LA QUESTION DE L’ESCLAVAGE
tout entière continue d’exister comme un tout harmonieux, avec l’unité nationale d’action qui résulte de l’unité du territoire. Ou bien
3. L’esclavage peut détruire la liberté, et alors la nation acquiert son intégrité. Seulement ce sera celle du despotisme. Ceci, sans doute, suppose le renversement complet de toutes nos idées et de toutes nos institutions nationales. Il en doit sortir un despotisme industriel, anomalie étrange. L’autonomie locale doit faire place à la centralisation. Les cours d’État doivent disparaitre dans l’énorme éponge qui s’appelle la Cour suprême des États-Unis, et la liberté individuelle s’engloutir dans la masse monstrueuse de la tyrannie démocratique. Alors l’Amérique descend dans le gouffre, ruinée, abîmée, couverte de plus de honte qu’il ne s’en amassa jadis sur Sodome et Gomorrhe. Car nous aussi, dans notre hideuse impudeur, dans notre soif titanique de richesse et de pouvoir, nous avons commis le crime contre nature.
Maintenant je ne crois pas que la réalisation de la première hypothèse soit probable. Nous avons deux classes gouvernantes : 1® les hommes du commerce, qui veulent de l’argent; 2® les hommes politiques, qui veulent du pouvoir. Il règne un étrange accord entre ces deux classes. Les hommes du commerce veulent de l’argent comme moyen de pouvoir, et les hommes politiques veulent du pouvoir comme moyen d’argent. Donc, tant que l’Union procurera de l’argent aux uns et du pouvoir aux autres, les uns et les autres marche-
ront d’accord et travailleront ensemble à « sauver rilnion. » Et comme ni les uns ni les autres n’ont de grandes idées politiques ni de respect pour la loi supérieure de Dieu, tous s'uniront dans ce qui est leur intérêt apparent à tous, c’est-à-dire dans le maintien de l’esclavage et la centralisation du pouvoir.
C’est pour aviser aux moyens (Je prévenir ce danger qu’à la fin de sa lettre il annonçait son intention de prendre part à une grande convention des États libres convoquée à Buffalo, et il terminait en assurant son honorable correspondant de la confiance qu’il mettait en lui « dans ces temps de péril pour la liberté. »
En 1856, dans une lettre écrite à M"« H..., alors en Europe, nous lisons ce qui suit :
Il y a deux constitutions en Amérique, l’une écrite sur du parchemin, déposée à Washington; l’autre, écrite aussi sur parchemin, mais sur une peau de tambour. C’est à celle-ci que nous devrons en appeler, et sous peu. Je fais tous mes arrangements pécuniaires dans la prévision d’une guerre civile.
Fragment d’un discours prononcé la même année :
Nous marchons vers une guerre pire que celle de Crimée. Elle a déjà commencé. Combien de temps dure-
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ra-t-elle? « Jusqu’à ce que l’esclavage ait mis la liberté « par terre, » disent nos maîtres du Sud ; et nous répondons énergiquement : jusqu’à ce que la liberté ait chassé l’esclavage de l’Amérique.
Passage d’un autre discours prononcé eu 1858 :
Nous avons trop négligé notre milice; nous pouvons avoir besoin de soldats au moment où nous y penserons le moins.
Fragment d’une lettre écrite de Rome, en 1859, à M. Francis Jackson :
Le peuple américain va, je pense, marcher au son d’une rude musique, et il vaut mieux pour lui qu’il y songe à temps. Il y a quelques années, il ne semblait pas difficile, d’abord d’arrêter l’esclavage, puis d’y mettre fin sans verser le sang. Je crois que maintenant cela ne se peut plus, ni maintenant, ni plus tard. Toutes les grandes chartes de l’humanité ont été écrites avec du sang. Un jour, j’espérai que celle de la démocratie américaine pourrait être grossoyée avec une encre moins coûteuse. Mais, à cette heure, il est visible que notre pèlerinage nous mène à une mer Rouge où plus d’un Pharaon va sombrer et périr. Hélas! que ne sommesnous assez sages pour être justes, ou assez justes pour être sages, et gagner beaucoup à peu de frais !
Autre fragment d’une lettre écrite de Rome, même année, à Osgood :
Je ne m’étonne pas de la tentative du capitaine Brown à Harper’s Ferry. Ce n’est que le commencement, la fin n’est pas encore venue. Mais telle est ma confiance dans les institutions démocratiques, je ne crains pas le résultat. L’Amérique a devant elle un bien glorieux avenir, mais de l’autre côté de la mer Rouge.
Ces citations ne font pas seulement honneur à la puissance de prévision de Théodore Parker. Elles nous expliquent aussi le zèle dévorant qu’il déploya contre un fléau dont, avant les autres, il voyait si bien l’horreur et la proximité.