Ibid
Il a beau dire ensuite qu' «en vérité il y avait lieu de trembler » : la joie d' «inventer » domiue, c'est visible. Et de la naïve outrecuidance de l'assertion il ne se doute pas. Combien de lecteurs de cette étrange page ne s'en sont jamais doutés, eux non plus! Si, pourtant, l'on a de ce que c'est qu'une science autre chose qu'une idée en l'air, s'avisera-t-on d'en bâtir trois de toutes pièces en un an ? Et si l'on comprend ce que c'est qu'un jeune esprit et ce que la parole d'un jeune maître y peut porter de trouble sous prétexte d'y introduire le jour et la lumière, osera-t-on, ne sachant rien, enseigner? J'en connais qui, épris de philosophie, ont renoncé, dans leur dernière année d'École normale, à philosopher, parce qu'ils ne pensaient pas devoir toucher de leurs mains inexpérimentées, devant une jeunesse ignorante.
à des choses §1 délicates, si complexes, si importantes. Jouffroy dit : « Il était impossible que je reculasse. » Ceux-là ont su et osé reculer. Plus nous avançons dans notre étude, plus il se confirme pour nous que Jouffroy, parlant sans cesse de raison et de science, de méthode, de rigueur, de sévérité, n'a, de la nature propre et des conditions vraies delà science, qu'une idée incomplète et défectueuse. Plus il se confirme aussi que tout faire par soi-même est à ses yeux chose si grande, si excellente, que faire cela coûte que coûte prime tout, et donner l'exemple de cela dispense de tout le reste. Il dit lui-même « qu'il en vint à se convaincre qu'il ne comprenait véritablement que ce qu'il avait trouvé lui-même », que bientôt « il perdit toute foi à l'instruction », qu'il a pu « devoir aux autres bien des excitations, bien des indications utiles, mais qu'il n'a
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rien su que ce qu'il a trouvé ». La remarque serait d'une vérité incontestable, mais un peu banale, si elle signifiait seulement qu'il n'y a de vraiment possédé par l'esprit que ce qu'il s'assimile et s'approprie par un acte personnel, et qu'en ce sens c'est une nécessité et un devoir de penser soi-même tout en apprenant et pour vraiment apprendre; mais la portée de ces assertions est bien autre : Jouffroy veut dire que l'on ne sait que ce que l'on découvre soi-même et que l'on tire de son propre fonds. Comme <t l'inexpérience »
de Cousin avait eu pour lui l'heureux résultat d'exciter sa pensée, Jouffroy, devenu professeur, attendait de sa propre inexpérience le même avantage pour ses élèves, même pour ceux du collège, bien qu'il reconnût que « l'enseignement élémentaire » est celui qui doit le plus « effrayer ».
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Le voilà donc àTœuvre, et il est content de
ses efforts et de ses succès. La même « ardeur
pour la science», telle que vaguement il
Tentend, et la « même foi en lui-même »,
qui l'ont animé au début d'une si « rude
entreprise », lui font soutenir « l'énorme
labeur» auquel il se livre pour ainsi dire jour
et nuit, et il nous conte avec complaisance
ses exploits. J'admire une telle puissance de
travail, mais je me refuse de plus en plus à
reconnaître « qu'il fût rempli », comme il le
croit, « du véritable esprit scientifique ». Je
lui accorde qu'il était « doué à un assez haut
degré du sens psychologique et de la faculté
d'observer les faits psychologiques»; et même
ce n'est que justice de remplacer cet assez,
qui est trop modeste, par un très que les
leçons et les écrits du psychologue justifient
pleinement. Je me plais à dire qu'il «avait
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pour celte science une grande inclination » . Je reconnais de plus qu'il était « passionné pour la précision», et je le crois quand il dit « qu'il ne s'arrêtait jamais à une idée vague 1^ ou à moitié éclaircie, et qu'il s'obstinait jus-
[ qu'à ce qu'elle le fût complètement ». Mais je
^ ne puis me persuader qu'il fût en état de
discerner ce qu'est la précision substantielle, si je puis ainsi parler, et la clarté réelle. Quand je lui entends dire, par exemple, <( qu'en morale tout était à découvrir pour lui, et l'objet de la science, et sa méthode, et la science elle-même », et que, néanmoins, grâce à « l'excellente » manière de conduire son esprit, il a bientôt réussi à se rendre maître de beaucoup de vérités, je ne puis m'empêcher de penser qu'il s'abuse.
En abordant une science, dit-il, je cherchais •d'abord dans la nature des choses quel était son
objet vrai, et je déterminais cet objet avec une rigoureuse netteté*.
La belle assurance, et quelle aisance souveraine! Mais quoi? est-ce donc possible, quand on ne sait rien, quand on est inexpérimenté ?iVafwr^ des choses^ objet vrai^ rien que cela, et hiQXiioi parties vraies de V objet ta tal décomposé avec sévérité, ordre naturel d ans lequel ces parties devaient être étudiées ; et encore et enfin, ses recherches et son cours se déroulant avec ordre et clarté ; je ne sais combien de difficultés redoutables cédant à une telle méthode, et une incroyable vigueur d onnée à l'esprit. En vérité, quelle idée étroite et tout abstraite ne faut-il pas avoir des choses pour se flatter qu'on ait raison de difficultés si complexes par un simple effort intérieur,
1. De rOrganisation des sciences philosophiques, II* partie. Nouveaux Mélanges phil osophiques^ p. 97.
])ar la seule « puissance de la réflexion » , si intense, si prodigieux que soit le labeur? Il entrevoitque « les sciences ne se font pas d'un seul jet, qu'elles sont l'œuvre du temps » ; mais la confiance en son travail propre régulièrement mené l'emporte. Il déclare « qu'il a eu le bonheur, dans cette année féconde, de ne guère avancer de résultats qu'il ait dû modifier ou rejeter par la suite, et qu'il lui doit le germe de la plupart de ceux auxquels il est arrivé depuis quinze ans tant en psychologie qu'en logique ». L'année suivante, c'est la morale qu'il commence à établir. Ainsi, il est content de sa conduite et de ses conquêtes, et ayant tant fait « dans le court espace d'une année » d'abord, et finalement en deux ans, il a dans l'arme qu'il manie une confiance absolue : il a en soi de quoi venir à bout de tout.
Et nous, à la fin de cette période où nous Favons vu devenir philosophe, et philosopher, sachant pourquoi il a voulu philosopher, et comment il s'y prend pour le faire et quels « résultats » il croit avoir obtenus, nous apercevons dans une clarté croissante l'insuffisance de la notion qu'il a de la « science ». En même temps, nous saisissons en lui comme deux hommes. Il y a celui que les recherches spéciales captivent quand une fois il s'y met, parce qu'elles conviennent à son esprit fin, amoureux de précision, méticuleux même, et que d'ailleurs il y entrevoit l'image imparfaite, mais très attirante, de ce qu'il appelle science. Et il y a celui que les hautes questions sollicitent, parce que son âm,e a besoin de trouver à ces questions la réponse vraie, et que le souvenir et le regret du christianisme lui font concevoir un idéal très
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relevé de ce qu'il nomme philosophie.
Entre ces deux hommes nous avons vu le conflit commencer. Jouffroy s'est mis à l'aise à peu près en distinguant les recherches particulières et les questions ultérieures. Il a fait deux parts dans son être : ainsi aucune ne lui paraîtsacrifiée, à chacune il donne la place convenable. Mais il lui arrive de se reprocher de s'attarder dans les recherches spéciales et d'ajourner Tessentiel. Cela lui arrivera bientôt d'une façon beaucoup plus vive et plus prolongée.
Il y a donc en lui, et il y aura toujours en lui, une sorte de savant et un philosophe qu'on pourrait nommer religieux. La psychologie est le domaine du premier ; le christianisme, le lieu du second : il s'agit pour lui de se dédommager du christianisme perdu, et, si c'est possible, de le remplacer. Entre
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les deux entreprises un lien bientôt se fait voir et apparaîtra de plus en plus : la psychologie, qu'il estime science et où il trouvera le moyen de faire avec sûreté la philosophie supérieure, Mais le conflit ne cesse pas pour cela, et la raison en est sans doute dans cette idée peu nette au fond qu'il a et qu'il aura toujours et de la science et de la philosophie. Toute son œuvre aura ainsi je ne sais quoi de gêné, d'équivoque. Et c'est ce que la suite de son histoire manifestera et permettra d'expliquer de plus en plus.
ni
DK 1822 A 1828
LES COLÈRES, LES ESPÉRANCES, LES AMEflTIONS.
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Un travail opiniâtre comme celui dont nous venons d'esquisser l'histoire, et cela durant quatre ans, devait ébranler la santé naturellement frêle de Jouffroy. Le repos lui fut nécessaire. II passa deux années entières dans son cher Jura. Cette retraite raviva en lui les premiers souvenirs et les premières impressions. Il ne revint pas au christianisme, mais, vivant dans un milieu chrétien, il souffrit de son état comme depuis quelque temps il avait cessé d'en souffrir. Si les productions
tDORE JOUFFftOy
usaient quelque « orgueil », r les points essentiels lui ine cuisante.
ns la vie sans savoir ni cotnmoi seul, si savant, ne savais lis vide, agité, privé de lunquiet'.
ent l'obligation de ne pas nent la solution des ques- « celles que les religions nt et qui sont précisément intéressent toute créature lâlre » sur sa montagne en )uci, la vision : à lui, philoie les résoudre avec « cette nanl, sait chercher et trou-
3 philosophiques, 11° partie.
'■osopliiques,p. 103.
El il les range sous sept chefs. Pourquoi rhomme est-il ici-bas ? Toute son existence est-elle oui ou non renfermée dans les limites de cette vie? L'autre vie, s'il y en a une, sera-t-elle immortelle? Qui a fait l'homme, qui a fait le monde? A l'existence de l'espèce quelle est la raison, et quelle est la destinée de l'humanité? Mais la nature entière, qu'estelle? Et enfin de cet ordre de choses maintenu et fondé par des lois, quelle est l'origine première, et où est le fondement des droits et des devoirs sociaux? C'est pour résoudre ces questions qu'il avait embrassé la philosophie. Il lui fallait maintenant de longues réflexions pour déterminer le rapport qu'elles peuvent avoir avec les recherches philosophiques qui venaient de l'occuper pendant quatre ans. Ce sont ces efTorts pour mettre l'ordre dans ses pensées et je devrais dire
dans sa conscience philosophique que le Mèmoire sur V Organisation des sciences philosophiques expose lentement, minutieusement.
Le conflit que nous signalions plus haut devient aigu par moments ; la conception d'une sorte de positivisme apparaît nettement, ce n'est plus une pratique imposée par la néces site, c'est presque une théorie; puis la conception de l'unité profonde de la philosophie apparaît à son tour, et c'est elle qui triomphe. « La philosophie tout entière, dit-il, est un seul arbre dont la psychologie est le tronc... Que de fois, dit-il encore, en observant les phénomènes de la nature humaine et en constatant ses lois, j'en avais vu sortir comme d'elles-mêmes des inductions lumineuses sur les différents problèmes métaphysiques * ! »