CHAPITRE li
rang. J'ai besoin d'an aide pour mes exploits et d'un héritier de ma gloire. Au commeîiceraent de l'année prochaine, vous vous rendrez à Livourne par la Suisse , le jMilanais et Florence ; là vous attendrez mes ordres ultérieurs dans l'auberge du Corse Bondelli , près de la porte du port. La lettre de change ciincluse, de raille ducats, servira à satisfaire vos besoins jusqu'à cette époque. N'ayez donc aucun scrupule de faire une dépense raisonnable. Comme vous ne devez arriver à Livourue qu'au commencement de mars, je veux que vous fassiez quelque séjour à Milan ainsi qu'à Florence, afin de vous perfectionner dans la langue italienne, et de prendre le ton de la bonne compagnie de l'Italie; des lettres de recommandation vous en faciliteront les moyens. La présente n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
Votre bon père ,
TllÉODOKE. »
a8 THÉODORE, Lt; ROI d'ÉTÉ.
Le beau Fritz, enivré de son opulence
soudaine et de son élévation inattendue,
le visage couvert de l'incarnat de la joie
et de l'orgueil , tenait ses regards attachés
sur son brevet de baron; et le comte son
cousin, qui avait jeté un coup-d'œil sur
la lettre, riait à chaudes larmes de ce
que le vieux Neuhof la terminait par une
formule dont les seuls princes souverains
de l'Europe avaient fait usage jusqu'à ce
jour. Frédéric s'étant un peu recueilli, fit
quelques pas en arrière, pour s'éloigner de
laliohémienne, et s'adressant au comte : —
Jevous remercie, mon cousin, de l'agréable
-nouvelle que vous venez de me donner ;
vous mettriez le comble à votre obligeance,
si vous vouhez m'avancer, sur ma parole,
dix ducats que je vous rendrai dès que
j'aurai touché le montant de la lettre de
change de mon père. ]'ai besoin de cette
somme pour m'acquitter envers cette fdle,
dont il convient que je ne reste pas le
débiteur.
Mais l'enseigne de la garde royale tira
CHAPiTRK ir. ag
de sa poche une clame de cœur, afin de motiver son refus d'une manière parlante, et la Bohémienne s'écria avec humeur : — - Contracter une dette d'honneur pour payer de l'amour avec de l'or! Vous êtes devenu tout d'un coup complètement baron, c'est en vérité dommage que vous soyez si joli garçon; et elle se tourna brusquement du côté de la forêt. L'érudit , qui arrivait du rivage en haletant, s'écria : — Que le ciel soit loué, mon cher compatriote, de ce que je te trouve sur pied 1 II faut que tu décampes à l'instant, et que tu coures aussi loin que tes jambes pourront te porter. En entrant dans la porte, je rencontrai ce géant d'ancien Westphalien , et de sa voix mugissante, semblable à celle d'Encélade enterré sous l'Etna, il me dit que Frégosa est à toute extrémité; que toutes les maisons de commerce italiennes de Cologne prennent avec fureur le parti de leur compatriote; que la justice est réveillée de sa léthargie par l'or et par le crédit, et que les hcteurs sont déjà en marche contre toi.
3o THÉODORE, LE ROI d'ÉTÉ.
— Dans ce cas, je suis perdu, s'écria Frédéric; car, exténué jjar ia perte de mon sang, je ne pourrai pas marcher loin. Mettez-moi mon épée dans )a main et laissezmoi seul; appuyé contre cet arbre, je veux vendre chèrement ma liberté à la canaille qui viendra m'assaillir.
La Bohémieline, qui avait tout écouté de loin , revint en sautant et s'écria : — Vous ne le méritez certainement pas; nriais si vous me promettez de ne plus me parler jamais de votre misérable or , je veux bien vous sauver pour cette fois. Je connais tops les détours du bois : vous serez aussi complètement en sûreté dans le camp de ma borde que dans le sein d'Abraliam; et elle prit la main de Schmidtberg qu'elle entraîna. Ceîui-ci balançait encore, lorsque Trévoux lui montra de la main im bateau qui se balançait sur le large dos du Rhin , portant un assez grand nombre d'hommes. Les casques et les lances des recors, * qui brillaient d'un
* Voir la note à la fin du volume.