‹ Théodore JouffroyChapitre 8 sur 21 · Voir à la page 133 des Nouveaux Mélanges philosophiques · texte numérisé non relu

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Voilà donc, une bonne fois, ce semble, la paix faite entre les deux hommes qui sont en lui.

Par scrupule de méthode, et pour le plus grand profit de la philosophie supérieure, il se retient, il se retiendra. Il ne laissera point « son esprit s'échapper » ; il se défendra « des anticipations mères des systèmes » ; mais il aura Fespoir et la confiance que les questions vitales trouveront ainsi, dans un temps qui ne sera peut-êlre plus trop éloigné, la solution cherchée.

Il était dans cette situation d'esprit quand la suppression de l'École normale lui donna, au moment même où sa santé paraissait raffermie, des loisirs sur lesquels il ne comptait pas. Ayant renoncé alors à la chaire du Collège Bourbon, il fut parfaitement libre de se livrer « au perfectionnement de ses idées », et cela dura six ans, de 1822 à 1828.

Des articles, que Jouffroy publiait dans V Encyclopédie^ puis dans le Globe^ et des cours particuliers qu'il ouvrit dans sa chambre, rue de Seine, puis rue du Four, remplissent cette période. La double préoccupation devenue constante en lui se montre dans ses articles et dans ses cours; tantôt ce sont les questions vitales qui font courir sa plume ou vibrer sa voix ; tantôt ce sont les recherches particulières qu'il reprend avec une patiente lenteur. En général, il se prépare à la haute philosophie ; de temps en temps, il prophétise.

Deux morceaux célèbres donnent une idée des sentiments qui s'agitaient dans cette àme de vingt-six ans, après la suppression de l'École, et des vues ou des rêves dont l'avenir considéré par lui était l'objet. Dans ces deux morceaux, dont l'un n'a jamais été qu'un

article, dont Tautre avait été d'abord une leçon, rue du Four, il y a une extrême jeunesse d'allure, malgré la gravité voulue, et une liberté qui lâche les brides et se donne carrière. C'est une grande vue d'ensemble sur les hommes et sur les choses. Tout est touché d'une main hardie, et l'auteur, comme je disais tout à l'heure, prophétise. Et, dans les deux morceaux, c'est du christianisme qu'il s'agit. La question religieuse est celle qui prime tout, et au fond la seule : tout dans l'ordre social, tout dans la politique, tout dans l'histoire, s'y ramène. Seulement, en 1823, quand Jouffroy écrit Com7nent les dogmes finissent^ cet article que le Globe ne publie que le 24 mai 1825, le christianisme est à ses yeux l'ennemi, le maître vaincu qu'on est à la veille de remplacer. En 1826, quand il prononce dans sa chambre les deux

premières leçons d'un cours sur la « philosophie de rhistoire », leçons publiées par le Globe le 13 octobre 1827, les ambitions du philosophe sont les mêmes, et c'est bien encore à la philosophie qu'il remet le soin de gouverner l'humanité, mais il se plaît à nommer « chrétienne » la civilisation qui est la nôtre et « qui contient l'avenir du monde ». Les vingt pages où il est expliqué Comment les dogmes finissent offrent, dans l'allure et dans le ton, un mélange de Montesquieu et de Rousseau qui n'est pas sans

saveur. C'est grave, incisif, sententieux, et les traits abondent. En même temps, la façon dont les mots de « vérité » et de « vertu »

sont parfois prononcés a une sorte d'honnêteté oratoire, déclamatoire même, et le pamphlet devient édifiant, à sa manière.

C'est fort curieux. La colère gronde. La

tyrannie et la corruption sont dénoncées avec éclat. Je crois que l'auteur s'est en quelques endroits souvenu ou inspiré de Tacite. De quoi donc s'agit-il? De quel Tibère ou de quel Néron la société est-elle menacée? Rien de plus abstrait que toute cette peinture, car c'est bien une peinture et les couleurs sont violentes si le dessin est sobre.

Mais quel en est au juste le sujet? Et, si c'est une histoire, quels sont les événements qui y sont racontés? L'auteur procède par aphorismes, par généralités très fortement rendues, sans qu'il soit possible de discerner exactement quels faits historiques justifient ses vues. Est-ce la fin du paganisme qui lui inspire ses réflexions sur l'indifférence religieuse que les intérêts et la politique arment contre des croyances nouvelles et rendent persécutrice? N'est-ce pas à la Réforme du

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XVI* siècle qu'il songe ailleurs? A chaque instant on est dérouté. Il parle sans cesse du « vieux dogme » ; c'est l'objet même de l'article : le paganisme n'avait pas de dogme. Il parle de libre examen et de scepticisme religieux : la Réforme du xvi^ siècle n'a d'abord connu ni l'un ni l'autre. Est-ce donc plutôt la philosophie du xviii* siècle et la Révolution française qu'il a en vue? Oui, sans doute, il y pense, mais surtout en considérant, dans le moment actuel où il écrit, les suites de l'une et de l'autre, et un combat qui le passionne, une entreprise dont il a souffert, un mouvement offensif qui vient de renverser sa chaire de l'École normale, qui menace la philosophie... Sous ces formes solennellement graves se cachent et se trahissent des émotions vives, toutes récentes, ou pour mieux dire présentes. Nous cher-

chons les faits auxquels chaque ligne contient des allusions : ils ne sont point dans le passé, sauf peut-être pour les premières pages ; ils sont dans Thistoire d'hier, dans l'expérience d'aujourd'hui, dans la menace de demain.

C'est le gouvernement de la Restauration qui est « oppresseur et corrupteur », et qui semble renouveler Tibère et Néron. C'est lui qui, composé pour une bonne part de gens incrédules ou peu croyants, veut mettre au service de la religion ce qu'il a de force, et entend puiser dans la religion imposée, protégée, servie par lui, un soutien sacré qui le rende lui-même vénérable et durable. C'est lui donc qui est « hypocrite » et encourage, favorise « l'hypocrisie ».. Ce sont les adeptes dégénérés d'un christianisme affadi qui « convoquent » pour raffermir la religion « les intérêts coalisés » ; et ce sont les partisans

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sceptiques d'une royaulé minée de toutes parts qui excitent pour la sauver le fanatisme religieux. <> L'affiliation puissante qui couvre tout le pays d'un fdet », c'est \a. Congrégation. « La parole enlevée à toute doctrine contraire », c'est l'École supprimée, la Sorbonne privée de Cousin, de Guizot. Et ainsi de suite. Tout s'éclaire, tout s'explique, quand c'est dans le fait prochain, dans le fait actuel qu'on va chercher le sens de ces mots H'i.no viAipnP*>H;ccrète. Ceci est écrit en 1823, Ju'on se le rappelle, et il le.

vous peine à ne point souts, car, avec la meilleure e, nous ne réussissons pas iter Louis XVIII ni même e d'affreux oppresseurs. Le la Restauration n'était pas

si noir. Et les Jésuites n'ourdissaient aucun plan machiavélique ^ Cette juvénile colère calomnie une époque de l'histoire de France qui a eu ses grandeurs, ses avantages, et dont plus d'une plume non prévenue s'est complu à retracer la bienfaisante influence.

Mais si nous attachons notre attention à certains faits incontestables et significatifs, nous trouverons que, si Jouffroy exagère ridiculement, tout néanmoins n'est pas faux.

Celait une alliance irritante que cette alliance du trône et de Tautel telle que la Restauration la concevait et la pratiquait.

C'était une fâcheuse politique religieuse que celle qui, en maintenant l'Université impériale comme instrument de règne, prétendait y infuser par la voie des décrets des habi-

1. Voir le livre de M. Geoffroy de Grande aison, La Congrégation (Paris, Plon).

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