‹ Théodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 15 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L’idée de la perfection. — La vie ordinaire et la vie religieii:;e. — Le bigotisme protestant. — La religion vivifiante. — L’Évangile et la bouddhisme. — La société américaine. — Les quatre grands pouvoirs. — Les misères sociales. — Comment il n’est pas toujours facile de faire du bien. — Les deui principes politiques. — Un semeur sorti pour semer. — Le chant de l’ivrogne et le texte du ministre. — Music-Hall. — La prédication de Parker. — Sermons et discours politiques. — Philanthropie. — Détesté, mais écouté.

Il imporle de se rendre compte d’une manière plus précise encore du but que Théodore Parker s’était proposé et des moyens qu’il mit en œuvre pour l’atteindre.

Pour lui, nous l’avons vu, la religion répondait ii un besoin inné de la nature humaine et devait être le levain purificateur, le mobile vivifiant de l’activité quotidienne. Être religieux et viser à la perfection sur tous les domaines qu’il est donné à fliomme de parcourir.,^ pour lui c’était tout un.

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UN RÉFORMATEUH AMÉRICAIN. 111

Car si sa religion so r(isiimait dans l’amonr de Dieu, son Dieu, qu’il se gardait bien de définir, était essentiellement la perfection vivante, absolue.

La liberté la plus entière, civile, politique, religieuse, est une des premières conséquences de tels principes, une des premières exigences de leur application. Car l’homme ne peut se développer dans le sens du perfectionnement de son être que moyennant la liberté. Quand on voit ce que, grâce à une liberté si souvent restreinte, à un développement encore bien entravé, l’homme a dtijà réalisé de progrès, de réformes, de conquêtes, sur la nature brute; quand on observe qu’en définitive la vraie moralité et la vraie piété profitent régulièrement des découvertes ou des améliorations émancipant l’homme des servitudes et des entraînements de la vie purement sensuelle; quand on saisit, et dans l’histoire, et dans son propre cœur, celte loi du perfectionnement continu, qui n’est autre chose que l’action incessante du Créateur sur sa créature intelligente qu’il attire vers sa perfection à lui-même, qu’il fait venir à lui en faisant briller à ses yeux la splendeur de l’idéal, — la religion change nécessairement non pas de principe, mais de formes et de contenu. Si elle est la conscience et le resserrement volontaire du lien ([ui

unit l’homme à Dieu, il est clair qu’elle doit inspirer surtout un sentiment profond et continu du devoir du perfectionnement en soi et autour de soi. Donc le culte, public ou privé, l’exercice religieux en général, au lieu d’être son propre but à lui-même ou la monnaie d’un salut qui s’achète, devient un ensemble de moyens dont le but est d’activer et de faciliter le perfectionnement de l’homme tout entier, corps, intelligence et cœur.

Ceci mérite qu’on s’y arrête. Dans les temps où, étranger à l’idée de progrès, l’homme ne voyait dans la Divinité qu’une formidable puissance avec laquelle il fallait avant tout se mettre en règle, coûte que coûte, moyennant des rites magiques ou des absolutions sacerdotales, ou des professions de dogmes pour ainsi dire salutiferes, la vie religieuse et la vie ordinaire faisaient deux choses non-seulement distinctes, mais encore séparées; juxtaposées l’une à l’autre, mais sans pénétration réciproque. L’homme travaillait, gagnait, se mariait, se livrait aux plaisirs de son choix et aux labeurs de sa position ; et puis, il priait, il observait des rites, il fréquentait des prêtres, il hantait des églises, il récitait son chapelet de litanies ou de dogmes. Sans doute les religions quelque peu développées, le christianisme surtout, même sous ses formes les plus imparfaites, ont toujours pré-

tendu diriger aussi la vie ordinaire par leur enseignement moral; mais comme les inévitables transgressions étaient expiées ou compensées par l’un ou l’autre des moyens extérieurs et factices que nous avons énumérés, il en résultait qu’en fin de compte la vie religieuse reprenait, avec sa supériorité sur la vie ordinaire, son caractère à part et continuait de former l’antithèse pure et simple de celle-ci.

C’est ainsi que, pour être religieux, il fallait retrancher autant que possible sur la vie naturelle ; par exemple, passer des heures, des jours, dans des prières indéfiniment réitérées, dans les jeûnes, dans les cérémonies religieuses. On se retirait du monde pour entrer en religion. Le couvent, en effet, était l’idéal. Tous n’y pouvaient entrer, parce que tous n’en étaient pas capables. Mais ceux qui restaient en dehore n’avaient rien de mieux à faire que de se rapprocher de la vie monastique autant que le permettaient les exigences du siècle. Tout cela était absurde, mais logique : Dieu et le monde étaient censés séparés l’un de l’autre, opposés l’un à l’autre; donc la vie religieuse et la vie du monde devaient l’être aussi. Telle est, on peut le voir, l’idée fondamentale qui détermine la direction suivie par 1a piété catholique au moyen ftge.

La réforme fit beaucoup pour briser ce dualisme.

lU THÉODORE PARKER.

Elle fit rentrer en grande partie la vie religieuse dans la vie ordinaire. Ne reconnaissant plus de rite magique ni de pouvoir sacerdotal réel, réhabilitant le mariage et la vie de famille, déniant tout mérite aux œuvres extérieures et n’admettant pas que l’homme pût être sauvé autrement que par sa propre foi individuelle et vraiment à lui, elle diminua considérablement le terrain visible, réservé, qu’occupait avant elle la vie religieuse proprement dite, mais elle rendit plus intense et plus continue l’action des principes religieux sur les sentiments . et les actes de l’existence quotidienne. Cependant elle ne sut pas aller jusqu’au bout de son principe. Son tort fut surtout de confondre la foi avec l’adhésion à certaines thèses dogmatiques, lesquelles, restant souvent sans influence aucune sur le cœur et la conscience, leur étaient en réalité aussi extérieures, aussi étrangères, qu’avaient pu l’être auparavant des paroles de prêtre ou des indulgences de papier. Ce dualisme reposait encore sur le point de vue, peu modifié théoriquement par la réforme dans ses premiers jours, d’un Dieu et d’un monde opposés l’un à l’autre. De là vint que le protestantisme eut aussi et a encore son bigotisme, son formalisme et son opposition méticuleuse à la vie pleinement humaine. L’opinion s’établit souvent dans son sein que les hommes les

plus religieux étaient ceux qui lisaient le plus la Bible, assistaient au plus grand nombre de prédications, priaient le plus souvent, professaient la plus stricte fidélité à l’orthodoxie confessionnelle. Le protestantisme eut son patois de Canaan, comme le catholicisme a son jargon de sacristie, et ce qui, en apparence, n’était qu’un ridicule, était au fond l’indice d’une hostilité plus ou moins avouée à la vie simple et naturelle. De là, en effet, ce puritanisme sombre qui condamnait comme diaboliques l’art, ta science, ta joie honnête. L’important, c’est qu’on pratique, dit le bigotisme ultramontain; l’essentiel, c’est qu’on professe, dit le bigotisme protestant.

En cela, l’un et l’autre ont dévié de la pensée chrétienne fondamentale. L’important, l’essentiel, a dit Jésus, c’est qu’on aime. Aimez, et vous pratiquerez ce qu’il faut faire; aimez, et vous verrez ce qu’il faut croire. Ama et fac quod vis \ a dit Augustin dans son meilleur moment; et nous ajouterons : Ama et crede quod poleris

Supposons maintenant qu’au lieu de séparer Dieu du monde, on voie dans le monde la manifestation permanente de Dieu lui-même-, que l’on

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