‹ Théodore, le roi d'étéChapitre 91 sur 120 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

raillaient sur leurs tètes. Le vent souffla avec plus de violence et la mer se montrait agitée.

L'une de ces hideuses vieilles se leva et plongea une baguette dans la chaudière, d'où s'éleva une flamme bleue qui éclaira le visage de l'horrible sorcière. Frédéric reconnut aussitôt Wlaska ; seulement elle lui sembla encore plus décharnée et plus noire que de coutume.

— La bouillie épaissit, dit-elle d'une voix glapissante; servons-la à nos hôtes! et les trois vieilles portèrent la chaudière sur le bord du rocher en redoublant leurs hurlemens cadencés. Leurs cheveux gris épars , et les haillons qui leur servaient de vétemens, flottaient au gré du vent qid commençait à souffler de plus en plus avec une violence nouvelle. Frédéric, qui n'avait jamais tremblé dans le combat, sentit une sueur froide inonder son front.

— Mugis, tempête! s'écria Wlaska en agitant sa baguette avec des gestes forcenés : tonnerre, gronde! feu, dévore, écrase , tue ! mer , déborde !

23o THÉODORE, LE ROI d'ÉTÉ.

" — Au nom de Dieu , infâmes sorcièresl s'écria Frédéric sortant de derrière le rocher qui le cachait et en piésentant aux trois vieilles la pointe de son épée , quels sortilèges pratiquez-vous dans le royaume de mon père?

— Malheur à nous ; c'est le prince! dit l'une.

— Le charme est rompu! s'écria une autre, et elles se dispersèrent en poussant des hurlemens. I^ chaudière fut précipitée dans la mer qui bouillonna avec furie, et lança, en mugissant, ses vagues écumantes jusque sur le rocher, comme si elle eût été courroucée de recevoir dans son sein cette préparation infernale. Wlasl<a s'élança au bas du rocher en coin-ant au jeune homme: elle le contempla avec des yeux étincelans, puis elle s'écria avec rage: — A la démangeaison de mes pouces j'aurais du deviner ta venue , pauvre prince , car tu viens toujours ou trop tôt ou trop tard!

— Que £iiis-îu dans ce lieu écarté, Wlaska? lui dit Fiédéric plein de colère.

iCHAPITRE XXIV, 23 ï

^— iFe voulais te déchaîner une belle tempête, mon fils 1 dit la vieille en marmottant et en reculant avec vivacité; une tempête qui devait souffler , souffler, souffler jusqu'aux côtes de la France; et si tu ne m'avais pas interrompue , dans trois fois trois heures les vagues écumaient et engloutissaient les navires; les esprits de l'eau, les requins et les goulus voraces mangeaient dix mille Français. Mais tu m'as troublée , et nous n'aurons qu'un petit ouragan. Adieu. Je te voulais du bien, tu es venu trop tôt. Ne t'en prends qu'à toi. f — Ainsi, c'est pour moi que se faisait ici cette œuvre diabolique , s'écria Frédéric avec une fureur toujours croissante ; et sa voix éclatante dominait les mugissemens de la tempête qui commençait à devenir effrayante.

— Pour qui donc? bel enfant, dit la sorcière avec un sourire amical : je voulais te faire roi de la Corse, car tu vaux mieux que les autres ; mais la chaudière est renversée, et les ombres ne viennent danser

^Ba THÉODORE, le roi d'été.

sur la vapeur qu'à la nouvelle lune. J'en suis fâchée pour Aima, car elle t'aime encore la pauvre fille !

— Écoute Wlaska! s'écria Frédéric en la saisissant rudement par le bras; tu m'as sauvé la vie sur le Rhin, et même dans ce que tu viens de faire aujourd'hui, tu as eu de bonnes intentions à ta manière, ainsi je ne te jugerai pas trop sévèrement; cependant je te jure sur mon honneur de prince que, si je te surprends encore en Corse à employer ainsi tes nuits dans les bruyères, je te fouetterai sur le balai, comme sorcière, et sans miséricorde! Ma cause est bonne et n'a pas besoin du secours de l'enfer.

— Tu es un saint, dit Wlaska attendrie; et les tribulations que tu as supportées t'ont déjà rendu meilleur. Par la grande Isis, tu as l'air d'un roi; c'est pour cela que tu ne le seras jamais !

Elle disparut au milieu de la tempête qui continuait de mugir avec fureur; et comme si les élémens eussent obéi en ef-

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