‹ Théologie bibliqueChapitre 2 sur 37 · PAR UN GRAND MONUMENT HISTORIQUE · texte numérisé non relu

PAR UN GRAND MONUMENT HISTORIQUE

En Angleterre, où l'usage d'offrir à tout personnage qui a rendu quelque service exceptionnel, ce qu'on appelle un testimonial de la reconnaissance publique, a passé dans les mœurs, la somme remise à MM. Haag paraîtra singulièrement faible; mais en France, ce que la démarche avait de rare et de nouveau compensait en quelque sorte riusufflsance du don.

La France protestante avait du reste été appréciée, dans plusieurs journaux ou revues, par divers écrivains. M. Charles Coquerel, l'auteur de VHistoire des Églises du désert, avait le premier attiré l'attention surcette importante publication,' dans une série d'articles qui parurent dans le Lien. M. Prévost-Paradol, dans le Journal des Débats, M. Taxile Delord, dans le Siècle, M. Ch. Drion, dans la Revue de Vinstruction publique, en parlèrent avec éloges. On sait déjà ce que M. Michelet en a dit. Enfin le vénérable M. Vidal, pasteur à Bergerac, dont le

talent poétique est bien connu de nos Eglises, dédia aux deux frères un petit poème qui commence ainsi :

Frères, honqeur à vousl La France protestante Admire vos efforts, votre labear pieux, Et des enfants émus la voix reconnaissante

Applaudit à l'œuvre savante Qui fait revivre ainsi les noms de leurs aïeux...

Les deux frères sont morts sans avoir pu achever leur œuvre. Le travail très-ingrat des tables des matières est à faire, le Supplément^ qui doit contenir des rectifications et surtout des additions nombreuses, est à publier, et c'est un devoir pour tous d'aider, dans cette lourde tâche, M. Henri Bordier et la Société de l'Histoire du protestantisme français qui, dès la première année de son existence, avait pris sous son patronnage l'ouvrage de MM. Haag.

Au reste, cette Société doit beaucoup aux deux frères. Eugène Haag fut, avec MM. Charles Weiss, Charles Read et le soussigné, une des quatre personnes qui en décidèrent la fondation, en 1852, et depuis lors il ne cessa de lui porler un chaleureux intérêt. Dès* l'origine, il fut élu secrétaire, en même lemps que M. Charles Read, alors chef de service des cultes non catholiques, était nommé président et M. Charles Weiss, vice- président. Plus tard, quand le comité de la Société se réorganisa et offrit la présidence à M. Fernand Schickler qui, par son zèle aussi éclairé qu'infatigable, en a beaucoup accru Timportance, Eugène Haag fut appelé à la vice-

présidence. Un des derniers labeurs de sa vie a consisté à diriger et à corriger, en 1865, Iç long et monotone travail de la table générale des matières du Bulletin de la Société, pour les quatorze années de sa première série. Il a présidé à cette œuvre de patience avec sa sagacité et sa précision ordinaires, rectifiant l'orthographe des noms propres, classant les faits, vérifiant les citations et ne se plaignant jamais de consacrer un temps considérable à ce travail si ingrat.

Nous n'avons considéré jusqu'iôi Eugène Haag que comme historien; ses travaux théologiques, qui sont tout aussi remarquables que ses œuvres d'histoire, nous le révèlent sous un jour nouveau.

La théologie, et en particulier la critique sacrée, fut jadis une science .toute française. Ce fut des écoles protestantes de Saumur et de Sedan que sortirent les deux hommes qui, les premiers en France, s'occupèrent de la critique biblique, et l'on peut dire, sans exagération, que Louis Gappel et Samuel Bochart en posèrent les bases. Quelqi^es années après, le Dieppois Richard Simon, prêtre de TOratoire, imprima à cette science nouvelle un immense mouvement en publiant son Histoire critique du Vieux Testament. Malheureusement, l'essor que semblait devoir prendre la théologie française, fut arrêté par le despotisme brutalde Louis XIV, aidé par la jalousie étroite du grand Bossuet. L'illustre orateur, qui en fait d'érudition biblique en était resté à ses cahiers de Sorbonne, s'irrita contre le savant incommode qui venait le troubler dans son repos. Il réussit à

faire brûler, par M. de la Reynie, lieutenant de police, tous les exemplaires de VHistoire critique. Bientôt la révocation de Tédit de Nantes porta le dernier coup aux sciences critiques en les chassant de France avec les huguenots, et les théologiens catholiques, désormais sans émules ni contradicteurs, se turent où cessèrent d'être écoutés. Mais grâces à Dieu, la théologie française se réveille de nos jours; à peine sorti des persécu-. tions, le protestantisme s*est remis avec ardeur à étudier les livres saints, et quand on énumérera les hommes qui ont contribué à cette renaissance, à côté des Nicolas, des Reuss, des Colani, des Réville, on placera certainement

• Eugène Haag.

En 1862 parut son Histoire des Dogmes (2 vol. grand in-S**), livre très-utile, ouvrage d'un grand savoir, qui manquait à notre littérature théologique française, et que pourront consulter avec profit ceux qui s'intéressent aux travaux de la pensée religieuse. Une

• pareille histoire a une extrême importance; elle prouve en effet que les formules dans lesquelles on prétend enfermer la vérité, loin d'être immuables, ont changé et se sont transformées de siècle en siècle. Elle prouve que les dogmes sont soumis, comme toutes choses ici-bas, à la loi du développement et du déclin ou de la transformation. Elle fait justice de cette erreur profonde d'après laquelle les dogmes n'auraient jamais varié. Bien au cohtraire, il n'en est aucun qui ne change, n'ait changé et ne doive changer encore ; c'est là une nécessité, du progrès, c'est une partie intrinsèque du plan de Dieu.

Il nous reste enfin à parler de l'ouvrage de prédilection d'Eugène Haag, de cette Théologie de la Bible que nous publions conformément à son désir. Deux ans avant sa mort, lors de son avant-dernier départ pour la Suisse où 11 chercliait chaque année un peu de repos, il parla à M. Douen de ce Jivre auquel il attachait un grand 'prix et qui n'était pas achevé. Il lui demanda en pleurant' de terminer son ouvrage s'il mourait sans le finir. M. Douen le lui promit, mais Dieu prolongea les jours de l'écrivain, et il lui fut donné de mettre la dernière main à son œuvre. Le livre achevé^ Haag le proposa à un éditeur, mais l'affaire traîna en longueur; ne recevant pas de réponse satisfaisante, il en était inquiet pendant sa dernière maladie. Tout espoir de gué^ rison n'était pas encore perdu, lorsque M. Douen proposa à xîeux amis dévoués de se cotiser pour faire imprimer l'ouvrage et l'offrir tout imprimé à l'auteur. Cependant le * mal s'aggravait rapidement. Déjà M. Douen avait conseillé au malade d'écrire à la fin de son manuscrit qu'il priait ses amis de le publier sans y rien changer. J'ignorais les projets qu'on avait formés, lorsque j'offris au mourant d'entreprendre la publication de son travail. Il accepta, et ce fut sa dernière joie en ce monde d'être assuré que son livre paraîtrait, et paraîtrait tel qu'il l'avait écrit. La veille de sa fin, il dicta à son neveu, et signa les lignes suivantes sur la dernière page de son manuscrit :

— XXIÎI —

a A Monsieur Athanase Coquerely pasteur de V Église réformée.

a Cher ami,

« Je vous confie sans liésitation le manuscrit de ma a Théologie de la Bible. Je sais que vous ne partagez <r pas toutes les opinions qui y sont émises. Mais je « tiens absolument à ce qu'il n'y soit fait aucun chan- « gement^ puisque l'œuvre paraît sous ma responsa- « bilité.

a A vous,

Signé : Haag. »

Honoré de ce legs d'amitié et de confiance, j'ai accepté le mandai et j'ai religieusement obéi au vœu de mon ami mourant. Bien que j'aie rencontré dans son ouvrage des opinions qui ne sont pas les miennes, je n'ai fait subir à ses savantes et consciencieuses éludes aucune relouche, aucune mutilation. L'ouvrage paraît ici tel qu'il me l'a légué * .

Je n'ignorais nullement à quoi je m'exposais en ac-.

* Aidé de M. Donen, j*ai tenu parole aussi rapidement que le permettaient do nombreuses oceupations et le travail minutieux de la correction des épreuves, qui a exigé beaucoup de temps. Du reste, tout le monde pourra juger de la consciencieuse exactitude avec laquelle a été reproduit le texte de Tauteur ; le manuscrit original a été déposé, avec le consentement de Téditeur, dans la Bibliothèque de la Société dn Proteslanlisme français, 2t, place Vendôme. On ne s'est permis qu'un petit nombre de relouches de style, absolument indispensables.

ceptant cette charge. Il existe parmi les écrivains orthodoxes d'un certain ordre, soit catholiques soit même protestants, des habitudes invétérées de malveillance et de calomnie; les premiers m'ont publiquement accusé de crucifier de nouveau Jésus-Christ; les. seconds, de ne plus vouloir croire en Dieu. Ils ne manqueront pas de choisir, pour me l'attribuer, dans l'ouvrage de mon ami, quelque proposition mal sonnante qu'ils fausseront et envenimeront en la séparant de ce qui précède et de ce qui suit. Je pourrais écrire à l'avance leurs* dénonciations et y mettre leurs noms, ce qu'ils ne font pas toujours. Mais je me dispenserai de les réfuter. Outre mes propres écrits dont je réponds pleinement, j'en ai publié quelques autres * parce qu'ils m'ont paru utiles, mais sans prendre la responsabilité personnelle des opinions particulières à leurs auteurs. Sachant tout ce qui manque encore à notre littérature religieuse en France, j'ai tâché de contribuer ainsi à combler quelques lacunes; mais il serait injuste de m'attribuer chaque parole des écrivains dont il s'agit.

Dans le présent ouvrage, le plus important entre ceux dont je parle, il me suffira de citer une note de la page 450. On y lit ces mois assurément inexacts et regrettables : a J.-C. devança un peu son siècle ; c'est pour- « quoi il fut persécuté. » J'ai peine à croire qu'en relisant son manuscrit, Eugène Haag n'eût pas lui-même dé-

* Lettres de Voltaire sur la Tolérance (1 vol. in-12, 1863). —Méditations religieuses de Samuel Vincent (1 vol. in-12, 1863). — Traduction deg lluguerwts de M. SmlKs (1 vol. in-8*, 1870).

sapprouvé et corrigé ces paroles. Pour moi, je crois que Jésus a dépassé de beaucoup non-seulement son siècle, mais les siècles qui ont suivi et le nôtre. Je suis parfaitement certain que, de nos jours encore, il serait persécuté pour les mêmes motifs par la multitude, par les gouvernants; par les clergés, et je regarde un grand nombre de ses enseignements comme fort en avant de ce que notre époque peut comprendre et pratiquer. Sur le serment, sur la richesse, sur la pureté morale, sur l'amour des hommes, sur l'amour de Dieu, et sur bien d'autres points, il a enseigné et pratiqué des doctrines et des vertus dont les Églises et le monde ne sont encore ni dignes ni capables. Enfin, quand il a exigé de tous l'aspiration perpétuelle à la perfection telle qu'elle existe en Dieu, il a imposé à l'humanité une tâche. que /ses progrès sur la terre et dans l'éternité pourront toujours tendre à mieux accomplir , mais, n*achèveronl jamais. Le but no sera ni dépassé ni atteint.

Malgré cette réserve nécessaire et d'autres analogues, je recommande sans hésitation la lecture de la Théologie biblique à tous ceux qui pensent que la Bible ne peut résister à l'analyse et à la critique. Ceux-là se trouvent nonseulemeot parmi les adversairesade la religion, mais aussi chez ses amis les plus aveugles. Ces derniers, et il y en a beaucoup dans les rangs de toutes les orthodoxies, ohi littéralemeDt peur de la science, de la critique' pour la Bible» pour la religion, pour Dieu; incrédulité d'un genre spécial, mais en réalité, plus injurieuse que l'autre.

Ici, la Bible et ses enseignemenls sonl discutés à ou-

trance, analysés, disséqués avec une froide hardiesse, avec une impassible résolution. Sans doute bien des dogmes, bien des théories y périssent, et, pour ma part, je crois en plus d'un cas ces exécutions trop sommaires et trop radicales, le ton même trop agressif . Mais, après tout ce travail d'élimination, il reste encore du christianisme quelque chose de vivant, de vrai, de puissant et de bienfaisant. Au fond du creuset où se sont dissous tous les alliages, se trouve l'or brillant et pur, trop diminué peutêtre, mais irréductible, inaltérable, éternel.

Etude éminemment scientifique et absolument impartiale, cet écrit considérable a pour but de dégager des divers livres de la Bible les notions théologiques qu'on y trouve, et d'apprécier librement les résultats de celte recherche. Un simple coup-d'œil jeté sur le volume suffira pour donner quelque idée de la patience et de l'érudition que l'auteur y a déployées.

Depuis la mort d'Emile Haag, Eugène n'était plus le même; la perte de son frère avait fait de lui un vieillard. Ce deuil fraternel, si douloureusement ressenti, développa et accéléra une maladie de cœur dont la première cause était due à rexcès d'un travail trop assidu. Toujours penché sur des livres ou^ur des manuscrits, il avait trop compté sur sa vigoureuse santé et n'avait jamais pris assez d'exercice. IJ le reconnut trop tard, alors que la maladie qui devait l'emporter le retenait couché sur son lit de souffrances. Dans le demi-délire de la fièvre, il apostrophait avec une spirituelle originalité le fauteuil sur lequel, depuis nombre d'années, il avait passé presque

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toute sa vie : « Vieux fauteuil, lui disait-il d'un Ion de menace, vieux fauteuil, c*est toi qui m'as mis dans l'élat où je suis; si je peux guérir, je te mettrai en pièces, je te brûlerai * !» Il était trop tard; malgré les tendres soins de sa femme, de sa famille, de ses amis, il mourut le 5 mars .1868, après avoir beaucoup prié, après avoir prononcé souvent, nous dit-on, dans des phrases entrecoupées le nom de Dieu et celui de Jésus.

Quelques semaines avant sa mort il avait reçu, à sa grande surprise, la croix de la Légion d'honneur. Le ministre de l'Instruction publique, à qui les amis d'Eugène Haag avaient demandé cette décoration, témoigna son étonnement qu'un homme de cette valeur, un savant si éminent n'eût pas encore reçu cette marque de distinction, et s'empressa de faire réparer cet oubli.

Les deux frères étaient mariés, et leurs veuves leur survivent. Eugène n'avait point d'enfants, mais il aimait d'une affection ardente et toute paternelle le fils unique de son frère, M. Paul-Emile Haag, qui reste seul héritier d'un nom si honoré, et on peut le dire avec -vérité, deux fois orphelin par la mort de son second père. Il a déjà prouvé qu'il sait apprécier et qu'il portera dignement l'honneur d'un pareil nom.

Si nous essayions de résumer notre appréciation sur les frères Haag, nous dirions -qu'ils furent dignes en tous points de ces grands huguenots, les Mornay, les

* M. Douen a recueilli et conserve comme un souvenir précieux ce meuble qui rappelle tant de longs et laborieux travaux de notre ami.

d'Aubigné, le& Du Moulin, les Claude, les Rabaut, les Calas, les Rochette^ dont ils ont raconté la vie, exposé les nobles actions ou analysé les savants écrits. Comme eux, ils furent indépendants et indifférents à là richesse; comme eux, ils furent exempts de vanité et passionnés pour la vérité; comme eux, ils furent incapables de flatterie ou de déguisement ; comme eux, ils cachèrent sous des dehors parfois un peu rudes, les tendresses d'un cœur prcrfondément aimant. Esprits éminemment libéraux, ils repoussèrent avec énergie tout espèce de joug et stigmatisèrent partout l'intolérance et l'oppression des esprits. Ils suivaient avec une grande sympathie les combats du protestantisme libéral contre l'orthodoxie exclusive et s'ils ne se itiêlèrent pas directement à celte lutte, absorbés qu'ils étaient par leurs travaux scientifiques, ils n'en regardaient pas moins les autoritaires comme des protestants inconséquents, infidèles à l'esprit et au principe du libre examen.

Mais leur large intelligence, leur inflexible droiture ne les rendit jamais partiaux dans leurs jugements historiques. Nous avons entendu des orthodoxes oîitrés louer cependant sans réserve la notice de la France protestante sur Spener, le célèbre chef des piétistes d'Allemagne. C'est que nos deux rationalistes n'avaient . rien de l'esprit de secte; ils mettaient en pleine lumière le vrai, et ils louaient cordialement le bien, partout où ils les trouvaient. Pour pouvoir rendre une entière justice à ceux dont on ne partage pas les doc-

trines, la meilleure de toutes les conditions, c'est cette passion pour la vérité quelle qu'elle soit, celle hauteur d*âme, ce chaleureux esprit de justice, cette critique sévère mais, pleine de cœur, que les hommes de parti n*ont jamais connus. Montesquieu accusait spirituellement Voltaire d'écrire l'histoire, comme l'écrivent4es moines, pour la gloire de leur ordre ; ce n'était que trop vrai. Mais nos amis n'avaient pas ce travers. Ils n'ont jamais hésité à blâmer sévèrement, à condamner les héros de la France protestante quand ils les ont crus coupables. Emile et Eugène Haag n'ont écrit que pour le triomphe de la vérité et de la justice. -Aussi leurs noms et leurs œuvres dureront.

Ath. Coquerel fils.

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