés par la force fatale des choses, se détacher, s'éloigner du christianisme, comme on s'est vu le faire soi-même ; et l'on prépare lentement, lentement, avec confiance dans les raisons, avec quelque découragement sur l'issue el le terme, la solution nouvelle.

l'apogée.

Vers 1833, Jouffroy est à l'apogée de sa philosophie : une sorte d'équilibre s'est établi entre ses aspirations diverses; plus et mieux que jamais il se montre psychologue ; et le voilà assez sûr de lui dans la haute philosophie pour entreprendre de construire un système. Il achève la traduction des œuvres de Reid, il en médite la grande Introduction qu'il publiera en 1836. Comme le dit Sainte- Beuve à cette date de 1833, « le continuateur de Stewart et de Reid... s'est installé à

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.'^rv.

demeure dans la psychologie d'abord conquise, sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin, et il y règne à peu près seul comme un vice-roi émancipé ». En même temps, il entreprend ce Cours de Droit naturel^ où enfin il va tenter la synthèse rêvée ; il touche à la solution des grands problèmes, il a le dessein de la présenter dans une construction théorique qui sera sa philosophie à lui et, sur beaucoup de points, la philosophie de ce siècle et de Tavenir, la philosophie définitive.

Ne croyons point pourtant qu'il exulte. Et, de fait, il n'y a pas de quoi se livrer à la joie. Au moment où est proche la réalisation de toutes ses idées, la disproportion entre ce qu'il a voulu et ce qu'il est capable de faire éclate à nos yeux. Ces ouvrages où il y a tant à admirer, la Préface de la traduction

de Reid et le Cours de Droit naturel^ ne sont encore à beaucoup d'égards que des préparations. Et Jouffroy le voit : il excelle dans ces démarches préliminaires où il multiplie, selon le mot de Taine, « les précautions passionnées » ; devant l'œuvre même il se sent faible. Je voudrais marquer en quoi ces deux écrits sont précieux, solides, et en quoi et pourquoi ils nous causent une déception.

La Préface de Reid reprend et complète celle de Dugald-Stewart. C'est l'achèvement d'un plaidoyer savant, convaincant, ingénieux à la fois et solide, en faveur de la psychologie. Jouffroy veut organiser cette science : il démontre d'abord qu'elle existe, qu'elle a un objet, qu'elle a une méthode; il la rapproche des sciences naturelles, et il commence à

voir en quoi elle en diffère. Il y faut procéder

comme dans les sciences du monde physique, par observations sincères et fidèles, par inductions sages; mais il en faut saisir le caractère propre, original : dans la conscience, le fait n'est point séparé de sa cause; cette cause n'est point seulement conclue^ elle est vue^ elle est saisie en son opération même, et la force qui dit moi se sent et se connaît, vis sut conscia. Aussi la psychologie, analogue aux sciences naturelles, n'est point une de ces sciences : elle a une existence à part, ayant un domaine propre.

Nul, parmi les contemporains et les successeurs immédiats de Maine de Biran, n'a plus profondément compris et plus abondamment développé la pensée de celui que Cousin aimait à appeler le maître de tous. Cette pensée. Cousin ne l'a qu'effleurée : il n'a pas dépassé en psychologie pure la méthode

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baconienne ; il s'est aventuré dans la haute métaphysique, sauf à la réduire plus tard à un sage commentaire du sens commun ; il a toujours distingué entre les faits perçus et les causes conçues^ et il n'a point fait d'exception pour le moi. Jouffroy est le vrai continuateur de Maine de Biran, et avec lui et comme lui il a restauré sur ce point la théorie leibnizienne. Et, ce qui est à son honneur, il semble avoir plutôt découvert lui-même qu'emprunté à Maine de Biran cette vue importante. C'est pour cela sans doute qu'il parle si peu de Maine de Biran. Nous savons d'ailleurs, par ses propres déclarations, qu'ayant l'habitude de ne se fier qu'à ses réflexions, lors même qu'il se rencontrait avec d'autres, il ne leur devait guère qu'une excitation : sa pensée aboutissait au même point que la leur, mais n'en était pas moins

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bien sienne, se formant, se développant par ses voies propres et par un effort personnel. Il faut compter au nombre des résultats acquis de la psychologie cette assertion, que l'âme se connaît, non par ses modifications, mais par ses actes, ce qui est fort différent, et que par conséquent, dans une certaine mesure, elle se connaît, d'une façon très réelle, en elle-même et par elle-même. C'est, aux yeux de certains philosophes, ce qui gâte la psychologie de Jouffroy : du moment qu'il ne procède plus en naturaliste, il ne procède plus scientifiquement; mais, s'il est vrai que pour procéder scientifiquement il faut savoir d'abord prendre les choses comme elles sont, c'est un mérite que d'avoir saisi le propre caractère des données psychologiques et de l'avoir défini. L'unité profonde qui relie les faits dits de conscience frappe les obser-

valeurs les plus prévenus. En quoi serait-il plus conforme aux vraies exigences scientifiques de ne relier les événements intérieurs que par une loi, que d'admettre aussi une cause efficiente? La loi a cet avantage de naître pour ainsi dire sous nos yeux et de sembler faite par notre esprit parce que c'est notre labeur qui la découvre : mais, si Ton y regarde de près, n'est-elle donc pas mystérieuse, elle aussi, et peut-on prétendre que tout est clair, accessible pour l'esprit, et entièrement mesurable, si je puis dire, par cet esprit, dans le lien soi-disant purement idéal qui rattache, dans une succession continue et réglée, les événements intérieurs aux événements intérieurs? Et surtout, qui osera dire que ce seul lien réussisse à rendre compte de tout? Stuart Mill, avec sa grande probité scientifique, n'a-t-il pas déclaré que

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la théorie associationniste échouait devant le fait de la mémoire? Sachons gré à Jouffroy d'avoir soustrait la psychologie aux étroites conditions des sciences naturelles et d'en avoir marqué l'originalité : les faits y sont étudiés comme dans les sciences naturelles, soit, mais dans le fait est donné et se saisit et se montre ce qui fait.

Il y a donc des résultats positifs obtenus par Jouffroy en psychologie : il y en a dans le détail, grâce àsesobservationsminutieuses ; il y en a au point initial de la science, si je puisdire, grâce à la vue profonde queje viens de rappeler. Et pourtant, il faut reconnaître que ni les découvertes de détail n'ont été ramassées et réunies en un corps de doctrine, ni la grande vue qui eût pu servir d'idée maîtresse et directrice à une psychologie n'a été présentée de cette manière puissante. On

est donc toujours aux préparations. La Préface à la traduction de Reid est bien une Préface : elle annonce, elle promet, elle prépare. Et le jugement de Taine est celui que les plus grands admirateurs de Jouffroy sont obligés de répéter :

« Passionné pour la méthode, parce qu'il était passionné pour la vérité, il employa la meilleure partie de ses meilleurs écrits à marquer les préliminaires de la science, à définir son objet, à marquer ses divisions, à indiquer ses conséquences, à reconnaître son instrument, à mesurer sa certitude. Il restait toujours à la porte et semblait ne pas vouloir entrer^. »

En d'autres termes, il a montré que la psychologie est utile, et qu'elle est possible, et comment elle devrait s'organiser : il ne l'a pas faite, il n'en a pas fait une partie.

d. Taine, Les Philosophes classiques du XIX* siècle en France, ch. x, p. 231.

Le Cours de Droit naturel offre le même caractère. C'est encore une introduction. La maladie, je le sais, a empêché de le finir.

En 1836, Jouffroy a dû interrompre son cours, parce que sa santé, comme en 1822, et bien plus gravement, était altérée et compromise.

Mais pourquoi, durant les années où il se sentait fort, s'était-il attardé dans l'exposition des systèmes, ou contenté de la description des faits moraux ? sinon parce que cela lui paraissait le plus sûr et que pour entamer la synthèse et l'œuvre propre il ne se sentait jamais assez prêt? Pourquoi les vues théoriques sont-elles si courtes, comparées à l'histoire qui y achemine ? pourquoi ne sont-elles qu'une esquisse, qu'une ébauche, une première indication en attendant plus et mieux?

sinon, toujours, parce que la crainte de conclure égale chez lui l'ambition qui l'y pousse ?

Aussi, à l'approche du terme, est-on toujours tenté de dire : Ce n'est que cela ! Ce à quoi il arrive après une si longue route et tant de détours paraît trop peu de chose*.

Il y a des trésors d'observations justes dans la description des faits moraux. Il y a de puissantes réfutations dans la revue des systèmes. Et avec cela, une candeur admirable. Il avoue quelque part qu'il ne comprend pas une

d. Cf. Sainte-Beuve : « Il devint clair, à ceux qui avaient espéré mieux, que ce ne serait pas cette génération si pleine de promesses et tant flattée par elle-même, qui arriverait.

« Et non seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social qu'elle présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre ; mais on reconnaît même que la plupart, détournés ou découragés depuis lors, ne donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'œuvres individuelles et de monuments de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués, remarquables ; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne et grandir à distance, comme certains de nos

pères, auteurs du premier mouvement : soit que... parmi

ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement parler, un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans Vatmosphère de cette période du siècle quelque chose qui intercepte et atténue ce qui, en d'autres temps^ eût été du vrai génie. » {Portraits littéraires^ t. I, p. 293).

théorie de Spinoza. Devant le scepticisme, à tort sans doute et par suite d'un malentendu, mais avec une sincérité dont il lui faut savoir gré, il confesse que selon lui il y a là quelque chose d'irréfutable. Dans les vues théoriques il y a beaucoup à prendre : le rôle delà finalité dans l'univers est étudié, fouillé, si l'on peut dire, d'une manière très remarquable. Mais la théorie puissante se fait toujours attendre. Sur les questions de métaphysique religieuse qui lui tiennent tant au cœur, après l'analyse des faits moraux, après la revue des systèmes, quand « il touche enfin le but », quand il dit : « Nous voici en présence du problème, nous allons le résoudre' », il retarde encore le plus qu'il peut le moment souhaité et redouté. Et dans l'essai qu'il propose, il ne dépasse guère les limites du sens

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