CHAP. 11. LA SCIENCE DU CHRISTIANISME
On dit souvent que l'unité de Dieu ne fut saisie que par quelques hommes exceptionnels dans l'antiquité , que le peuple ne la connut jamais, et que le nombre considérable de divinités se prouve par la grande quantité de temples antiques dédiés à une multitude de dieux. La multiplicité se rapportait à Tunité : les divinités spéciales et peu nombreuses n'avaient été dans l'origine que des attributions du Dieu un : lorsque la violence et 1 erreur arabe anéantirent la vérité et sa représentation, on eut intérêt à travestir l'ancienne théologie primitive et toutes ses conséquences, parce qu'elles auraient conduit à une réaction contre la force et une protestation continuelle contre l'usurpation et les perturbations sociales qui se sont perpétuées môme jusqu'à nos jours.
La religion chrétienne n'a pu être assez puissante pour changer cet ordre de choses. Elle déclara d'ailleurs que son règne n'était pas de ce monde, et elle ne fit rien , par conséquent , pour rétablir le règne de Dieu sur la terre. Il est certes très bien et noble de penser à la vie future; mais il est fort peu sage de ne pas penser aussi à la vie terrestre, parce que nous passons soixante ou quatre-vingts ans sur ce globe, et que la douleur n'est pas une chimère : la vie terrestre n'est donc pas un si minime accessoire comme le pense le chrétien. Quant à l'unité de Dieu , il n'est pas vrai que la doctrine galiléenne ait fait en sorte de l'établir d'une manière universelle. Ne voyons-nous pas dans le monde chrétien ce qui s'était vu dans la moyenne antiquité, c'est-à-dire des églises dédiées à des saints sans nombre , les patrons de certains peuples , de certaines contrées , de certaines villes, de certaines corporations? Le christianisme n'a-t-il pas ses saints protecteurs, qui, implorés dans des malheurs et des maladies, vous en préservent et vous en gyérissent? Au-dessus de cela est Dieu , mais Dieu en pure abstraction , que la foule connaît de nom , mais qu'elle ne comprend ni n'explique , dont elle comprend encore moins l'action sur le monde, parce qu'on le lui a représenté dans l'enseignement et par les beaux-arts d'une manière on ne peut plus anthropomorphique et que le peuple ne sait unir une toute-puissanco avec un corps fini.
Le peuple en Europe est-il plus éclairé aujourd'hui qu'il ne l'était dans l'antiquité? Nullement, puisqu'il croit au surnaturel , qui n'est qu'une triste manière de trancher ce que l'ignorance ne comprend pas. Il ne connaît pas le monde , n'agit pas d'après les lois du monde , et fait d'une manière tout arbitraire et selon ses caprices et ses jugements souvent
irrationnels, ce que la synthèse du monde peut lui enseigner théologiquement par la voie de sa raison et de son entendement. Le christianisme a laissé tout cela de côté , et voilà aussi pourquoi la destinée des hommes est souvent et partout autour de nous si malheureuse et si déplorable , abandonnée au hasard qu'elle est, le jouet et la proie de la ruse et d^ la méchanceté.
L'obscurantisme de l'église, qu'avait engendré la pauvreté scientifique du dogme , comprima pendant tout le moyen âge les efforts de la science dans ses investigatiops sur les phénomènes naturels dont l'explication appartient aux sciences naturelles. Elle était conséquente à son point de vue. Car évidemment la science naturelle aurait exposé aux yeux de la foule le monde tel qu'il était réellement , et cette réalité était bien différente de ce que l'église la faisait. Lorsque la mise en évidence de certains faits , et surtout l'opinion publique, forcèrent l'église à la tolérance ; la science put se développer , et avec ses progrès s'évanouit peu à peu Tessence mystique qui avait concouru à maintenir pendant longtemps l'empire de l'idée chrétienne. Nous disons concouru ; car si elfe n'avait pas eu le secours du bras séculier, c'est-à-dire de la répression aveugle . barbare et violente , elle n'aurait certes pu se maintenir aussi longtemps.
L'histoire ayant malheureusement été écrite la plupart du temps par des hommes qui avaient en vue de recevoir places et finances de l'Etat, ou par des hommes qui en étaient déjà en possession et qui craignaient de les perdre, l'histoire du passé et celle du moyen âge surtout, a été écrite de façon que ce que l'on rapportait ne froissât pas les hommes du pouvoir et n'ébranlât pas, par une vérité trop crue et trop grande, les fondements de leur puissance. Ajoutons qu'il y a eu de temps en temps. cependant de nombreuses et d'honorables exceptions, qui forment autant de gloires pour la science, pour le parti auquel elles appartenaient et pour l'humanité! Parmi ces vers rongeurs et ces exploiteurs des budgets des Etats de l'Europe, on distingue surtout la secte des philosophes éclectiques, composée d'un côlo de francs sceptiques et de l'autre dinlelligerices distinguées qui, en pouvant faire le bien, ne le font pas pour ne pas perdre leur position. De là ces livres de philosophie délayée, noyée dans des mots, des phrases ténébreuses, des abstractions, en un mot, submergée dans un galimatias qui n'a aucun résultat réel autre que celui d'obscurcir les idées de la jeunesse qui les reçoit des mains de l'Université. Ces sectes philo^opbiiques
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se renferment dans la spéculation abstraite ou sentimentale, et le verbiage qui en sort n'est d'aucune utilité pour la pratique de la vie. Les éclectiques sont en philosophie ce qu'étaient les girondins en politique.