CHAPITRE XXX
Dains Fêlé de l'année 1757, Frédéric baron de Neuhof, général au service de Napleis, et chevalier de l'ordre de Saint- Janvier, était assis/devant sa villa, à l'ombre des orangers , avec l'aimable Aima , que le temps n'avait point flétrie.
Son fils aîné, qu'il avait appelé Théodore, du nom de son infortuné père, vint annoncer un étranger d'un extérieur bizarre, qui venait d'arriver d'Allemagne, et qui demandait à parler en particidier à Frédéric. Animé dii doux espoir de revoir enfin, après tant d'années, son père, sur le sort duquel il s'était inutilement
tî8o TIIÉODORK, LT: ROI DLTK.
efforcé de recueillir des renseigueniens, Frédéric coun.it au-devant de l'étranger. Il vit paraître un petit homme desséché, vêtu d'un surtout gris, dont les poches étaient remplies de plantes qu'il venait de •cueillir et de minéraux qu'il aviat ramassés sur la route. De l'une d'elles, sortait l'extrémité d'une lunette d'approche; ses yeux étaient armés de besicles ; son bonnet de drap blanc était hérissé d'insectes de toute espèce, piqués par desépingles, et il portait sous ses bras un baromèrre et quelques classiques. C'est ainsi costumé et armé qu'il se plaça devant le général auquel il adressa, cVun ton grave, ces vers de Shakspcare :
The grave , gieat teacher , ta a level biings Herpès and bcggars , gai lejs laves and kings.
— C'est Wachtendonk; je le reconnais a sa rase de faire des citations! s'écria Frédéric en s'avanrant pour embrasr,er cordialement son ancien camarade d'université.
tHAPlTRK XXX. 2Ôi
Le petit homme poussa un grand cri et esquiva comme il le put cette brusque accolade qui menaçait d'une inévitable ruine ses armes et son bagage scientifiques ; «lais, après avoir déposé sur le parquet •■c€s oi>jets précieux et pris place auprès du .'géfléi'al sur un sopha, il présenta la ftiain à celui-ci, et lui dit, avec le ton d'une urbanité- vraiment attique : — Si vales, benè est y ego valeo ) c'est-à-dire que j'ai vieilli itout doucement comme toi.
— Mon pauvre camarade! lui dit Fré- <léric du ton de l'intérêt, nous sommes du jnême âge, il est vrai, iTïais l'on te prejî- ^ii-ait pour mon grand-oncle.
— Bah! tu parles VaA<^ allotriis externii, dit Wachtendonk avec humeur; tu tiens à ces misères, c'est ton faible; mais je parle, moi, du bien-être intérieur et intellectuel, et ce bien-être là doit augmenter à mesure que la sphère de nos connaissances s'étend. Or, Deofavente, je n'ai pas laissé que de m'instruire, et je m'inquiète peu si le fou jsacré a un peu desséché l'enveloppe.
iSa TiiÉoDoiiï:, LE iiof vi'éré^
— Mais que fais-tu donc , à propremeilf parler, dans ce monde? demanda Frédéric.
— Un prœfectus prœtorio napolilain dirait: Nientel répliqua Wachtendonk, car, pour vous autres héros, ce qui nese rattache pas aux boucheries qui vous plaisent, n'est ^ien pour vous.Une assez riche succession, que j'ai recueillie après la mort de l'un de >mes oncles, m'a permis de me livrer a ma passion dominante. N'ayant brigué aucune place, je suis resté ce que j'étais, ce que je suis, monsieur le baron de Wachtendonk tout coiu't. C'est en cette qualité que je Yoyagie depuis vingt ans, pour étudier avec fruit, pour convertir, pour ainsi dire, en suc et en sang , in succwn et sanguinem , tout ce que la nature et l'art offrent de remarquable, et pour recueillir eu passant des monumens propres à commenter les auteurs grecs et romains. Dans le courant d^ cette année, je compte couler à fond la virginale Europe *, assise sur son
* /iîln&ion à iine géographie allemande de Cm-as, en