CHAPITRE IV
mais lorsqu'il lut qu'on lui reprochait des vols et des escroqueries, l'honneur du nouveau gentilhomme fut révolté ; et quand il en vint au passage où il était dit, que ce prétendant avait été nourri pour l'amour de Dieu dans l'hôpital des bains de Livourne, il ne fut plus maître de sa colère, et le manifeste de la sérénissime république vola par la fenêtre, déchiré par lambeaux et pelotonné en une boule. Au moment où cette bombe tomba dans la rue, une femme y jeta un cri, après quoi l'on entendit la voix d'un homme qui parlait avec humeur. Lorsque Frédéric eut mis la tète à la fenêtre pour voir quel accident il avait causé , il vit devant la portière ouverte d'un carrosse doré , une femme d'une haute stature, dans tout l'éclat de la beauté, environnée de domestiques richement parés. Le brillant incarnat de ses joues , l'éclatante blancheur de son sein et de ses bras, étaient relevés encore par sa robe de velours noir , par le voile noir qu'elle avait jeté en arrière sur
54 THÉODORE, LE ROF d'ÉTÉ.
ses épaules et par une parure de grenats, d'une valeur inappréciable, qui ornait son cou et ses mains. Les yeux de la belle étrangère rencontrèrent ceux de Frédéric , et, effrayée du feu qu'elle vit s'y allumer soudain , elle les baissa vers la terre avec «ne daace confusion.
l/A voix masculine, qui était celte du majordome de la dame, s'éleva de nouveau pour accuser l'imprudence de celui qui avait lancé la boule de papier. Mais la dame imposa silence à son zélé domestique, et Frédéric gagna le temps nécessaire pour balbutier assez gauchement, par la fenêtre, des excuses passablement incohérentes. La dame trouva plaisir à l'embarras du beau jeune homme, qui était un triomphe pour ses charmes, et dit d'une voix douce et en souriant gracieusement : qu'elle espérait que la petite frayeur qu'il lui avait causée serait compensée avec usure par le plaisir qu'elle aurait à faire sa connaissance , s'il lui plaisait de continuer la conversation de pîain piecL
CIIAPITUE IV. ^J
-^^Sapienli sat! s'écria le savant baron , «Tnn ton de jubilation , et il courut, rapidement pour descendre. A sa rencontre courait presque aussi vite que lui, pressé non pas par des désirs amoureux, mais par son zèle poui- le service et vêtu de sou costume officiel , le procureur de Gênes qui avait habité avant lui l'appartement qu'il occupait ; il venait prendre les papiers qu'il y avait oubliés. Après lui couraient ses trois secrétaires : c'est cette masse que Frédéric rencontra dans sa course, semblable aune comète qui trouve dans son orbite une pauvre planète à laquelle elle apporte la destruction. Le choc fut violent et décisif ; la comète remporta la victoire; la masse planétaire jaillit en éclats et ses débris roulèrent au bas de l'escalier , dont les marches retentirent de coups sourds maintes fois répétés : mais la comète victorieuse ayant perdu elle-même l'équilibre alla" rouler de compagnie avec les vaincLts. Lorsque Frédéric fut arrivé sans encombre an bas de l'escalier, et qu'il
?)6 THJiODORE, LE ROI d'ÉTÉ.
-se fat remis sur ses pieds, le plumitif «'avança vers lui d'un air terrible , et lui demanda d'un ton gravement colère le nom du signore qui avait osé se permettre une si grande inconvenance envers le procui-eur de la sérénissime république de Gênes.
Mais Frédéric, furieux de sa chute ot sm'tout du retard qu'elle avait causé, le jeta de côté , en s'écriant : — Trouverai-je partout cette maudite Gènes dans mon chemin! et il courut vers une porte, qu'il croyait celle de la rue. Mais il s'était trompé, il se vit dans la cour; il rentra donc en jurant dans la maison , et lorsqu'il eut enfin trouvé la porte de la rue, la voiture s'éloignait. La belle étrangère qui le vit arriver, lui cria par la portièi'e d'un ton affectueux : — Pourquoi vous faites-vous attendre si long-temps? Je vais maintenant à l'église....
Frédéric ouvrit les oreilles pour saisir le nom de l'église; mais le roulement de la voiture le couvrit. En frappant du pied