‹ Théodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 23 sur 37 · I.ES KIDNAPPEES · texte numérisé non relu

I.ES KIDNAPPEES

Le Courrier de Charleslon. — Les noirs réfugiés. — Les comités de vigilance. — Le chemin de fer souterrain. — La conscience et la loi. — William et Hélène Craft. — Le mariage des proscrits. — L apologie d’un pasteur abolitionniste. — Shadrach. — Thomas Sims, — Lettre aux Syracusains. — Anthony Bums. — Un meeting à Faneuil-Hall. — Un coup manqué. — Un esclave racheté. — Poursuites judiciaires.

La liste serait longue de tous les discours prononcés par Théodore Parker contre l’esclavage. La presse du Sud ne tarda pas à dénoncer ce mad pardon, ce curé enragé, qui venait ainsi clabauder contre l’arche sainte. Le Courrier de Charleston, entre autres, se distingua par l’âpreté de ses attaques. Pour toute réponse, Parker publia les annonces de vente à l’encan et les offres de marchandise que contenait le numéro même où il avait été si rudement attaqué. Ici on offrait des « nègres sains et vigoureu.v, beaux et vifs; » là.

des « valuable negroes; » ailleurs, « des enfants de neuf ans, de quatre ans, de six mois (!!) ; o plus loin, t( une intelligente brune. » Sur la même colonne et au-dessous les uns des autres, on lit : « Bœufs et étalons. » — « Un buffletin et son harnais à vendre. » — « Un bon cuisinier, à la fleur de l’âge (in tfie prime of life). » La réplique suffi.sait.

Mais son opposition à l’esclavage devait le mener plus d’une fois de la controverse théorique à la lutte matérielle. Nous avons dit la pénible impression que la loi rendue contre les esclaves fugitifs produisit d’un bout à l’autre des États du Nord. Les habiles politiques du Sud ne l’avaient pas prévue, du moins au degré où elle se manifesta dès l’abord. Quand on s’est endurci dans le dédain des sentiments sympathiques de la nature humaine, on oublie qu’ils peuvent encore être très-vivants chez d’autres, et on ne les compte plus parmi les forces sérieuses dont il faut calculer la résistance. On peut se figurer l’angoisse inexprimable dont furent tout à coup saisis des milliers de malheureux qui vivaient paisiblement depuis de longues années dans les villes et les villages du Nord, peu aimés de la population blanche, mais après tout infiniment plus à l’aise au grand air de la liberté que dans la vieille maison de servitude. Beaucoup s’étaient amassés un petit pécule, s’étaient mariés.

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prospéraient honnêtement. Tous travaillaient et remplissaient librement des fonctions subalternes, mais suffisamment rétribuées et dont on eût eu quelque peine à charger de fiers Yankees. Ils étaient domestiques, commissionnaires, ouvriers cordonniers ou tailleurs, etc. La loi les protégeait comme les blancs; ils pouvaient procurer à leurs enfants les bienfaits de l’instruction, et si la société blanche leur était presque entièrement fermée, la charité chrétienne du moins subvenait à leurs misères. Mais, la fameuse loi votée, tout changeait pour eux comme par un coup de foudre. D’une heure à l’autre, au nom des lois fédérales, votées par les deux chambres et sanctionnées par le président de la république américaine, chacun d’eux pouvait être appréhendé au corps et renvoyé à ses anciens maîtres pour y subir de dure châtiments corporels et retomber dans une servitude pire que la première. Dans les trois joure qui suivirent la signature du bill par le président, plus de quarante ex-esclaves s’enfuirent de Boston. Une exode du même genre commença dans les autres villes.

C’est alore que le peuple honnête du Nord commença à se sentir saisi d’une de ces indignations anglo-saxonnes qui ressemblent à une marée montante sous l’impulsion d’une tempête encore lointaine. Au premier moment, on les croit inoften-

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sives ; mais peu à peu l’ouragan se déchaîne et il n’existe pas de puissance au monde qui puisse arrêter les flots furieux qu’il pousse en avant.

En beaucoup d’endroits, on tint des imlignaul meetings, et on organisa des « comités de vigilance, » dont la mission était d’empêcher l’arrestation des esclaves fugitifs ou, s’ils étaient arrêtés, de leur fournir toutes les assistances légales de nature à les préserver d’être renvoyés à leurs anciens maîtres. Les traqueui*s d’esclaves du Sud ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’il était difficile et quelquefois dangereux d’exercer leur industrie dans les États libres. L’opinion se répandit même, parmi les noirs comme parmi les blancs, que la loi était inexécutable, et qu’elle resterait letti'e morte. Ce fut aussi par les soins de ces comités que s’organisa ce fameux (( chemin de fer souterrain, » underground railway, qui a joué un si grand rôle dans l’histoire de l’esclavage aux États-Unis. ■ Cette entreprise avait pour but' d’aider par des moyens secrets les esclaves fugitifs à échapper aux kidnappers, aux officiers de police et aux chiens dressés à la poursuite des noirs. On a pids beaucoup moins de précautions, on s’est enveloppé de moins de mystère pour renverser des dynasties soupçonneuses et armées de pied en cap, que pour faciliter aux pauvres fuyards leur passage au (ia-

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nada. Quelle honte pour la république américaine que des êtres humains, à qui l’on n’avait aucun crime à reprocher, aient dû, pendant plusieurs années, attendre l’instant où ils toucheraient le sol soumis à Sa Majesté Britannique pour respirer à pleins poumons et s’écrier : Enfin, je suis libre! Chaque année, jusqu’au moment de la guerre civile, pr^s d’un millier de fugitifs ont profité du chemin de fer souterrain.

Cependant, il ne faudrait pas s’imaginer que cette réaction de l’opinion populaire fût déjà universelle ni qu’elle fût encore assez puissante pour neutraliser les effoils du parti opposé. Le pli des concessions au Sud sur cette question était pris depuis trop longtemps pour qu’il en fût ainsi. Dans les campagnes et dans les petites villes, l’indignation était générale. Mais là n’était pas le gros de la population noire. Dans les grandes villes, où elle était beaucoup plus condensée, il y avait à côté d’elle une mob blanche, composée surtout \ d’Irlandais, qui ne voyait aucun inconvénient à ce ^ que l’exécution de la loi fît renchérir certains salaires. Cette mob était de plus l’instrument aveugle de hautes influences politiques et commerciales qui attachaient une grande importance à ce que la loi fût exécutée. L’homme politique le plus éminent du Nord, Daniel Webster, qui bri-

guait les honneurs de la présidence, voulant se concilier les voix du Sud, déployait toutes les ressources de son talent pour persuader à ses concitoyens qu’il ne fallait pas encourager les abolitionnistes et qu’on devait se résigner au bill des esclaves fugitifs par respect pour la loi et par amour de l’Union. Triste palinodie d’un homme doué d’un rare mérite, qui démentait libéralisme de sa jeunesse soUs la fascination de ce fauteuil présidentiel où l’ingratitude du Sud et sa mort prochaine devaient l’empécher de monter! On conçoit l’embarras dans lequel se trouvaient les honnêtes gens du Nord à qui l’on venait dire : C’est une dure loi, mais enfin une loi, et tout bon citoyen lui doit obéissance. Le respect de la légalité est, on le sait, une vertu anglo-saxonne ’. Puis le Sud commençait à faire entendre des menaces de sécession si l’on n’avait pas d’égard à ce qu’il appelait ses droits. 11 y eut même, surtout dans les chaires des grandes villes, des prédicateurs qui, à la parfaite jubilation des autorités locales et des notables de leurs communautés, présentèrent l’obéissance à celte loi infâme comme un devoir envers Dieu. C’est grâce à cette neutralisation, mi-partie honnête, mi-partie intéressée,

1. Voir, à la fin du volumo, comment Parker envisageait cette question de légalité. Fragments traduits, V.

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des efforts des comités, qu’environ deux cents arrestations eurent lieu dans les États du Nord pendant les six années qui suivirent la promulgation du bill. C’est très-peu en comparaison de ce que les esclavagistes avaient espéré ; mais, pris en luimême, ce chiffre n’en est pas moins considérable. Sur ce nombre, une douzaine d’esclaves kidnappés furent délivrés par le peuple indigné; quelques autres purent prouver qu’ils étaient légalement libres. Le reste fut renvoyé au Sud et remis aux fei's.

Boston fut une des premières villes du Nord qui vit s’organiser un comité de vigilance, et Théodore Parker un des premiers , dans Boston, à en faire partie. 11 en fut bientôt nommé président. C’est aloi*s que le moment vint où des paroles il dut passer aux actes.

Des kidnappers étaient arrivés à Boston en octobre 1850, porteurs de mandats d’arrêt contre deux noirs évadés de la Géorgie, un jeune homme du nom de Craft et sa compagne Hélène. Tous deux vivaient tranquillement de leur Iravail et faisaient partie de l’église de Parker. Dans l’idée des meneurs du Sud, il s’agissait surtout de consolider l’autorité de la loi nouvelle par une capture éclatante, opérée au foyer même de l’abolitionnisme. Les pauvres jeunes gens furent immédiatement mis sous la jirotection du comité de

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vigilance. Ils savaient ce qui les attendait s’ils étaient arrêtés : de cruels châtiments pour l’homme, la maison de prostitution pour la femme, qui était jeune. La population de Boston, mise en éveil par le comité, était décidée à ne pas laisser le rapt s’accomplir. Les kUluappers cherchèrent à attirer leur proie dans un guet-apens. Leur ruse fut déjouée. Mais ils pouvaient recommencer, et, aprt>s tout, la police fédérale devait leur prêter mainforte. Parker cacha Hélène chez lui. Il était passible pour cela, d’après les dispositions de la loi nouvelle, d’une amende de 1,000 dollars et de six mois de prison. La jeune femme resta chez lui près d’une semaine. Son mari s’était armé, et pouvait, grâce à l’appui certain du peuple, circuler de jour dans la ville. Un extrait du journal de Pai ker nous montrera les dispositions qui l’animaient alors :

Je n’aime pas la violence, je respecte la vie humaine comme une chose sacrée ; mais je déclare solennellement que je ferai tout ce que je pourrai pour arracher tout esclave fugitif des mains de tout officier de police qui tentera de le ramener dans la servitude. Je lui résisterai aussi doucement qu’il me sera possible, mais avec toute la force aussi dont je puis disposer. Je sonnerai les cloches, j’alarmerai la ville, je servirai de tête, ou de pied, ou de main, à toute compagnie de braves gens qui voudront venir avec moi sans autres

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armes que leurs mains. Je le ferai d’aussi bon cœur que je retirerais un homme de l’eau, que j’en arracherais un autre de la gueule d’un loup, ou des mains d’un assassin, Qu’est-ce qu’une amende de mille dollars et six mois de prison pour la liberté d’un homme? Que mon argent périsse avec moi, s’il vient se placer entre moi

et l’éternelle loi de Dieu !

Il dut toutefois s’armer lui-méine, le bruit s’élant répandu qu’on voulait envahir de nuit sa maison. Mais, après avoir fait tenir aux kidnappers et aux policemen l’avis ,que quiconque pénétrerait dans son domicile ne le ferait qu’au péril de sa vie, il alla trouver les kidnappers eux-mémes dans leur hôtel et leur fit, des dispositions croissantes de la population à leur égard, une peinture telle qu’ils jugèrent à propos de repartir par le premier train.

Pendant ce temps, le comité de vigilance avait ramassé la somme nécessaire pour payer le passage des deiix proscrits en Angleterre et faciliter leur premier établissement à Londres. Jusqu’au moment de leur embarquement sous la protection du pavillon britannique, on pouvait craindre que les esclavagistes ne voulussent prendre leur revanche. Craft et sa femme étaient époux depuis plusieurs années, mais à la mode nègre, les planteurs du Sud ne songeant guère à régulariser l’état

civil de leur hdtail humain. Ils voulurent, avant de partir, que leur union fût légitimée conformément aux lois des États-Unis. Ce fut Parker qui les maria, et lui-même a raconté dans une lettre à l’un de ses paroissiens ce qu’il fit en cette circonstance.

J’ai pour coutume, avant de procéder à un mariage cpielconque, de rappeler au jeune couple les devoirs auxquels ils s’engagent, en y ajoutant quelques applications en rapport spécial avec les circonstance.s et le caractère des conjoints. Je leur dis donc ce que je dis ordinairement à tous les nouveaux époux. Puis je dis à Craft que leur position exigeait de lui des devoirs particuliers. Il était proscrit. Dans toute l’étendue des États-Unis, il n’y avait pas de loi qui protégeât sa liberté. C’était uniquement de l’opinion publique de Boston et de lui-même que sa liberté dépendait. Si un homme l’attaquait pour le réintégrer dans l’esclavage, il avait le droit, le droit naturel, de lui résister jusqu’à la mort, mais il pouvait refuser de faire usage de ce droit pour lui-même, s’il le jugeait bon, et souffrir qu’on refît de lui un esclave plutôt que de tuer ou de blesser le chasseur d’esclaves qui s’attaquerait à lui. Mais, quant à sa femme, c’était sur lui, sur sa protection qu’elle devait compter, c’était son devoir de la protéger, et un devoir que, selon moi, il ne pouvait pas décliner. En conséquence, je lui enjoignis, si les pires extrémités survenaient, de défendre la vie et la liberté de sa femme à tout risque, contre tout chasseur d’es-

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claves, dût-il pour cela creuser son propre tombeau et celui d’un millier d’hommes.

Puis vint la cérémonie proprement dite du mariage, suivie d’une prière inspirée par la circonstance. Après cluoi, je lui fis remarquer une Bible sur une table, une épée sur une autre, et je lui dis l’usage qu’il fallait faire de l’une et de l’autre. Je pris la Bible, la mis dans la main droite de Craft : « Elle contient, lui dis-je, les « plus hautes vérités dont la race humaine soit en pos- « session, c’est un instrument dont vous devez vous « servir pour le salut de votre âme et de celle de votre « femme. » Je pris alors l’épée (c’était un « couteau californien, » je n’en avais jamais vu de semblable auparavant, et je ne suis pas très au fait de cette sorte de choses), je la lui mis dans la main, et je lui dis que, si les pires extrémités survenaient et qu’il ne pût recourir à d’autres moyens, il devait s’en servir pour protéger la vie ou la liberté de sa femme. Je lui dis que je détestais la violence, que je respectais la vie humaine comme une chose sacrée, et que les cas, selon moi, étaient bien rares dans lesquels on est en droit de l’ôter â qui que ce soit; mais que s’il ne pouvait autrement sauver la liberté de sa femme, il se trouverait dans un de ces caslà. Ainsi, moi, ministre de la religion, je déposais entre ses mains ces deux instruments dissemblables, l’un pour le corps, si besoin en était, l’autre pour l’âme à tout événement. Mais je lui recommandai de ne se servir de l’épée qu’à la dernière extrémité, de ne pas nourrir de sentiments vindicatifs contre ceux qui jadis l’avaient

tenu dans Ips fers, ni contre ceux qui voudraient les y ramener, sa femme et lui. « En vérité, lui dis-je, si vous ne n pouvez vous servir de l’épée pour la défense de votre M femme sans haine contre l’homme que vous devrez « frapper, votre action ne sera pas sans péché. «

En un mot, je lui donnai les mêmes conseils qu’en même occurrence j’eusse donnés à des blancs, — par exemple à des évadés de l’ancien bagne d’Alger.

Le jeune couple parvint à quitter l’Union et à passer en Angleterre. C’était en 1851, l’année de la première grande exposition. La foule courut les voir au Palais-de-Cristal. Les États-Unis, qui ne brillèrent que médiocrement dans ce concours industriel, purent néanmoins exhiber aux yeux du vieux monde un produit vraiment indigène, deux innocents qui chantaient God save thc qiœen! pour remercier le ciel d’avoir fait perdre leur piste aux traqueurs d’esclaves!... C’est ce que Parker ne manqua pas de raconter à ses susceptibles compatriotes de la manière caustique propre à son genre d’éloquence. Bien mieux : il écrivit une lettre au président Fillmore pour lui dire ce qu’il avait fait afin de rester fidèle à sa religion, c’est-àdire au respect des lois divines. 11 ne reçut pas de réponse, mais on n’osa pas ordonner de poursuites.

C’est en mai de la même année 1851, qu’au sein de la conférence des pasteurs de Boston, il présenta

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son apologie de la conduite que, comme pasteur, il avait tenue dans l’affaire de Craft. Ses adversaires lui reprochaient aigrement d’être un violateur des

lois du pays, et d’encourager à leur violation par la

parole et par l’exemple. Il se défendit de manière à ôter à ses agresseurs toute envie d’y revenir. Citons au moins la fin de ce vigoureux discours :

Oui, j’ai des noirs dans mon église, des esclaves fugitifs. Ils sont la couronne de mon apostclat, le sceau béni de mon ministère. Je suis obligé de prendre soin de leurs corps si je veux sauver leurs âmes... J’ai donc été obligé d’ouvrir ma maison à mes paroissiens et de la mettre à l’abri des griffes des kklnappers. Oui, messieurs, j’y ai été obligé, et même de faire garder ma porte jour et nuit; j’ai dû, oui, j’ai dû m’armer moimême. Cette semaine-là, j’ai écrit mon sermon un pistolet sur mon pupitre, un pistolet chargé, voyez-vous, la capsule au piston, prêt à tirer. Et même il y avait une épée nue à la portée de ma main. J’ai fait cela à Boston, en plein xix'' siècle, forcé de le faire pour défendre des innocents, membres de mon église, qu’on voulait envoyer à pire que la mort!

Vous savez que je n’aime pas à me battre : si je ne suis pas partisan de la non-résistance, il me faudrait de bien graves motifs pour me décider à répandre le sang humain. Mais que vouliez-vous donc que je fisse? Écoutez. Je suis né dans la petite ville où commença la guerre de l’indépendance. Les cendres des citoyens qui

Digilized by Goc^le

tombèrent les premiers dans cette guerre reposent sous le monument de Lexington , ce monument consacré à lu liberté et aux droits du genre humain. On y lit qu’ils sont morts pour la cause sacrée de Dieu et du pays. (i’est la première inscription que j’aie lue de ma vie. Ces hommes sont mes parents. Ce fut mon grand-père qui, le premier, tira l’épée lors de la révolution. Lui et mon père étaient au premier feu. Le sang qui a coulé là coule aujourd’hui dans mes veines. Et puis, quand j’écris chez moi, dans ma bibliothèque, d’un côté est la Bible sur laquelle mes pères ont prié matin et soir pendant plus de cent ans; de l’autre est la carabine que mon grand-père portait à la prise de Québec, dont il se servit avec quelque chaleur à la bataille de Lexington, et encore un trophée de la même guerre, le premier mousquet pris par les « insurgents, » pris aussi par mon grand-père. Et avec de pareils symboles sous les yeux, avec de pareils souvenirs dans mon cœur, quand un de mes paroissiens, quand une femme échappée de l’esclavage, poursuivie par des voleurs, vient se réfugier chez moi, vous voudriez que je lui fermasse ma porte, que je ne la protégeasse pas jusqu'à mon dernier .‘^oiipir !...

0 mes frères! je n’ai pas peur des hommes. 11 se peut que je les offense. Je me soucie peu de leur haine ou de leur estime. Je ne prends pas grand soin de ma réputation. Mais jamais, jamais, je n’os'erais violer l’éternelle loi de Dieu! Vous m’avez souvent taxé d’incrédulité. Je l’avoue, je diffère largement de vous en théologie; mais il est un point sur lequel je ne puis m’empêcher d’être

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très-croyant. Je crois eu Dieu, le Pèrtî intiiii, le père de riiomme blanc et le père aussi de l’esclave de l’homme blanc. Advienne que pourra, je ne saurai Jamais violer sa loi. Et vous?

Le parti esclavagiste de Boston se trouvait passablement décontenancé par l’échec de sa première tentative. Ses amis du Sud voulurent à tout prix avoir leur revanche. Leurs mesures, cette fois, furent prises plus secrètement; et un noir du nom de Shadrach fut arrêté dans Boston le 15 février 1851, et mis à la disposition du tribunal, qui devait prononcer sa réintégration dans les mains de son ancien maître. Cette fois encore, la loi fut plus faible que l’opinion. Aux applaudissements du peuple, une bande d’hommes de couleur pénétra brusquement dans la salle des séances, et enleva Shadrach avant même que les officiers de police se fussent aperçus qu’ils avaient affaire à une émeute. L’affiche placardée sur tous les murs de la ville par le comité que présidait Parker avait échauffé les esprits.

On intenta des poursuites contre les libéiateiirs ■ de Shadrach. Les légistes du comité de vigilance assistèrent immédiatement de leurs conseils les individus [loui'suivis. On ne put réunir de charges

suffisantes pour une mise en accusation que contre

celui <iui avait dirigé la bande libératrice, uu jeune mulâtre nommé Robert Morris, qui étudiait en droit. Le jury, à riinanimité, le renvoya absous.

Ce second échec e.vaspéra les esclavagistes. 11 faut se rappeler qu’alors le pouvoir fédéral, la poste, la police, l’armée, tout était à la disposition de ce parti. Plus l’opinion des honnêtes gens du ,\ord se roidissait contre l’exécution d’une loi inique, plus l’aniour-propre du parti était intéressé à lu braM'r. 11 \ avait 9,000 iioiis dans Rostoii, et près d’une année .s’était écoulée depuis la promulgation de la loi sans qu’on fût parvenu à en reprendre un seul. Cela devenait décidément iiisupporluble. Ln véiitaLîe complot s’ourdit pour venger la légalité aux dépens d’un pauvre nègre iionimé Thomas Siins, qui fût liidnappé dans les rues de Boston, pendant la nuit du 3 avril 1851. Les passants voulurent intervenir, mais la police les en détourna en alléguant qu’on l’arrêtait comme perturbateur du repos public, et non comme esclave fugitif. 11 fut immédiatement traduit devant le tribunal sans pouvoir obtenir de jugement devant un jury, et, au mépris des lois du Massachussets, qui pourtant garantissent un tel juge- • ment à tout accusé, il fut condamné. Une tourbe de gens apostés à dessein dans la salle applaudit au ingemenf. Mais, malgré les forces imposantes

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qu’on avait déployées pour intiinider la population, la police n’osa pas opérer de jour son extradition. Ce fut de nuit, à la dérobée, qu’on le transféra à bord d’un vaisseau prêt à partir. Quelques jours après, on le débarquait à Savannah, où il fut jeté en prison, puis passé par les verges à plusieui’s reprises. Depuis lors, il disparût sans qu’il fût possible de savoir ce qu’il était devenu.

L’indignation fut grande à Boston. Pour la première fois, le crime légal avait été commis dans les rues de la lièie cité. La conscience publûiue fut vengée quelques joui*s après par Théodore Parker dans son fameux discoui's intitulé the Chicf-Sim of the people, les Péchés capitaux du peuple*. On ne se borna pas à discourir. Un an après, un antiesclavagiste éminent et décidé, ami de Parker, M. Ch. Sumner, était nommé pour la première fois meinbie de ce sénat américain, où il devait renouveler la tradition des vertus antiques par la courageuse énergie avec laquelle il planta, eu plein congrès, à la face même du parti contraire encore tout-puissant, ce drapeau de l’émancipation qui flotte aujourd’hui victorieux sur les conseils de l’ünion. Les esclavagistes n’osèrent pas, de quelque temps du moins, recommencer leurs insolents défis

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