‹ Théologie cosmogonique; ou, Reconstitution de l'ancienne et primitive loiChapitre 113 sur 154 · CHAP. 11. PRÉLUDES DE LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

CHAP. 11. PRÉLUDES DE LA RENAISSANCE

Le Trésor de Brunetto consiste en quatre parties , et comprend toutes les sciences philosophiques : la seconde renl'orme un traité de morale extrait d'Aristote ; la troisième la logique et la rhétorique , d'après Aristote et Cicéron ; et la quatrième enfin toute la pohtique et la science gouvernementale , selon Aristote, Platon et Végèce. Cette conception encyclopédique , quelque singulières et déplacées que s'y trouvent des légendes et des traditions vulgaires , n'en est pas moins un livre philosophique très sérieux , qui ne tend à rien moins qu'à s'affranchir de l'esprit obtus du monde clérical et à conduire aux sciences humaines laissées depuis si longtemps en friche. Dans le Trésor, Brunetto parle de la boussole que le Dante connaissait. « Pour ce , dit-il , nagent les mariniers à l'enseigne de ces deux étoiles que l'on appelle tramontaines. . . et chacune des deux faces ( de l'aimant ) aise la pointe de l'aiguille à cette tramontaine à que cette face gist (1). » Hugues de Berzil en a parlé également dans sa bible (2). On sait que Hugues assista en 1204 à la conquête de l'empire grec par les croisés. Gautier de Metz connut peut-être Hugues de Berzil , et Brunetto connaissait sans doute Gautier. Le savant florentin mourut en 1294.

Interrogeons maintenant le grand météore qui brilla d'une manière si resplendissante à travers les ténèbres qui couvraient encore en partie le monde chrétien à la fin du xiii« et au commencement du xiv siècle. Le Dante aussi s'éleva avec toute la puissance de son grand et superbe génie contre la domination de l'église sortie du christianisme. Quelque empreint de l'esprit scholastique que soit son immortel poème , il est cependant encyclopédique , et il embrasse les connaissances universelles de l'historien , du poète et de l'homme religieux , quelque forte que soit son opposition raisonnée contre la monarchie universelle à laquelle aspirait l'église , qu'il ne balance pas d'assujétir à l'empire du pouvoir rationnel, la puissance séculière. Quelque forte qu'il dépeigne la nécessité de l'amour divin , il ne dédaigne cependant en aucune façon celui qu'il sait colorer avec les nuances les plus mondaines et les plus tendres , et que le génie de la langue et le caractère particulier de la nation à laquelle appartenait Guillaume de Lorris lui permirent de tracer avec des tons plus transparents. Après les jouissances mystiques, on s'élança d'un bond à celles qu'enfantent dans

f (l) L. I, ch. 113.

(2) P. Paris, Manuscrits franct t. 3, p. 2'i8, 249.

la réalité les joies du cœur. C'est dans les poésies du Dante qu'on retrouve , comme dans tant d'autres leurs contemporaines , l'homme naturel , la terre (1) , la jouissance et les plaisirs créés pour ses habitants ; et la vie spirituelle et ascétique n'est dans ces immortelles créations que le reflet défaillant du milieu dans lequel vivait leur auteur. Mais ce reflet n'était déjà plus que de seconde main , comme le crépuscule que nous recevons de la lumière que le soleil envoie à la lune. On ne peut se dissimuler que lorsque Dante , peut-être malgré lui , s'eff'orce d'opérer une alliance intime de l'essence de la poésie, qu'il possédait au suprême degré , avec les mystères créés à leur bénéfice par les hommes qui formulèrent la dogmatique chrétienne , dans des vues ambitieuses et mondaines , on ne peut alors se dissimuler, disons -nous, que -sa belle imagination n'échoue dans ses efforts infructueux. Et là encore nous découvrons la lutte de l'esprit humain contre l'abstraction simplement verbale du christianisme , qui n'a pas môme pu siéger sur un des plus beaux trônes qui lui furent présentés. L'art chrétien a constamment subi le supplice de Tantale et le travail des Danaïdes. Tout a été commencé , tout a été abandonné , rien n'a été achevé ! Exilé de la terre, l'homme peut dire avec ie Dante :

Tu lascerai ogiii cosa dilctta

Più caramente; e questo è quello stralo

Che Tarco delP essilio pria saetta (2).

Disons un mot sur Pétrarque et Boccace , si généralement connus , ce qui nous dispense de nous y arrêter longtemps. L'histoire de l'église , principalement de ses chefs et de ses princes, auxquels le fondateur de l'évangile ne songea à coup sûr en aucune manière .'nous montre l'état où elle était dégénérée au moyen âge. N'ayant jamais pu établir réellement un empire spirituel, n'ayant jamais pu étayer ses infructueux essais autrement qu'avec le secours du bras séculier ou de la force , l'église enveloppa ses mystères dans les beaux-arts. L'architecture , la sculpture , la peinture, la musique et toutes les pompes du culte concouru-

(1) Dante connaissait la sphéricité de la terre, les antipodes, etc. Voyez VEnfer, ch. 34, v. 90.

(2) Tu quitteras toutes les choses les plus chèrement aimées ; •t ceci est le premier trait que lance l'arc de l'exil. Paradis^ «he 17, V. 65.

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rent à l'exaltation des âmes vers le ciel; tandis que l'esprit, captivé voluptueusement par les sens , voyait dans les cérémonies religieuses un moyen artificiel de lancer les cœurs de la terre aux cieux , et de métamorphoser la matière en essence divine I Au lieu de suivre la pauvreté des chrétiens primitifs , l'église , resplendissante de richesses , de trésors et de biens de tous genres , pactisa avec les puissants de la terre et s'adonna à la corruption la plus raffinée. Pétrarque f qui séjourna longtemps à la cour papale d'Avignon , appelle cette ville la troisième Babylone et le cinquième labyrinthe (1). La délicatesse de goût, la finesse d'intelligence et l'élévation d'âme de Pétrarque , lui firent faire un retour aux lettres classiques de l'Italie antique ; il préféra la prose de Cicéron à celle de Thomas d Aquin , la poésie df Virgile à celle de Pierre le Vénérable , de Matthieu do Vendôme et de Geoffroi de Paris. Ce grand homme témoigna des regrets amers et justes de la destruction des monuments de la Rome ancienne , qu'il reprochait en termes énergiques à ses contemporains dans leurs ancêtres (2). Il fit connaître, Sophocle à l'Italie, et n'aurait-il fait que cela, ce serait assez pour mériter la vénération et la reconnaissance de tous les hommes de bon goût et qui n'admirent pas les élucubrations rimées et mystiques de la poésie , dite religieuse , des siècles qui précédèrent celui do Pétrarque. Ce grand homme fut le premier qui donna l'exemple de lia formation d'une bibliothèque digne de ce nom , parles matières et les auteurs qu'il y fit entrer.

Quant à Boccace, ou connaît sa préférence pour la littérature grecque à celle de l'ascétisme mystique au moyen âge, et le soin qu'il prit, comme son ami Pétrarque , de rassembler des manuscrits d'Homère et d'autres auteurs grecs. Il écrivit en quinze livres un ouvrage de la généalogie des dieux, qui eut plus de quinze éditions.

Remarquons encore que la connaissance et la renaissance de l'étude des sciences et des lettres de l'antiquité, ne furent pas bornées à la seule Italie, comme on le prétend toujours. Cette renaissance est simultanée en France et en Italie, et, à la môme époque, les autres pays de l'Europe suivirent leur exemple. Elle ne fut point l'effet do la mode, du ca[)rice et encore moins un abaissement du goût et des tendances

(1) Epistolarura sine titulo, lib. ep. x.

Carm. lat. 1. ii, epistola Paulo ÀnaibaUnsi xu, p. 97, 98. •dit. Basil.

sociales. Les effets de cette renaissance tombèrent doucement sur la société occidentale pour lui faire subir des bienfaits semblables à ceux d'une fraîche rosée du matin qui descend et se pose en larmes de cristal, au lever d'un soleil de printemps , sur la végétation , qui l'attend comme un baiser de son amant. Les débris de la science et de l'art antiques furent saisis instinctivement par cette portion intelligente et pénétrante de l'humanité que le dégoût du monde commun et général, universellement ignorant alors, avait fait retirer, comme retraite paisible d'étude et de méditation, dans quelque cloître.

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