‹ Théodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 24 sur 37 · Voir les fragments de ce discours à la fin du volume · texte numérisé non relu

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à l’opiiiiou publique de Boston. L’année d’après, le jour annivei-saire de l'extradition de Thomas Sinis, Parker prononça, dans une séance publique du Comité de vigilance, un autre discours plein de laits et d'éloquence qui fit une impression profonde. C'est là que se trouve cette accablante application de l’un des passages les plus connus du Aouveau Testament :

De la dure maison de .servitude un homme s’était réfugié au sein du peuple du Massachussets. On n’avait d’autre crime à lui reprocher que l’amour de la liberté. 11 vint à nous comme un étranger qui compte sur l’hospitalité sacrée : Boston le prit et le jeta illégalement en prison. 11 avait faim : Boston lui donna à manger la ration de ses criminels. 11 avait soif : Boston lui donna à boire le bel et le vinaigre des esclaves, 11 était nu : Boston le couvrit de chaînes. Malade et en prison, il demandait un consolateur : Boston lui envoya un marshal et un commissaire, Boston le remit à des voleurs d’hommes, rebut de l’humanité, pour qu’ils en fissent leur esclave. Pauvre, enchaîné, voyant le gouvernement de la nation contre lui, il demanda des prières à no.s églises '■ : nos églises mercantiles lui répondirent par des imprécations. 11 nous demandait, au nom de notre

1. C’est, en effet, ce qu’avait fait le pauvre nègre. Mais la coterie politico-commerciale, qui avait la haute main dans les consistoires, ferma la bouche aux ministres officiants, dans la crainte d’une émotion populaire.

LES KIDNAPPEES.

Dieu, le sacrement de la liberté : au nom de leur trinité, la trinité d’argent, au nom de leur Dieu de métal, elles l’ont baptisé Esclave! Boston était la marraine. L’église mercantile de la Nouvelle-Angleterre lui a dit : « Ton nom est Esclave : je te baptise au nom de l’aigle « d’or, du dollar d’argent et du centime de cuivre! »

Cet événement avait forcé le. Comité de vigilance à redoubler d’efforts et de fidélité à son titre. Sa meilleure tactique était évidemment de faire partir les fugitifs menacés d’être repris, avant que les limiers du Sud fussent sur leur piste ou qu’ils eu.ssent pris les mesures légales nécessaires pour se faire délivrer leur proie, ce qui lui réussit plus d’une fois. C’est ainsi qu’il put, dans l’espace d’une seule année, faire passer au Canada quatre cents personnes de couleur. De plus, les Comités de vigilance des différentes villes étaient entrés en correspondance pour s’entr’aider dans leur œuvre commune. Ailleurs qu’ii Boslon, Syracuse (New- York) entr’autres, des esclaves capturés par la ruse avaient été délivrés de force par la population mise sur pied aux sons du tocsin. Parker écrivit au.v SyraciLsains une lettre de congratulation, dans laquelle on lisait, parmi d’autres passages pleins d’ironie et de passion :

Lft bill des esclaves fugitifs est une des lois les plus

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IHti THÉODORE PARKER.

iniques qui aient été décrétées dans notre siècle. Elle n’est bonne qu’à être violée. Au nom de la justice, j’adjure quiconque aime la loi de violer cette loi-là, pacifiquement s’il le peut, à force ouverte .s’il le doit. Nous devons la traiter comme nos pères traitèrent le Slamp-Acl au dernier siècle. Toute la puissance britannique ne put l’impo.ser aux Américains récalcitrants. Je ne suppose pas que cela puisse toujours se faire sans souffrance individuelle, perte d’argent, emprisonnement, etc. On n’achète, pas la liberté avec de la poussière. Je crois que le christianisme a coûté aussi quelque chose, j’entends le christianisme de Jésus-Christ. Il est un autre genre de christianisme qui ne coûte rien, — et qui, même à ce prix, est encore trop cher.

Ces occupations fatigantes venaient encore s’ajouter à toutes celles que nous avons énumérées. Parker souffrait beaucoup de l’impossibilité de continuer des travaux scientifiques au milieu du fracas de cet orage permanent; mais il se résignait à faire son devoir du jour et de l’heure, remettant à une période moins agitée la composition de plusieurs ouvrages de longue haleine qu’il méditait depuis longtemps. Cependant, le parti esclavagiste poursuivait au congrès le cours de ses triomphes et présentait le hill du Kansas- Nebraska, qui portait une nouvelle atteinte aux principes de la liberté et aux droits des États libres.

LES KIDNAPPEES.

Malheureusement, il arrivait ce qui arrive si souvent lorsque la lutte se prolonge entre une population animée de sentiments généreux, mais ne voulant pas faire de révolution, et un pouvoir organisé, maître des influences, des forces matérielles et des intérêts : si seulement ce pouvoir prend soin de ne pas trop exaspérer les sentiments qui lui sont contraires, il peut, presque à coup sûr, spéculer sur la lassitude des esprits et l’apaisement graduel des premières colères.

Ainsi marchaient les choses en Amérique pendant les années La première ardeur,

déployée contre la loi des esclaves fugitifs, avait diminué, particulièrement à Boston. Depuis le rapt de Thomas Sims, les esclavagistes avaient prudemment lais.sé dormir leur loi d’iniquité, trouvant le Comité de vigilance toujours prêt à leur faire échec. D’autre pari, l’ascendant que le Sud devait è sa cohésion, à .son audace, à son effronterie même, avait fini par imposeï- à beaucoup de gens du Nord. Aussi, dès que le bill du Nébraska eut été adopté par la législation fédérale, le pouvoir esclavagiste voulut-il profiter de sa nouvelle victoire pour consolider les anciennes. Un autre pauvre diable de nègre fut arrêté le 2k mai 1854 sous une fausse prévention de vol et chargé de fers, en attendant la comédie de jugement qui

THf'OnORE PAHKEK.

il<*vail !<• rendro à son ancien maître, le colonel Sutlle, d’Alexandrie (Virginie).

Tliéodore Parker mit immédiatement le Comité de vigilance en mouvement. Il alla lui-même voir le malheureux enchaîné, et fit tant qu’on lui ôta ses fers; mais on ne lui rendit pas la liberté. En même temps , un « meeting d’indignation » fut convoqué à Faneuil-Hall, le forum ordinaire des citoyens de Boston, qu’ils doivent au legs généreux d’un de nos compatriotes mort dans cette ville au siècle dernier. La situation était des plus graves. On savait qu’en prévision de ce qui pouvait arriver, des soldats fédéraux gardaient les abords de la prison ; et l’ordre, disait-on, leur avait été donné de tirer sur le prisonnier plutôt que de le laisser enlever. L’autoriti* fédérale avait aussi donné ordre de diriger sur Boston des forces imposantes. Enfin, la milice elle-même de la ville était sur pied. Tout cela pour forcer un malheureux nègre à redevenir esclave! La foule indignée remplissait Faneuil-Hall. La parole brûlante de Parker surexcitait encore les sentiments dont elle était animée :

Daniel Webster a dit un jour, s’écriait-il, qu’il n’y avait pas de Nord. Non, il n’y en a pas. Le Sud s’étend désormais jusqu’aux frontières du Canada. Non, mes-

LES KIDNAPPEES.

sieurs, il n’y a plus de Boston aujourd’hui. Il y eut une fois une ville qui s’appelait Boston. Maintenant il y a un faubourg-nord de la ville d’Ale.xandrie. Voilà ce qu’est Boston. Et vous et moi , humbles sujets de l’État de Virginie... (Cris de : non! non! relirez ce mot ! )

Je le retirerai quand vous m’aurez montré que cela n’est pas. Hommes et frères, je ne suis plus un jeune homme, j’ai entendu bien des fois des hourrahs et des applaudissements pour la liberté; mais je n’ai pas vu beaucoup agir pour elle. Je vous demande donc : Agirez-vous aussi bien que vous parlez?

Puis il leur dit que les autorités municipales connivaient avec le parti esclavagiste; que, dès le lendemain , leur concitoyen Anthony Burns (ainsi s’appelait le nègre arrêté) allait être renvoyé au pays de servitude, qu’il dépendait d’eux d’empêcher ce nouvel affront et ce nouveau crime.

Messieurs, ajoutait-il, je suis un ministre et un homme de paix. J’aime la paix. Mais il y a les moyens et il y a la fin. La fin, c’est la liberté, et quelquefois la paix n’est pas le moyen de l’obtenir. Maintenant je dois vous demander ce que vous comptez faire (Une voix : charger nos funls!). Non, il y a moyen de mener à bien cette affaire sans tirer un coup de fusil. Soyez sûrs que ces gens qui oiît kidnappé un homme dans Boston, sont

l'io TliftnnORR PARKF.H.

des couards, — oui, tous, tous autant de fils de leurs mères qu’ils sont! Et je vous alïirme que si nous nous levons résolument, si nous leur déclarons catégoriquement que « cet homme ne sortira pas de la cité de Bos- « ton, » hé bien, sans tirer le moindre coup de fusil (Cris de c’est cela! c’est cela! et applaudissements prolongés), — hé bien, il n’en sortira pas. A présent, je vous propose de nous ajourner et de nous réunir demain matin devant le tribunal à 9 heures ( Beaucoup de mains se lèvent en signe d’assentiment; mais plusieurs voix crient : Allons-y dès cette nuit! Allons rendre visite aux traqueurs d’esclaves! Mettez cette proposition aux voix!). — Proposez-vous donc d’y aller dès cette nuit? Levez donc les mains! (Quelques mains se lèvent.) — Ce n’est pas un vote. Donc à demain matin, sur la place du Tribunal, à 9 heures.

L’idée do Parker était de provoquer une démonstration pacifique, mais tellement imposante parle nombre et la résolution, que la remise d’ Anthony Burns aux mains des sbires du Sud devînt chose impossible. Malheureusement , quelques têtes chaudes ne voulurent pas attendre; et, même avant que le meeting de Faneuil-Hall se fût dispersé, une attaque à main armée sur ta prison était déjà commencée. Les soldats furent d’abord repoussés, la porte de la prison enfoncée, et l’un des hommes du marshal fut tué. Mais, voyant

LKS KIONAN'I-RS.

qu’ils n'nvaicMit affairo qu'il un polil nnmiiic d'advei’saires, les soldats tirèrent à tout hasard. Sur quoi, les attaquants, saisis d’une vraie panique, s’enfuirent dans toutes les directions. Dès le lendemain, la ville était remplie de troupes: l’occasion était manquée, et le plan pacifique de Parker désormais inexécutable.

Cet insuccès des abolitionnistes enhardit 1e parti opposé; et, comme d’habitude, une foule d’indécis se rangèrent du côté que les faits accomplis favorisaient. Anthony Burns fut rendu à son maître, bien que Parker et ses amis eussent offert une forte somme d’argent pour son rachat. Des propositions d’émeute et même d’insurrection déclarée, contre l’autorité fédérale furent faites au Comité, mais celui-ci recula devant la perspective d’une plus grande effusion de sang; et d’ailleurs il ne fallait pas dissoudre, il fallait sauver l’Un ion, et on ne pouvait la sauver qu’à la condition d’y rester. Des événements de ce genre, si regrettables qu’ils fussent en eux-mêmes, avaient toujours le grand avantage de réveiller l’opinion et de fortifier la réaction contre la prépondérance du pai1i sudiste. Le maître de Burns comprit-il la poi-tée morale du rapt qu’on avait commis en son nom? Ou bien, Burns étant un nègre intelligent et doué d’une certaine éloquence native, quoique dépourvu de toute

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TMKOnORF. PARKER.

('•diication, M. Siittle jiigea-l-il à propos de ne pas laisser sur les plantations un fugitif beau parleur <|ui pouvait raconter ce qu’il avait vu et entendu dans un pays de liberté? Ce qui est certain, c’est que, h peine Burus remis entre ses mains, il prêta l’oreille aux offres de rachat qu’il avait d’abord repouss(*es. Los protecteurs de Burns pensèrent qu’il pourrait devenir un bon prédicateur pour les hommes de sa race , et le placèrent au college Oberlin, dans l’Ohio. Il récompensa les sacrifices qu’on avait faits pour lui par son zèle à apprendre tout ce qui lui fut enseigné. Il existe, dans les lettres laissées par Théodore Parker, quelques lignes de lui témoignant de sa gratitude et de l’espérance qu’il nourrit de contribuer au relèvement de ses malheureux congénères. Nommé pasteur d’une communauté d’hommes de couleurà Sainte- Catherine, il s’acquitta de ces fonctions avec un admirable dévouement, et mourut à la tâche en 1862. S’il était resté esclave, dira-t-on, peut-être vivrait-il encore ! Très-probablement, en effet, vu qu’un maître intelligent aurait compris qu’il ne devait pas l’e.xcéder de travail plus que son bœuf et son cheval. La seule question qui reste â résoudre est celle de savoir si une vie honteuse est préférable à une belle mort. Les esclavagistes Ifl résoudront à leui- guise; pour nous, idéologues

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LES KIDNAPPEES.

peut-être, nous redirons avec le Vieux servent, du poète populaire :

Ce n’est pas tout de naître :

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!

C’est quand Burns était encore en prison à Boston, que Théodore Parker flt, à la place d’un sermon ordinaire, ce qu’il appela Un texte du jourla tesson for tlie day) *, dans lequel il donna un libre coui’s à sa douleur indignée, et stigmatisa, comme elle le méritait, la conduite des magistrats de Boston. Ceux-ci, en effet, n’avait pas seulement obéi comme malgré eux à la lettre de la loi, ils avaient déployé un véritable empressement à faciliter l’œuvre des kidnappers. Selon l’expression de M. Sumner, il leur dressa un immortel pilori, où les générations futures viendront les contempler.

Ce fut une raison de plus pour comprendre l’orateur dans les poursuites que bon dirigea contre les instigateurs et les auteurs du coup de main tenté pour délivrer Burns. On regarda son discours de Faneuil-Hall comme une provocation à l’émeute. C’était, comme on a pu s’en assurer, en fausser la signification. M. Wendell Phillipps, l’éloquent abo-

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