LES DERNIÈRES ANNÉES
Joufifroy, après 1830, avait été rappelé à rÉcole normale, mais en 1832, nommé professeur au Collège de France, il avait donné sa démission de maître de conférences à l'École : la Sorbonne et le Collège de France, c'était assez pour ses forces, ou plutôt c'était trop. Dès 1836, il lui faut passer sept ou huit mois à Pise ; c'est là qu'il écrit sa Préface à la traduction de Reid. En 1838, il donne sa démission de professeur au Collège de France. N'ayant plus que la Sorbonne, il y reprend
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son cours, non sans faligue. Depuis 1831, il était à la Chambre : il n'y parlait pas souvent ; mais sa présence et ses interventions, si rares qu'elles fussent, ajoutaient à sa fatigue. Il allait s'épuisant. En 1839, ilveutluttercontre le mal qui l'accable, il ouvre son cours.
Mais bientôt il lui faut l'interrompre, et enfin se taire définitivemenl. Ses forces le trahissent. Sa pensée est non seulement lucide, mais ardente. Seulement la langueur qui le mine ne lui permet plus les travaux de longue haleine. Si la voix lui manque, la plume lui est à charge. Il a toujours craint le labeur de l'écrivain. Sainte-Beuve ne lui reprochait-il pas, dès 1833, de ne point produire assez ? La plume de Jouffroy courait vite, mais parce qu'il était tout plein de son sujet au moment d'écrire ; et il lui en coûtait de s'y mettre : pour se remplir de ses
idées, les tenir toutes présentes, les disposer, les agencer, et n'avoir plus qu'à les rendre, il lui fallait un long labeur, et le moment venu d'écrire, si c'était pour lui un besoin, c'était aussi une peine parce que c'était une fièvre : cette facilité, acquise par la méditation, ne se répandait point sans une dépense extrême d'activité, et l'attention aux idées, aux mots, à l'ordre des pensées, le scrupule de la justesse et de la précision, la forte application au sujet, la vue absorbante du terme poursuivi, tout ce qui enfin donne à croire que « sa plume jouit de tant d'abondance », lui est une raison de redouter d'écrire. Sainte- Beuve dit finement qu'à « la facilité de parler » il joignait « l'indolence d'écrire ». Comment donc, malade, affaibli, se fût-il consolé et dédommagé, en écrivant, de n'avoir plus les forces suffisantes pour parler?
Aussi, sauf des lettres intimes écrites de Pise, par exemple, trois écrits seulement, après la Préface de Reid, appartiennent à cette période qui va de 1836 à 1842.
Le Mémoire sur la légitimité de la distinction de la Psychologie et de la Physiologie résume, en les appropriant à une question restreinte, les idées déjà connues de Jouffroy. Ce Mémoire procède avec sa finesse, et aussi sa lenteur accoutumées. L'abus de l'abstractiony est visible comme presque partout ailleurs.
L'àmey est tellementisolée et comme détachée du corps que Tunité de Thomme réel semble rompue, et, par cet excès, le matérialisme, qui semble réfuté victorieusement, risque de puiser dansle spiritualisme outré de nouvelles forces. La vie physiologique, le corps ne sont pas si étrangers que cela àTâme. Mais ce qui fait le prix du Mémoire^ c'est que là, plus nettement,
plus résolument que dans les écrits antérieurs, il est affirmé que « la conscience atteint en nous autre chose que les modifications du principe personnel ». Elle atteint « ce principe lui-même ». Et Jouffroy conclut avec décision :
Il faut donc rayer de la psychologie cette proposition consacrée : V âme ne nous est connue que par ses actes et ses modifications^ ,
Les deux autres écrits de Jouffroy sont tout à fait de ses dernières années. C'est un Rapport à l'Académie des Sciences morales, à la date du 13 juin 1840, et son fameux Discours à la distribution des prixdu Collège Charlemagne,
en août 1840. L'un et l'autre comptent parmi les produits les plus achevés de sa plume, par la force et par l'éclat voilé du style, et l'un et
1. De la légitimité delà distinction de la Psychologie et de la Physiologie. Nouveaux Mélanges philosophiques ^ p. 202.
l'autre sont des documents très significatifs qui nous renseignent sur l'état de son esprit. Le Rapport est fait au nom de la section de Morale de l'Académie des Sciences morales et politiques sur le concours relatif aux écoles normales primaires Ce sont les diverses opinions émises au sein de la section que le Rapporteur a la charge de résumer, et le jugement porté par la majorité sinon par l'unanimité des membres qu'il doit annoncer en donnant les raisons qui Tout motivé; mais, dans ces sortes de Rapports, l'esprit propre de l'écrivain et ses préférences personnelles se laissent voir, ne serait-ce que dans la complaisance qu'il met à développer certaines idées, à faire valoir certains considérants.
Jouffroy estbien lui-même dans cetécrit. C'est bien lui qui insiste sur « le pouvoir redoutable » conféré à l'État par la loi du 8 juin 1833,
« la plus importante de toutes les lois rendues depuis la Révolution de Juillet ». On le reconnaît dans ces réflexions graves :
Maître de Tinstruction primaire, un gouvernement Test, en quelque sorte, des idées et des sentiments, des croyances et de la moralité des générations qui s'élèvent et composeront la nation dans un avenir très rapprochée
Et tout de suite il ajoute, notons bien ses paroles :
Heureusement, un tel empire est naturellement limité; sans que la loi s'en mêle, il est balancé par trois influences sur lesquelles l'Etat ne peut rien : celle de la religion, qui appartient au prêtre; celle de la famille, qui s'exerce par l'exemple ; et celle des mœurs et des idées de la société, qui enveloppe toutes les autres et domine l'Etat lui-même -.
1 . Rapport sur le concours relatif aux écoles normales primaires. Nouveaux Mélanges philosophiques^ p. 208.