‹ Théodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 34 sur 37 · S96 THÉODORE PARKER · texte numérisé non relu

S96 THÉODORE PARKER

de chacune de ces déplorables vieillesses, l’orateur passe à celles qui ont couronné de leur beauté sereine une vie chrétienne et dévouée.

Miss Kindly est la tante à tout le monde, et depuis si longtemps que personne ne se souvient de l’avoir connue autrement. Les petits enfants l’aiment beaucoup. 11 y a quelque soixante ans qu’elle aidait leurs grand’mères à faire leurs toilettes de noces. Et c’est à sa bourse que le grand-père de ce jeune garçon doit d’avoir été au collège. Les générations qui lui succèdent la bénissent. C’est son travail patient qui a fourni au père de cet homme le moyen de prendre son essor. C’est elle qui lui a mis dans la main le germe de la grande fortune qu’il possède aujourd’hui. C’est sa bonté qui a rempli la coupe, source de cette renommée brillante qui se répand aujourd’hui comme un fleuve sur le monde. Aujourd’hui elle est vieille, bien vieille. Les petits enfants qui rôdent autour d’elle, ébahis et roulant de grands yeux, s’émerveillent qu’on puisse être vieux comme cela, et qu’un jour tante Kindly ait eu aussi une maman qui l’embrassait sur la bouche. Pour eux , elle est du même âge que le soleil, et, comme lui, une des institutions du pays. A Noël, son arrivée est toujours accompagnée de t ant de jolis cadeaux, qu’ils la prennent pour madame Saint-Nicolas ’ en personne. Ce qui ne

1. Saint Nicolas est, dans les pays du nord, le distributeur des cadeaux mérités par les enfants sages.

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l’empêche pas d’avoir préparé la crèche du Messie dans plus d’une pauvre cabane.

Ses mains sont maigres, sa voix faible, son dos courbé. Elle marche en s’appuyant sur une canne, la meilleure de ses trois jambes. Elle porte un chapeau de forme antique, mais de sa façon et luisant de propreté. Elle a de grandes lunettes rondes, et, quand elle lit, elle met son livre de l’autre côté du bougeoir. Voilà plus de soixante ans qu’elle est la providence spéciale de la famille. Combien de fois est-elle sortie, sœur de charité du bon Dieu, pour consoler, guérir et bénir! Que ses mains sont industrieuses I et sa pensée sérieuse et spirituelle! Son cœur a condensé le pouvoir d’aimer pendant les quatre-vingt-six années de sa vie laborieuse. Quand l’ange de la naissance arrivait dans une maison parente, c’est elle qui servait de mère à l’accouchée, et de mère aussi au petit être nouveau -né. Et quand les ailes de la mort bruissaient dans la rue et frappaient à quelque porte du voisinage , c’est elle qui relevait l’oreiller sous la tête défaillante, qui apaisait et calmait l’esprit du mourant et qui lui ouvrait les deux pour qu’il pût contempler la face bienveillante du Père infini. Et elle lui prêtait les ailes de sa propre piété, forte et éprouvée, pour l’aider à monter vers Dieu.

Maintenant tout cela est passé. Non , tout cela n’est nullement passé. Tout cela est recueilli dans la mémoire du bon Dieu, et chacune de ses bonnes œuvres a enrichi le trésor de son cœur. La bulbe a renfermé l’été

en elle -môme, et quand viendra Thiver, il en sortira une hyacinthe parfumée. Son caractère est comme une roche formée du dépôt consécutif de ses bonnes œuvres, désormais Impérissables.

Il est près de midi. Elle est seule. Tout le matin elle a été pensive, se parlant à elle-même. La famille s'en est aperçue, mais n’en a rien dit. Seule dans sa chambre, elle prend dans un tiroir secret un petit écrin, et dans cet écrin un livre à fermoirs dorés sur tranche. liCS fermoirs sont usés, la dorure est rougie , la reliure fanée par un long usage. Sa main tremble en l’ouvrant. D’abord elle lit son nom écrit sur la feuille blanche, rien que son nom de baptême « Agnès , » et la date. Il y a précisément aujourd’hui soixante-huit ans qu’il fut écrit sur cette page, en lettres bien nettes, tracées par une main jeune et forte, avec un léger frisson pourtant, comme si le cœur eût battu trop vite. Elle est bien usée, la chère vieille Bible. Elle s’ouvre d’elle -même au quatorzième chapitre de i’évangile selon saint Jean. 11 y a là un carré de papier plié dont les extrémités touchent au premier et au vingt-septième verset de ce chapitre. Elle ne voit ni l’un ni l’autre , elle lit les deux versets dans son âme : Que voire cœur ne se trouble pas ! Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. — Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Puis elle ouvre le papier. 11 y a dedans un peu de poussière brune. On dirait les restes d’une fleur. Elle prend la précieuse relique dans sa main froide d’émotion. Une larme tombe sur la pous-

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sière et la transfigure. C’est une belle rose du printemps, à peine éclose, toute fraîche de rosée. Oh! tante Kindly n’est plus vieille à présent. C’est « sa douce Agnès, » telle qu'elle était à dix-huit ans, il y a soixante-huit ans de cela, un jour de mai que la' nature entière avait revêtu sa robe de mariée et que chaque fleur était une petite cloche carillonnant les fiançailles de l’année. Son bien - aimé venait de placer cette rose dans sa main, tandis que sur sa joue candide le bon Dieu en faisait naître une autre, à peine éclose, fraîche de rosée comme la première. Le bras du jeune homme l’a entourée. Ses boucles brunes reposent sur l’épaule de son fiancé. Elle sent son souffle sur son visage, leurs lèvres se rapprochent et, comme deux gouttes de rosée s’unissent dans la rose, leurs âmes se confondent dans la communion d’un saint amour. C’est que le jeune homme doit partir pour un pays lointain. Ils penseront l’un à l’autre toutes les fois qu’ils regarderont l’étoile du nord. Elle lui a donné sa Bible. Il a vu l’étoile du nord planer sur les tours de mainte ville étrangère. Mais son âme est remontée vers Dieu. On y va aussi aisément des Indes que de tout autre terre. Agnès a vu revenir sa Bible, pleine, comme toujours, de l’amour de Dieu, mais' sans l’homme qu’elle aimait. Une page était pliée, de manière à indiquer ces mots bénis desaint Jean, premier et vingt-septième verset du chapitre quatorzième. Elle y a mis la rose pour marquer le passage. La marque contient maintenant ce symbole de leurs jeunes amours. Aujourd’hui son âme est avec lui, son âme virginale avec

son âme d’ange. Un jour les deux âmes, comme les deux gouttes de rosées au sein de la rose printanière, se réuniront dans une immortelle alliance, et la vieillesse de la terre deviendra l’éternelle jeunesse du royaume des deux.

Grand-père est vieux. Son dos est courbé. Dans la rue, il voit quantité de gens qui lui paraissent terriblement jeunes et qui marchent avec une rapidité effrayante. Il se demande où sont donc les vieilles gens. Jadis , quand il était jeune garçon , il ne trouvait personne assez jeune pour lui, et se joignait au premier jeune étranger qu’il rencontrait le dimanche, et ne comprenait pas pourquoi Dieu avait fait le monde si vieux. Maintenant il se rend à l’Académie pour voir ses petits-fils prendre leurs degrés, et il s’étonne de la jeunesse de l’auditoire. « Ceci est nouveau, dit-il, on ne faisait pas ainsi il y a cinquante ans. » Au temple , le ministre lui paraît étonnamment jeune , l’auditoire jeune, il regarde autour de lui et il est surpris de voir si peu de têtes vénérables. L’auditoire ne lui paraît pas respectueux. On arrive tard , on sort de bonne heure, on laisse déclaquer la porte en sortant, avec un bruit irrévérent. Grand-père , lui , tient au décorum, il a de bonnes manières , il est de bonne heure à sa place. Coudoyé, il ne riposte pas; pressé par la foule, il ne pense pas à mal. Il est comme il faut avec le mal-appris, obligeant avec l’homme insolent et vulgaire. Car Grandpère est un gentleman, non pas un homme gonflé de

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son argent, maïs un- homme distingué. L’âge a fait une vertu de ses bonnes manières.

Manitenant il est nuit. Grand-père est assis près de son feu arrangé à l’ancienne mode. Toute la famille est au lit. Il rapproche du feu son vieux fauteuil. Sur la table qu’il tient de sa mère sont des chandeliers, aussi du bon vieux temps. Les bougies sont aux trois-quarts brûlées, le feu s’éteint doucement dans la cheminée. Grand-père a été pensif toute la journée , se parlant à lui-même, chantonnant un bout de psaume, fredonnant un vieux refrain. Il a embrassé, plus tendrement que de coutume, l’enfant gâté de la famille, sa dernière petitefille, avant qu’elle gagnât son lit. 11 tire de son sein un petit bracelet que personne ne voit jamais. Il y a dedans deux petites mèches de cheveux, cheveux ordinaires, qui pourraient être les vôtres ou les miens. Mais lorsque Grand - père les contemple , ces cheveux deviennent toute une tête couverte de boucles parfumées. Il se rappelle les entrevues secrètes, les rencontres au clair de lune, et comme l’étoile du soir luisait doucement, et comment il pressait sa bienaimée contre son cœur. « C’est vous qui êtes mon étoile du soir, i> lui disait-il. 11 se rappelle aussi les claires fontaines et les bois silencieux. Il pense à l’heure de ses fiançailles.

La grande ville sommeille paisiblement. La vie ne se manifeste plus que par ce souffle régulier qui entr’ouvre des cent milliers de lèvres , et le silence autour de lui est complet. Mais la cloche de l’église , de son doigt de

métal , frappe gravement les douze coups de minuit. Il regarde encore son bracelet. Les autres cheveux sont ceux de son fils preraler-né. A cette même heure de minuit, il y a maintenant bien des années de cela, une longue torture avait cessé, et lui, tombant à genoux, priait en disant : « Mon Dieu, je te rends grûces de ce que je suis père et encore époux! Oh! qu’ai-je fait, que suis-je , pour que tu m’aies donné une vie et que tu m’aies conservé celle de la mère ! » Maintenant il a des enfants et des enfants de ses enfants, la joie de sa vieillesse. Mais voilà plusieurs années que sa femme le contemple de plus haut que l’étoile du soir. Oh! elle est toujours son étoile du soir, plus belle encore, une étoile qui ne s’éteint plus , non plus une mortelle , mais un ange ; et Grand-père dit : « Combien longtemps , Seigneur! quand laisseras-tu ton serviteur s’en aller en paix pour que mes yeux voient ton salut? »

Le dernier tison s’est rompu sur les chenets de fer. Deux charbons fumants sont tombés des deux côtés. Grand-père les rapproche, la flamme reparaît, les deux fumées ne font plus qu’une flamme. « Puisse-t-il eu être ainsi dans les cieux, » dit Grand-père.

Le docteur Priestley, encore très-jeune, affirma dans un sermon que la vieillesse était le temps le plus heureux de la vie. Et quand il eut atteint l’âge de quatre-vingts ans, il écrivit: « J’ai vu que c’était vrai! » Mais la vieillesse de l’homme intempérant, ou frivole, ou avare, ou ambitieux, ou bigot, ou celle de la femme acariâtre.

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que doit-elle être? Songez à la vieillesse d’un kidnapper! C’est seulement une vie noble, humaine, profondément pieuse, qui peut rendre la vieillesse si belle. Alors nous sommes mûrs pour l’éternité. Le bon Dieu nous regarde des deux et pose sa main sur la tête vénérable : « Viens, mon bien-aimé, entre dans le royaume préparé pour toi. »

LE REVOIR d'obéir A LA LOI DES ESCLAVES FUGITIFS.

{Voy. p. 17‘2.)

Ce fragment est tiré d’un sermon, intitulé ÏÉiat du pays, prêché à Boston le 28 novembre 1850, sur ce texte : La justice élève une nation, mais le péché est l’opprobre des peuples (Prov. xiv, 3/i). L’argumentation de ceux qui, comme Daniel Webster, croyaient que le Nord devait se soumettre à la loi des esclaves fugitifs, revenait en résumé à ceci, qu’aprèstout c’était la loi; que le salut de l’UnioD dépendait de son acceptation ; que s’il était pénible aux hommes du Nord de l’observer, il n’y avait pas de mérite à n’accomplir que des devoirs agréables; qu’il serait beau de « vaincre ses préjugés » et de maintenir ainsi les lois et l’Union en remplissant avec empressement ses obligations consli-

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lutionnelles. « La loi de Dieu » disait D. Webster, « n’ordonne jamais de désobéir à la loi humaine. »

Parker, à ce propos, cite plusieurs cas mentionnés dans la Bible où la loi du pays et la conscience se sont trouvés en formel désaccord. Il demande ironiquement si c’était un devoir pour le vieux Daniel d’obéir au roi Darius qui avait défendu de prier le vrai Dieu, pour les apôtres de ne plus prêcher l’Évangile à cause de la défense du sanhédrin, pour les parents de Moïse de jeter leur enfant dans le Nil conformément au décret de Pharaon.

Cependant, continue-t-il, j’avise encore un autre cas, également rapporté par la Bible, et dans lequel la loi ordonnait une chose, et la'conscience précisément le contraire. Voici le texte de la loi : « Article unique : Les souverains sacrificateurs et les Pharisiens ordonnent que si quelqu’un sait où se trouve un certain Jésus de Nazareth, il ait à le leur faire savoir, pour qu’oii puisse l’arrêter. » — Dès lors, ce fut la tâche officielle, le devoir légal de tous disciples, sachant où était le Christ, de donner aux autorités du pays l’information qu’elles réclamaient. Sans doute un Jacques, un Jean, avaient pu tout quitter pour le suivre, d’autres en avaient fait autant, ignorant comme eux la loi de Moïse et maudits comme eux. Des femmes même, une Marthe, une Marie, l’avaient aidé de leur petit avoir, avaient lavé ses pieds

avec leurs larmes, et les avaient essuyés avec leurs cheveux. Mais elles avaient fait tout cela joyeusement; c’était, je suppose, leur volonté et leur plaisir ; il n’y a donc pas grand mérite à cela. « Chacun de nous remplit aisément des devoirs agréables. » Mais il se trouva enfin un disciple assez fort pour « accomplir un devoir désagréable. » 11 alla, peut-être même avec* empressement, dénoncer son Sauveur au fnarshal du district de Jérusalem (qu’on appelait alors un centurion). N’avait-il donc aucune affection pour Jésus? Certainement, il en avait; mais il sut « vaincre ses préjugés », tandis que ce Jean, cette Marie, ne le surent pas.

Et Judas Iscariote a mauvaise réputation dans le monde chrétien ! On l’appelle « le fils de perdition! » On ta.xe sa conduite de criminelle, et même le Nouveau Testament prétend que le diable dut entrer en lui pour lui inspirer son hideux forfait! Ah! dans quelle erreur nous sommes ! D’après nos légistes et nos hommesd’État républicains, l’Iscariote n’a fait que remplir ponctuellement ses « obligations constitutionnelles. » C’était uniquement sur le fait de dénoncer la retraite du Seigneur que la loi le sommait de se mêler de cette affaire. Il prit donc ses trente pièces d’argent, environ quinze dollars (un Yankee l’eût fait pour dix, « ayant moins de préjugés à vaincre » ). C’était son honoraire légitime, reçu comptant. A la vérité, les chrétiens ont pensé que c’était a le salaire d’iniquité », et même les Pharisiens, — qui, d’ordinaire, annulaient le commandement de Dieu par leurs traditions, — n’osèrent pas souiller le

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temple avec « ce prix du sang. » Pourtant, c’était un honnête argent, honnêtement gagné. C’était un argent aussi honnête que la prime touchée par un commissaire américain pour un service du même genre. Dans quelle erreur sommes-nous donc! Judas Iscariote, .un traître! Allons donc! Ce fut un grand patriote! Il sut vaincre ses préjugés! «Il sut accomplir un devoir désagréable», un devoir de « haute moralité! » Il a maintenu la loi et la constitution ! Il a fait tout ce qu’il pouvait pour « sauver l’ünion! » Judas, tu es un saint! « La loi de Dieu n’ordonne jamais de désobéir aux lois humaines !» Sancle Iscariote j ora pro nobis !

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