‹ Théologie cosmogonique; ou, Reconstitution de l'ancienne et primitive loiChapitre 108 sur 154 · MOYEN-AGE · texte numérisé non relu

MOYEN-AGE

Il y a longtemps que le besSin de science théologique^'est fait sentir au sein môme des ténèbres du moyen âge. C'est ce que prouvaient les ouvrages , médiocres à la véritél, qui parurent au xiii* siècle sous le titre ô Image du monde. Quelque comprimé qu'il fût, l'esprit était cependant extraordinairement exercé à cette époque. Mais il reçut fatalement le décalque du milieu dans lequel il se trouvait placé. L'imagination rêveuse , mélancolique et pivotant éternellement sur le môme sujet, la vie éternelle ignorée de tous , se reflétait dans tout. Cette aspiration naturelle et sublime de l'âme, si malheureuse alors dans son milieu social, de s'élancer hors d'elle-môme pour embrasser l'univers, dont l'homme est un sommaire ou un abrégé, un microcosme, n'est jamais morte en lui. Elle eut sa régénération au siècle de Louis IX, se développa pour triompher enfin de son antagoniste dans la Renaissance. Après une longue période de captivité et de deuil , elle sortit libérée et se réfugia d'abord timidement dans ces ouvrages encyclopédiques qui faisaient vivre des auteurs, des copistes et des courtiers. On y voit déjà respirer un esprit qui se détachait de l'opiniâtreté ignorante et funeste de l'école. Moines et laïcs remplaçaient l'imprimerie, et la publication des ouvrages était soumise à l'approbation de l'Université.

Oderic Rinaldi, continuateur dos Annales ecclésiastiques du cardinal Baronius, rapporte, d'après des actes relatifs à l'année 1270 , qu'il s'éleva de fausses doctrines , qu'à cette époque quelques personnes tiraient en France des sources païennes, et que. irous l'apparence de les faire passer pour de simples thèses de controverse, elles enseignaient de grosses erreurs dans leurs écoles. C'est ainsi qu'on niait l'individualité de l'âme, la création du monde, la formation du premier homme, l'immortalité de l'âme, le libre arbitre, et qu'on faisait dépendre toutes choses de la nécessité ou de la loi qui gouverne les étoiles. Le Dante a dit dans le Purgatoire, ch. XX, v. 43-14 :

0 ciel , nel cui girar par che si creda La coudizion di quaggiù trasmuUrsi (1).

Ils suppriment les peines de l'autre vie , continue Rinaldi , nièrent la toute-science de Dieu, liroitèrentsa toute-puissance, disaient qu'il ne pouvait pas donner la permanence à un objet périssable, ni anéantir ce qui est impérissable. Etienne de Paris, dit-il enfin, s'opposa à toutes ces erreurs, et elles furent étouffées par ses erforts et ses soins.

En 1245, Gautier de Metz écrivait sa Mappemonde ou 1'/mafie du monde , encyclopédie en vers en langue d'oil, où l'auteur traite de la description de la terre , de l'histoire naturelle et de l'invention des sciences et des arts d'après Strabon, Ptolémée, Vincent deBeauvais, Pline, Aboumazar, etc. La terre, dit-il , est au centre du firmament. Elle est ronde, et un homme peut se promener autour d'elle comme une mouche autour d'une pomme. Aussi croirait-il que s'il arrivait à un point au-dessus de nous, nous serions au-dessous de lui , que ses pieds seraient placés vers nous, et que sa tête s'élèverait vers le firmament. Il va môme jusqu'à assurer que si deux individus partaient de deux endroits différents , l'un se dirigeant à l'orient et l'autre à l'occident, ils se rencontreraient. Alain de Lille , laïc , dans son encyclopédie ou Anticlaudianus, du commencement du xiii'= siècle, dit aussi que la terre est ronde , ce qui fut contredit par Gervais de Tilbury , homme crédule et aussi ignorant que les moines ses contemporains, qui admettait comme vraies toutes les légendes et les fables dont les Gesta Romanorum avaient fait tous les frais. L'Image du monde de Gautier commence par la métaphysique et contient sur Dieu, la matière et la nature, des idées hérétiques au point de vue de l'église catholique et qui se trouvent néanmoins chez Vincent de Beauvais et môme chez saint Victor, parce qu'elles découlent des travaux des commentateurs arabes d'Aristote, qui s'occupaient naturellement fort peu des doctrines chrétiennes. Les foudres de Saint-Pierre ne purent frapper efficacement les opinions des disciples d'Averrhoësf, qui régnaient généralement dans les écoles de l'Occident et dont le motif est si clairement exposé dans le Dante :

quest' è tal punto

Che più savio di te gia fece errante, Si che per sua dottriiia fe dii^iunto

(1) 0 ciel ! qui, par tes mouTements, chances, comme on parati le croire, les choses d'ici-bas

GHAP, H. PRELUDES DE LA RENAISSANCE. 397

Dair anima il possibile inlelletto,

Perché da lui non vide organo assunto (1).

Vincent deBeauvais, mort en 4265. composa, comme l'on sait, son grand ouvrage encyclopédique, intitulé : Spéculum majus, et cela sur les ordres du roi Louis IX, qui, quoi- ' que canonisé par le pape , n'en fut pas moins quelque peu révolutionnaire par instinct. Il est incontestable que les trois miroirs du pieux moine prêcheur, de l'ordre des dominicains, couvrit le monde de science antique. Il cite un grand nombre d'ouvrages orientaux, quatre-vingt-deux auteurs grecs , plus de cent-cinquante latins (2). C'en était bien assez pour amorcer la curiosité de ceux qui pensaient, et qui ne se trouvaient pas entièrement satisfaits delà science courante de l'époque, qui se basait principalement, pour les connaissances natiyrelles,8urla bible et les pères de l'église. Plus d'un fidèle, dont la foi chancelait déjà, dut douter de la justesse de la science religieuse , et faire un écart dans le jugement de sa raison, qui lui semblait, d'après sa propre expérience, un guide plus sûr que ce que lui apprenaient les écritures saintes , sur les innombrables objets de l'univers qui s'offraient à sa vue et à sa méditation. Vincent dit qu'il n'a pas lu lui-même les ouvrages d'Aristote, et cela probablement parce qu'il ne savait pas le grec. Il fut obligé d'avoir recours à quelques amis de son ordre , qui lui en traduisirent des passages. Peut-être aussi ne voulut-il pas se fier aux mauvaises traductions latines qu'on en avait faites de l'arabe.

Nous ne pouvons passer en revue l'état des sciences naturelles au moyen âge pour montrera quel degré d'abaissement le christianisme les avait conduites. Qu'il nous suffise de parler d'uner d'entre elles , l'histoire naturelle de l'homme. Nous la puiserons de préférence dans le plus célèbre ouvrage de Thomas d'Aquin, \e Doctor Angelicus, dans sa Somme théologique , le premier essai complet d'un système sur cette matière. Dans cet alpha des scholastiques,

(1) Ceci est un point qui a fait errer plus sage que

toi. De sorte que, par sa doctrine, il a séparé de Tâme Tintellect

Fiossible, parce qu'il ne voyait à celui-ci aucun organe particuier, ch. 25, v. 61. Voy. F. C. Schlosser, Manuel et précis (Véducation^ etc., de \incentde Beauvais, 1819. % vol. in-8o, en allemand.

(2) Voyez-en la liste ethnographique qu'en doune Daunou , Hist. lut, de la France^ t. 18, p. 483.

398> LIVAf: H. LE MOTËN AGt:.

nous trouverons la une fleur do leurs connaissances en zoologie physiologique de l'homme. Sa Somme ne contient pas à la vérité une physique complète , elle n'en contient çà et là que des fragments que Tauteur emploie toutes les fois qu'il est nécessaire d^expliquer et de résoudre des questions théologiques et dialectiques. I>e plus souvent Fauteur renvoie à Isidore et à Damascène. Mais ces quelques fragments qui se rapportent principalement à la théorie des fonctions des sens et à la conception , suffisent amplement pour donner une idée claire et précise de sa physiologie. Il est remarquable qu'il défende vivement 1 indépendance des facultés du corps qu'il sépare de son organisation ; et en effet, ces qualités secrètes et ces facultés primitives convenaient autant au système scholastique, qu'à la doctrine orthodoxe de l'église, et cela parce que, ce fait une fois admis, toutes les études particulières sur la structure, le^lange et Taggréga^t Lion deses parties, devenaient parfaitement inutiles (1). L*âmé est unie au corps comme forme substantielle, et non comme forme agréable : dans le dernier cas , Tâme ne serait que la forme du corps, comme une maison à une certaine forme (2). L'âme n'agit pas sur le corps au moyen d'un corps intermédiaire , mais elle agit directement, immédiatement (3) ; elle gouverne le corps d'une manière despotique, mais' la passion sensuelle lui commande politiquement [À), Saint Thomas d'Aquin donne des solutions sur tous les points. Sa somme est le résumé orthodoxe des sentiments de l'Eglise ; et le livre est moins l'œuvre d'un homme , que celle d'un corps; saint Thomas n'a tenu la plume , que parce qu'il fut jugé de son temps le plus capable et le plus savant. Pendant son travail, qui fut long et qui était connu de tout le clergé , les docteurs et les év£)ues lui envoyaient de toutes parts des approbations, et souvent même des indications et des notes. Deux ou trois papes qui régnèrent pendant qu'il travaillait , en firent autant et allèrent même jusqu'à lui faire traduire des documents pour qu'il les connût ou qu*il en fit usage. On peut donc prendre son livre pour voir ce que peose l"église sur chaque point : sur la trinité et les hypostases , par «xemple , lui qui répond assez verbeusement sur tout, il ne

(1) Thom. Aquin , Summa totiustheologiœy p. 1, qu. 78, art. 3, p. 145, édit. Hunneei, fol. Colon. Agripp., iéo4.

p. X43, eau. nunnsQi, loi. uou (î) /rf., qu. 76, art. 8, p. lAO.

(3) ld.y art. 7, p. 140.

(4) lb„ qu. 81, art. 3, p. 153.

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