LA QUESTION DK L’ESCLAVAGE
pense de 10 dollars était allouée à chaque commissaire par tête de nègre kidnappé. Pour le coup, le Nord commença à se demander si les exigences de ses confédérés du Sud ne tournaient pas à la tyrannie la plus détestable que l’on pût imaginer.
C’est à partir de la promulgation de cette loi alx)ininable que la part prise par Théodore Parker à la grande croisade abolitionniste devint ardente et active. Son adhésion déclarée fut une bonne fortune pour le parti de l’émancipation. Elle lui valut un orateur de premier ordre , un défenseur dont le désintéressement n’était pas suspect, et qui excellait dans l’art de réveiller les consciences assoupies. Avec les Parker, les Suniner, les Wendell Phillipps, les Beecher Stovve, frère et sœur, l’abolitionnisme put se glorifier d’avoir pour organes les voix les plus éloquentes de l’Union.
Les idées de Parker sur l’esclavage n’avaient pas pris dès son adolescence le même tour décidé que ses vues religieuses. Non pas que jamais il ait été partisan de cette institution : le pieux et doux Channing avait déjà, autour de lui et pour les oreilles intelligentes, dénoncé les dangers, les hontes et les immoralités de l’esclavage. Mais on voit qu’il n’attachait pas encore d’importance particulière à la question. Dans une lettre qu’en 1836
il adressait de Washington à sa fiancée, nous lisons ce qui suit :
Naturellement on voit ici beaucoup de nègres. J'ai vu dans le journal d’aujourd’hui un avis contenant une demande de sept cents nègres des deux sexes, payables argent comptant. Cela sonne désagréablement à des oreilles du Nord. Ce sont de singuliers compagnons que ces nègres. Quelques-uns sont fort gais, dansant et cabriolant sur la promenade comme s’ils n’avaient rien à faire qu’à danser. J’ai rencontré deux amoureux nègres qui se promenaient bras dessus, bras dessous, roucoulant et s’entre-baisant, comme s’ils n’eussent pu retenir leur joie en présence d’un autre. Pourquoi la couleur les en empêcherait-elle?
On le voit, l’institution lui répugne théoriquement plus que la vue concrète des esclaves ne l’afflige. Mais à mesure qu’il réfléchit sur les destinées de sa patrie et les obstacles moraux qui s’opposaient à leur glorieux accomplissement, il vit toujours plus se creuser et s’élargir le gouffre béant qui menaçait d’engloutir l’honneur et la conscience de l’Union américaine. En 18^2, le mal lui paraissait tellement sérieux qu’il priait une dame de ses amis, partant pour Georgetown (Virginie), de faire une enquête soigneuse sur les lieux mêmes et de lui faire part de ses expériences. Depuis
LA QUESTION DE L’ESCLAVAGE. Ifil
18^5, l’année de l’annexion du Texas, il ne perdit plus une occasion de tonner contre ce grand « péché du peuple. » Plus le temps marchait, plus il voyait l’orage grossir, et la grande majorité de ses compatriotes marcher à sa rencontre, ceux-ci avec l’aveuglement de l’égoïsme, les autres avec celui de la frivolité. Sa correspondance, ses discours abondent en intuitions prophétiques du grand cataclysme que les sages de la politique matérialiste s’obstinaient à ne pas prévoir. En 1851, il écrivait ce qui suit au Rév. Allen :
Je crois que, si le pouvoir esclavagiste continue de multiplier ses exigences, comme il l’a fait ces dernières années, il y aura une guerre civile qui dissoudra l’Union ou qui extirpera l’esclavage. Le temps de se battre n’est pas encore venu. Quand viendra-t-il? Nul ne le sait. Il peut encore ne pas venir du tout. Dieu le veuille ! Mais ceci est w5'iv6)v xal 6Ûir<a torlv tÔ Te>.o;
Au mois de mai 185/i, au moment de la guerre de Russie, il écrivait à .M. Desor :
I.Æ Sud prend parti pour la Russie. « Seule de toutes « les nations de l’Europe, elle n’a Jamais trouvé à redire
t. Un commencement de douleurs, et pas encore la fin, paroles de Jésus énonçant ses sombres prévisions de l’avenir. Matth. xxiv, 0 et 8.
O à J’esclavage américain ; elle sympathise avec nous. » Voilà ce que les journaux du Sud n’ont cessé de répéter tout l’hiver. Nous aurons quelque Jour un terrible châtiment. Je suppose qu’il viendra du sein de nos propres villes, de la guerre civile.
C’est à peu près en même temps qu’il écrivait à M. Seward, depuis secrétaire d’État de l’Union, le conseiller et l’ami de Lincoln, une lettre d’une perspicitcité rare êt que nous reproduisons en grande partie.
Cher monsieur, — Il me semble que le pays est dans une impasse, et que le peuple doit intervenir pour arracher le pouvoir aux mains des polilicians qui le gouvernent aujourd’hui; sinon, l’État est perdu. Permettez-moi de vous dire in extenso ce que j’en pense. Il y a deux éléments distincts dans la nation, savoir : la Liberté et l’Esclavage. Ce sont deux éléments hostiles de nature et, par conséquent, tendant mutuellement à s’envahir. Naturellement le pays manque d’équilibre. Il est clair pour moi que les deux forces antagonistes ne peuvent longtemps durer dans cette condition réciproque. Il y a trois modes possibles de rétablir l’équilibre national :
1. Il peut y avoir séparation des deux éléments. Alors chacun d’eux formera un tout bien équilibré, exempt de cette cause de dissolution interne et possédant cette unité d’action nationale qui est indispensable. Ou bien