‹ Théodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 16 sur 37 · Aime et fais ce que tu veux · texte numérisé non relu

Aime et fais ce que tu veux

1 Aime et crois ce que tu peux.

cherche par conséquent les lois immanentes du monde physique et moral, en se disant que ce sont autant de volontés divines; que l’on arrive par cette voie à la conclusion que l’homme est appelé de Dieu à travailler, à vivre en société, comme fils, époux et père, comme citoyen d’une ville et d’un pays, comme membre enfin de la grande famille humaine; que ce sont là les sphères, non contraires, mais concentriques, dans lesquelles doit se déployer son être et se réaliser son perfectionnement, — dès loi*s la religion, consistant uniquement en formes, en rites et en dogmes, aura perdu toute espèce de valeur. La doctrine religieuse essentielle posera quelques principes, très-riches d’applications, mais très-simples en eux- mêmes. La vie religieuse tiendra relativement peu de place dans l’existence en tant que vie distincte , mais — et c’est là le grand côté de ce point de vue — elle agira du dedans sur cette existence tout entière. Elle en fera une prière continue. Selon la profonde expression d’un apôtre, le manger et 1e boire, le sommeil et la veille, le repos et le travail, tout sera à la gloire de Dieu. Le laboureur à la charrue , l’ouvrier au chantier ou à l’usine, la mère au berceau de son enfant, l’homme d’affaires dans son cabinet, l’artisle à son atelier, le savant dans ses recherches, luiis

porteront partout, dans les petites choses comme dans les grandes, leur désir, leur soif de perfection. C’est par religion que l’on voudra donner à tout le cachet du soigné, du beau, du noble, du bien ; en un mot, du parfait. C’est par religion que l’on s’abstiendra de ce qui souille, énerve ou asservit l’âme. C’est par religion qu’on travaillera à l’extinction des misères et des corruptions sociales. C’est par religion qu’on sera libéral en politique, réformateur pacifique et philanthrope ingénieux. C’est par religion que l’on voudra s’instruire et s’instruire encore, et que les autres aussi puissent toujours plus s’instruire. « Plus de lumière, on n’y voit jamais trop, » tel sera l’hommage continuel qu’une telle religion rendra au Dieu qui est lumière lui-même. Et c’est par le concours de tous ces désirs purs, de tous ces efforts ardents, de toutes ces luttes vaillantes contre le mal et les ténèbres qu’enfin le royaume de Dieu viendra sur la terre comme il vient déjà dans le cœur de tous ceux qui s’enrôlent dans cette croisade sainte.

La religion ainsi conçue parait à peu près annihilée aux partisans des religions du passé , habitués qu’ils sont à la considérer comme nécessairement liée à des actions et à des formes spéciales. Et pourtant elle est aussi réelle , aussi continue, aussi bienfaisante que la sève invisible qui vi-

viüe le tronc, les branches et tes plus petits

rameaux d’un arbre vigoureux et sain. Elle plonge par ses racines dans rélément légitime, bien souvent e.xagéré, mais plus souvent encore méconnu, du mysticisme. A la seule condition de ne pas se poser en ennemi de la raison et de la conscience, le mysticisme, cette joie intense que l’on puise dans le sentiment de la communion personnelle avec Dieu, est une volupté désirable et fortifiante.

Ou tout nous trompe, ou c’est là la religion qu’il faut au xix« siècle. C’est celle surtout qu’il faudra au xx^. C’est de ce côté seulement qu’est désormais la joie, la joie pure et confiante, ce signe sacré des grandes choses qui commencent.

Cette religion des temps modernes n’est pas autre chose au fond que l’épanouissement du principe évangélique devenu vie et puissance en Jésus de Nazareth. Aimer de tout son cœur Dieu, c’està-dire la perfection idéale réelle, n’est-ce pas le premier de tous les commandements? Et aimer comme soi-même l’homme, c’est-à-dire l’être qui possède la perfection virtuelle, l’être perfectible, n’est-ce pas le second, semblable au premier? C’est de cela que dépendent la loi et les prophètes, toute vraie moralité et toute sainte espérance. Ceux qui ont accusé l’Évangile de Jésus de diminuer l’énergie humaine, le faisant ainsi collatéral

du bouddhisme , n’en ont pas compris le premier mot. Le bouddhisme a connu l’amour de l’homme : , de là sa valeur morale et sa beauté; mais il a' ignoré l’amour de Dieu : de là sa faible.sse et sa stérilité.

Nos lecteurs nous pardonneront cette digression prolongée. Si nous sommes sortis de notre sujet, nous n’avons pas cessé de le cotoyer. Théodore Parker eût certainement approuvé tout ce que nous venons de dire dans un langage à peine différent de celui qu’il employait pour populariser des vues toutes semblables. Les pereonnes qui font consister beaucoup de religion dans beaucoup de rites accomplis et beaucoup de dogmes professés, seront probablement disposées à trouver que chez lui la religion était réduite à un minimum imperceptible : car sa confession de foi était fort courte, et jamais homme ne fut moins formaliste, moins ritualiste que lui. C’est au point que, dans notre opinion, il n’a pas été tout à fait juste dans la semi-indifférence avec laquelle il envisageait les deux simples sacrements de l’Église protestante, le baptême et la sainte Cône. Mais si l’on se place au point de vue que nous avons tâché d’exposer, il sera évident que bien peu d’hommes ont possédé et déployé autant de religion (jiie le réformateur américain.

L’avancement religieux, moral et social de l’homme, la guerre déclarée aux ignorances, aux servitudes et aux corruptions qui le retardent sous ce triple rapport, voilà quelle était pour lui la grande tâche. .Mais cette tâche, il devait l’entreprendre dans un temps et dans un pays déterminés : au XIX* siècle, et dans les États-Unis d’.^mérique. 11 avait en face de lui des pouvoirs plus ou moins intéressés ou asservis eux-mêmes aux ahus qu’il voulait voir disparaître, et un peuple fort supérieur à bien d’autres sous une foule de rapports, mais en proie pourtant à des misères ou semblables à celles dont souffrent tous les pays du monde, ou dérivant de son tempérament et de sa situation particulière. Retraçons, en nous servant de ses propres termes, l’état des choses tel qu’il s’offrait à lui et comment il fut amené à la ligne de conduite qu’il adopta pour la réforme du peuple américain *.

Il y a en Amérique, dit-il, quatre grandes forces sociales qu’on peut définir ainsi :

1. Le pouvoir commercial organisé. Il a son siège dans les grandes villes. 11 cherche avant tout à gagner, sans se soucier beaucoup de cette grande justice qui repré-

t. Ce qui suit est traduit de son autobiographie Théodore Parker s Expérience as a minister, adressée par lui à se> paroissiens en l’année 1859, la dernière de sa vie.

ÜN RÉFORMATEUR AMÉRICAIN. 121

sente les intérêts non moins que les devoirs de tous, ni de cette humanité qui fait intervenir les instincts affectueux là même où la conscience dort. Ce pouvoir semble tout contrôler et ne s’incline que devant le tout-puissant dollar.

2. Le pouvoir polilif/ue organisé, les partis au pouvoir ou cherchant à y arriver. Ce sont eux qui font les lois, mais ils sont ordinairement contrôlés par le pouvoir commercial et présentent les mêmes défauts à un degré plus intense encore. Cependant ils doivent s’incliner aussi devant les instincts du peuple , qui intervient quelquefois, dans les grandes occasions, et change alors à son gré la « règle de commerce. »

3. Le pouvoir ecclésiastique organisé, les différentes sectes qui, malgré leurs diversités, s’accordent toutes sur le principe fondamental de la substitution — révélation imposée, substituée aux facultés humaines actives; préservation de la colère de Dieu et de la ruine éternelle par le sang substitué d’un Dieu crucifié, etc. Ce pouvoir est plus fort que les deux premiers, et quoique souvent dédaigné par eux , il peut en quelques années les contrôler tous deux. Dans notre génération, aucun homme politique américain n’a osé le braver.

à. Le pouvoir littéraire organisé, les collèges dotés, la presse périodiqne avec sa triple multitude de journaux commerciaux, politiques, théologiques, et les traités inspirés par l’esprit de secte. Ce pouvoir n’a pas d’idées originales, mais il propage l’opinion des autres

THÉODORE PAKK.EK.

qu’il représente, à la volonté desquels il obéit et dont il est le kaléidoscope.

Je dus examiner ces quatre grandes forces sociales, voir ce qu’elles avaient de bon et de mauvais, me rendre compte de ce qu’une religion vraiment naturelle devait attendre de chacune d’elles, et rechercher la vraie fonction du commerce, du gouvernement, de l’Église et de la littérature. Quand je fus arrivé à la claire conscience de mes principes et aux conséquences qui en découlaient sur tout ce qui m’entourait, je me trouvai grandement en désaccord avec les quatre pouvoirs. Ils avaient un principe, et moi un autre; donc nos tendances, notre direction, étaient ordinairement divergentes, souvent opposées. Je ne tardai pas à m’apercevoir que je n’étais le bienvenu ni à la bourse, ni dans l’État, ni à l’église, ni dans la presse. Je n’y pouvais rien, mais j’avoue que je n’eusse pas prévu un schisme aussi complet entre* moi et les forces supérieures de la société. Pourtant j’avais entrepris une œuvre que je ne pouvais mener à bien tout seul ni peut-être sans l’aide de ces quatre pouvoirs.

Quand je vins me fixer à Boston, mon intention était de faire ([uelque chose jvour les classes dangereuses et faméliques de nos grandes villes. A Boston, la proportion de la pauvreté et de l’immoralité qui s’ensuit est effrayante, quand on se rappelle les avertissements des autres nations et que l’on pense au lendemain. Cependant il me semblait que l’argent donné par la charité publique et privée — deux sources qui ne tarissent

jamais dans notre cité puritaine — était plus que suffisant pour remédier à tout et refouler graduellement la cause invisible et profonde à laquelle on ne songe pas au milieu des tracas des affaires et de l’argent. Sur le pont clair-obscur de notre vie publique, il est une crevasse béante : beaucoup y tombent et y périssent. Notre charité en retire quelques-uns; mais elle ne bouche pas la crevasse , elle n’éclaire pas le pont , elle n’avertit pas du péril. Il nous faut la grande charité qui pallie les effets du mal, et la justice plus grande encore qui en éloigne la cause.

Puis venait l’ivrognerie, la plus grande des malédictions qui pèsent sur les populations ouvrières protestantes du Nord, cause de la désolation la plus hideuse et la plus largement répandue, aussi funeste que le dépérissement par la faim pour les Irlandais catholiques. Aucune des grandes forces sociales n’est son ennemie.

Puis il y avait la prostitution, des hommes et des femmes souillant et souillés, horrible plaie qui noircit la face de notre société. De plus, dans nos grandes villes, je voyais des milliers d’êtres humains, de pauvres Irlandais surtout, que l’oppression chassait vers nous, et qui, sauf la discipline d’un travail d’occasion, ne recevaient chez nous aucune éducation, si ce n’est celte de la rue dans leur enfance, ou du prêtre papiste, ou du démagogue américain, leurs deux pires ennemis...

J’avais aussi remarqué de bonne heure que les criminels sont souvent les victimes plus encore que les enne-

mis de la société, et que nos lois pénales appartiennent encore aux sombres âges de la force brutale : elles tendent uniquement à protéger la société en la vengeant du coupable et non à élever le genre humain en améliorant les condamnés. Dans mon enfance j'avais connu un homme, dernier descendant de plusieurs générations de criminels, qui avait passé plus de vingt ans de sa vie dans notre prison d’État et qui y mourut (ses vols ne montaient pas à vingt dollars), tandis qu’un autre, non mieux né, avait légalement volé des maisons et des fermes, avait vécu en gentleman et laissé à sa mort une fortune considérable et le surnom de iMndshark ( Requin-de-terre). Du temps que j’étudiais en théologie, j’avais tenu une école du dimanche dans la prison de l’État, fait connaissance avec plusieurs condamnés, examiné comment on les traitait, entendu les sermons et les incroyables prières qu’on faisait voler sur la tête de ces malheureux sans défense; j’avais vu les prédicateurs orthodoxes et autres auxiliaires qui leur donnaient l’instruction spirituelle, et j’en avais conclu la complète inhabileté de nos lois pénales pour améliorer le coupable ou prévenir ses progrès dans la voie du mal. Quand je fus appelé à Boston, j’espérais faire quelque chose pour cette classe d’hommes dont les crimes sont parfois un héritage de famille ou de l’infamie sociale, qui sont privés des sympathies du genre humain et qu’on livre inconstitutionnellement à des ministres sectaires dont la fonction est de les tourmenter avant le temps.

Pour tous ces misérables, pour les pauvres, les ivrognes, les ignorants, les prostituées, les criminels, je voulais faire quelque chose, peut-être sous la direction, certainement avec l'aide des hommes influents de la ville ou de l’État. Mais, hélas ! j’avais alors quatorze ans de moins qu’aujourd’hui et ne comprenais pas encore clairement toutes les conséquences de ma position visà-vis des quatre grandes forces sociales. J’ignorais jusqu’à quel point j’avais offensé la religion de l’État, de la presse, du marché et de l’Église. Les cris de destructeur, fanatique, incrédule, athée, ennemi du genre humain, retentirent si universellement que bientôt je m’aperçus que je ne pourrais rien faire d’important au point de vue de cette grande philanthropie dont l’urgence est pourtant si évidente. Vous étiez bien assez nombreux pour former une société reiigieuse mais vous ne l’étiez pas assez et vous n’étiez pas assez riches pour entreprendre et mener à bien une pareilie réforme. Hors de vos rangs, je ne pouvais attendre beaucoup d’aide , pas même en paroles ou en conseils. D’ailleurs, je m’aperçus bientôt qu’il suflîsait de mon nom pour ruiner toute entreprise nouvelle qui lui était associée. Je savais que tous les grands mouvements de l’humanité passent par trois périodes, celle du sentiment, celle des idées, celle de l’action. Je m’étais figuré que l’heure de la dernière avait sonné. Mais voyant que j’avais compté sans mon hôte, je me retournai vers les

I. La congrégation dont Th. Parker était pasteur comptait de sept h huit mille âmes.

deux premières et cherchai, par tous les moyens dont je pouvais disposer, à exciter le sentiment de la Justice et de la compassion et à propager les idées poussant à la quintuple réforme que j’avais en vue. Depuis lors je pris à tâche d’établir les faits de pauvreté, d’ivrognerie, d’ignorance, de prostitution et de crime, d’en exposer les causes, les effets, le traitement rationnel, laissant à d’autres i’œuvre pratique proprement dite. Si je voulais que quelque mesure fût proposée à la législature de la ville ou de l’État ou bien à quelque société philanthropique, je m’y prenais par des voies détournées. Plus d’une fois , j’ai vu mon plan réussir, mes paroles reproduites par les papiers publics, tandis que tout eût été perdu si seulement on avait vu ma figure ^ ou mon nom. Plus d’une fois, par prudence, et non sans succès, j’ai refusé de signer moi-même des pétitions que j’avais lancées. Plus d’une fois j’ai provoqué des conventions ou des meetings dont les directeurs venaient me supplier de ne pas me montrer.

Cette impopularité chronique et croissante, sans diminuer mon activité, lui donna un autre tour. Afin d’accomplir mon œuvre, je devais répandre mes idées aussi largement que possible, sans recourir à ce luxe indécent de réclames si fréquent en Amérique. Lue seule librairie considérable du pays avait consenti à publier mes ouvrages ; encore était-ce à mes risques et périls, et elle n’avalt, dans leur placement, qu’un intérêt pécuniaire bien mince au milieu de ses énormes affaires. Mes iivres n’avaient donc pas les chances ordi-

naires de publicité et de circulation. Il était rare qu’on les exposât en vente, sauf sur un seul étalage, à Boston. Dans les autres États , je dus être souvent mon propre libraire. Aucune revue périodique ne m’était favorable. La plupart des journaux, excepté le New-York Tribune et l'Evening-Post, m’étaient hostiles... Mais la lecture ou conférence publique m’offrit un moyen tout naturel de répandre mes idées. Combattu par les quatre grandes forces sociales, je fus tout surpris de découvrir que, par là, je devenais populaire...

Je voyais mon pays approcher tous les jours d’une crise des plus graves et osciller, sans le savoir, entre deux principes. L’un était l’esclavage , qui mène , je le savais, au despotisme militaire, politique, ecclésiastique, social, et finit par la ruine irrémédiable et désespérée. Jamais peuple, tombé sur cette route, ne s’est relevé depuis. C’est le chemin qu’ont pris bien d’autres républiques que la nôtre, et où elles sont mortes : Athènes et les villes ioniennes dans l’antiquité, Rome et les communes du moyen âge. L’autre était la liberté, qui mène tout à la fois à la démocratie industrielle, au respect du travail , au gouvernement de tous, par tous, pour tous, à la suprématie du droit éternel écrit dans la constitution de l’univers, au bien-être et au progrès général. Je m’aperçus que les quatre grandes forces sociales poussaient le peuple, par la cajolerie aussi bien que par la menace, à prendre la route de la ruine; que “ nos grands hommes, » dont « l’Amérique est plus richement dotée que toutes les autres nations de la

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