‹ Théologie cosmogonique; ou, Reconstitution de l'ancienne et primitive loiChapitre 30 sur 154 · D'ATHÈNES · texte numérisé non relu

D'ATHÈNES

Comnse le culte en Grèce ne cessa jamais de rester sur sa base, quiét-ait d'origine scientifique, ainsi que nous l'avons vu plus haut, qu« cette origine était la connaissance de la loi des choses, que le culte grec en a toujours porté tous les caractères , il se sauvegawlait lui-même d'abord , et ensuite, par l'opinion publique. Quand cette dernière lui donnaii de sérieux avertissements, alors seulement, le pouvoir officiel {protégeait par des mesures de police la foi et la confiance religieuses. Mais il ne faut pas chercher en Grèce d'établissements pour l'enseignement du dogme, pour la conoais*sance claire et approfondie âes choses divines. Si les éléments de la religion grecque étaient scientifiques, son enseignement aux fidèles ne l'était pas. La raison et le bon sens y suffisaient. On refaisait point attention à l'avenir. Le pouvoir politique en Grèce veillait au développement, à la culture, comme à la fécondation de l'esprit religieux , qui surgissait spontanén>ent de l'intelligence et des sentiments du cœur. On travaillait à faire vénérer et craindre les dieux, à faire accomplir les devoirs qu'on devait leur rendre , et à laire respecter la foi en leur gouvernement dû monde.

Lorsqu'au sixième siècle avant notre ère , le pouvoir spéculatif individuel ou idéologique , d'origine sémitique , sous le faux nom de philosophie , entraînée par des apparences , 96 mettait k nier ou à affirmer des choses de la nature, qui étaient sur bien des points , l'opposé diamétral de ce qoe contenait le dogme vrai sur ces mêmes points , se ntettait par là, en opposition avec le culte national , qu'elle voulait renverser , soit en prêchant des idées qu'elle donnait pour supérieures au dogme, soit en préconisant l'athéisme', elle n'eut pas tout d'abord l'opinion publique pour elle. Il ne faut pas confondre Pylhagore avec les philosophes en question» Savant et profond, il voulait rétablir l'ancien cuite dans le sud de l'Italie, dans la grande Grèce. Il voulait reliera son épocjue les profondes traditions de l'ancien culte, dont il possédait les notions qui étaient devenues des arcanes pour le grand nombre des hommes de son temps. Son contempo*

CUAP. 11. DE LA CKlTigtE SOCIALE. 423

rain Xénoplidnès , fondalcur de l'ecoIc d'Elée et d'un sys-r . tème paiithéibtû continué par eilo. uUaqua la religion établie. Il ne se conlenta [)as ùv reprocher dans des vers que Sèrtus Enipiricus nous a conservés (1), de reprocher à Homère et à Hésiode, d'avoir attribué aux dieux tout ce qui est d^onorant chez les honimes : le vol, l'adultère et la trahi- ^n.Ce sont les hommes, dit-il, encore, qui semblent avoir . produit les dieux, et leur avoir donrré leurs sentiments, leur voix et leur air.... Il flétrit d'irréligieux et de blasphématorre, l'idée de la conception et de la naissance des dieux; il contesta aussi runthropomorphisme sur lequel reposait alors toute la symb()li(|ue du culte national grec. « Si les boeufs .ou kâ lions avaient des mains, dit-il, s'ils savaient peindre avec Ics.mainset faire des ouvrages comme lesbommes , les cheVaux se serviraient des chevaux , et les boeufs des bœufs, pour représenter leurs idées des dieux, et ils leur donneraient des corps tels que ceux qu'ils ont eux-mômes.-, etc. (2j. Si Xénophanès. croyait aux dieux qu'Homère et Hésiode avaient rabaissés, tels que les artistes les ont re-

f)résentés et placés dans les temples, il ne voulait pas qu'on es pensât ni qu'on les figurât. » Nul homme ne saura rien de certain sur les dieux, ol sur tout ce dont ie parle; et celui qui en parle le mieux n'en sait rien , et ro|)inion règne sur tout (!{). Sun attaque contre raiithro|)omorphisme était plus sérieuse et plus profonde qu'elle ne parait au premier abord ; tandis qu il niait la ressemblance humaine aux dieux, il déclarait aussi que toutes les figures et toutes tes images des divinités élevées dans les temptes , ainsi que toutes les rivprésentations et les portraits d'elles faits |)ar les poètes, ne se rapportaient qu'à des idées erronées sur leur essence. Il enseignait, en jetant les yeux sur l'immensité du ciel, que Vunité était Dieu (4). Cette unité divine n'était pas le monde; c'est une nature intellfgtuite (|ui « voit tout, entend tout et ne respire pas ;»>). C'est un Dieu sujK^rieur aux dieux et aux hommes, et qui ne ressemble aux mortels, ni par la ligure , ni par l'esprit (G); qui, sans connaître la fatigue, dirige tout par la puissance de l'intelligence (7), toute vision, toute

(1) S. Empirii'us, 1. ix, p. 593, édit. Fabr. (2j Clément d'Alex., Strom. v, p. 601; Liusùbi?, Prép. éwantj,, xin, 13 ; Tliéodoret, Thcrap.^ dise. 3.

(3) S. Enipiricus, adv. log. i, 49.

(4) .\rist., Mét.^ 1. i, ch. 1.

(5) Diog. Lacr., p. 40i.

f6J Clém. d*Mex., Strom. v, p. 601.

(7) Simpllciu», Phys,fif 6.

connaissance, tonte ouïe (I). Ce Dieu n'a pu naître; car comment serait-il né de son semblable? Comment de son dissemblable? etc., etc. (2). Xénophanès admettait des mondes infinis, qu'il disait n'être sujets à aucun changement. Il croyait que les nuées sont formées de vapeurs que le soleil élève et soutient dans l'air; que la substance divine estsphérique, et ne ressemble point à l'homme... qu'elle réunit tout en ellemême, l'entendement, 'la sagesse et l'éternité (3). Timon , cité par Diogène Laërce , disait de Xénophanès :

«f Xénophanès moins vain, et le fléau d'Homère par ses critiques.» il fut avec Pythagore, un de ces hommes puissants d'intelligence qui voulaient la restauration de l'ancien culte f>élasgique. Il est probable que plusieurs de ses élèves, particulièrement Parménides, Mélissus, Xéniadès et Zenon, partageaient ses idées sur son système scientifique, comme celles de leur maître sur les dieux et leur culte. Xénophanès mourut en 477 avant l'ère vulgaire.

La philosophie née en lonie et développée dans la grande Grèce, apparut bientôt à Athènes; elle nxa sa demeure dans ce centre do la science individuelle et de la civilisation grecque. La loi et le sentiment religieux des hommes d'Athènes défendaient la croyance des pères et le culte public. La négation de Dieu , la profanation des mystères et l'introduction de nouveaux dieux dans la cité , passaient pour crimes , que jugeaient les Eumolpides , directeurs et conservateurs des mystères d'Eleusis, et le tribunal hiératique de l'aréopage, dans lequel, dit Démoslhènes en 352, les dieux siégèrent anciennement eux-mêmes dans l'affaire des Euménides contre Oreste(4). Tellement était forte la tradition de la justice distributive , selon le code théologique primitif. Mais ce que le citoyen d'Athènes, aussi avide de spectacle qu'il était pieux, savait pardonner à l'ironie et à la raillerie du poète dramatique , le persifflage des choses saintes entre autres , il le défendait à l'esprit du philosophe. Ti arriva fréquemment que des sages étaient accuses de nier les dieux et de mépriser la religion ; et ils furent jugés et condamnés. iEschyle courut un jour le danger d'être lapidé par le peuple athénien : il fut accusé à l'aréopage parce

(1) S. Emplricîtis, adv. Phys,, i, 144.

(2) Théophraste dans Simplicius, loc, cit., et le livre sur Xénophane, Zenon et Gorgias dans les œuvres d'Aristote.

(3) Diog. Laër., p. 401, 402.

(4) Dem., adv. Àrisiokrates., id. Reisk, p. 641. ApoUodor., Biblioth, myih,, 1. ui, ch. 14, $ 2. Pausan., 1. i., cb. 28.

CBiP. 11. DE LA CRITIQUE SOCIALE. iâ5

que certains passages d'une de ses tragédies, que le temps ne nous a pas conservée , semblaient trahir ou divulguer les mystères d'Eleusis. Le tribunal l'acquitta , parce (ju'il put prouver qu'il n'était point initié (4). Euripiae fut également accusé pour ce vers (570) dans Hippolyte (2) :

La bouche Ta juré, mais non Tesprit.

Quelque dégénérée ou ténébreuse qu'elle fût , la police athénienne, mais surtout l'aréopage, veillaient rigoureusement au maintien de la religion de la cité ; elle veillait à ce qu'il n'y fût pas introduit de nouvelles doctrines (3) anarchiques, idéologiques ; tant était fort toujours le sentiment de la supériorité de l'ancienne croyance théologique. Sous l'administration des Trente, on décréta une loi oui défendait d'enseigner l'art de la parole (4). En 4i5 le pnilosophe et poète Diagoras de Mélos fut poursuivi comme athée. Sa tète fut mise à prix. Il se sauva parce que les Athéniens avaient promis un talent d'argent à qui le tuerait (5). Aristote aussi fut accusé d'impiété par le prêtre Eurymédon au bout de treize ans d'enseigneipent à Athènes. Pour se soustraire aux poursuites de l'aréopage , il se retira secrètement en Chalcide (6), où il mourut en 322. Le philosophe Stilpon, de Mégare, fut condamné par l'aréopage à sortir de la ville, parce qu'il avait dit en plaisantant que l'Athéné de Phidias n'était point une déesse, puisqu'elle était faite par Phidias et non par Jupiter (7). L'arrêt de bannissement contre Epicure et ses adversaires , fut révoqué un an après (8). « Les dieux ne sont pas tels que le croit le vulgaire, avait-il dit , l'impie est , non celui qui rejette les dieux de la multitude, mais celui qui attribue aux dieux les opinions de la multitude. »

L'idéologie hétérodoxe d'Anaxagore, l'ami et le maître de

(1) Arlstote ad Nicomach., 1. m, ch. 2. Clém. d*Alex. Strom., 1. u, p. 461, édit. Pott. Elien, f^ar. hist., 1. v., ch. 19.

(2) Aristote, Rhéior., l. m, ch. 15.

(3) Isocrate, Or. Âreop., p. 213. Plutarch. de placiU phiL, 1. 7., p. 541. édit. Wytt.

(4) Mém. sur Socrate, par Xénoph., 1. 1., ch. î, p. 433.

(5) Diodore, xui, 6. Aristoph Aves 1073. Lysias, cont, Andoc, p. 214. Athénée, xiii, 92, p. 213. Id.y Soheigh.

(6) Diogène Laër., p. 186.

(7) Diogène Laër., p. 10'».

(8) Athénée, 1. xiu, 92, p. 213. Julius Pollux, ix, 5. Diogèue Laër., 1. v, ch. 38.

126 LIVBE PREMIEB. ANTIQUITÉ.

Périclès, le fit accuser d'irréligioD ; ayant enseigné que le soleil était un corps incandescent, ii rat condamné à une amende de cinq talents et «nvoyé en exil (1) Il fut aussi accusé de blasphémer le coite national en voulant le réformer par différentes innovations jugées mauvaises. L'empire de la science religieuse dans les croyances des Athéniens était si fort encore dû temps de Spcrate, qu'il fut accusé d'altérer la religion et de vouloir y introduire de nouvelles divinités. Cet homme rêveur, qui prétendait orgueilleusement qu'un être supérieur Tii^spirait , « loin de disserter comme tant d^autres sur toute la nature , loin de rechercher l'origine de ce que les sophistes appellent le monde , et les causes nécessaires qui ont donné naissance aux corps célestes , il démontrait la folie de ceux qui se livrent à de telles spéculations ; il examinait s'ils s occu> paient de pareilles matières, dans la persuasion qu'ils avaient épuisé les connaissances humaines, ou s'ils croyaient sage de n^liger ce qui est à la portée des hommes , pour approfondir les secrets des dieux (2). » C'était faire, on ne peut pas plus clairement , l'apologie de l'ignorance , l'ennemie la plus déclarée des bases et des déments du culte national des Grecs. Socrate ne fut pas un réformateur dans la bonne acception du mot. Il ne fut qu'un pertui1)ateur social (3) , et un des fondateurs de l'anarchie qui exerce si funestement encore de nos jours son empire , tant dans les choses intellectuelles que dans la pratique de la vie. Cet abandon systématique de l'étude des sciences naturelles appliquées au monde physique, est l'origine d'un Dieu pauvre, oisif, paresseux et fictif qui abandonne le gouvernement du genre humain aux hommee, sans ordre, sans boussole , et les livre par conséquent au plus affreux arbitraire des imbéciles heureux et des pervers rusés. L'aréopage eut donc raison de le condamner.

Les Stoïciens, du moins les fondateurs de l'école, Zenon, Cléantlie , Chrysippe, etc., beaucoup plus profonds et plus orthodoxes que les écrivains qui ont parle d'eux ne lont pensé, et Platon, ne contredisent que discrètement et d'une manière indirecte les croyances nationales. Car ils ne vouhi-

(1) Diog. Laër., p. 60.

(i) Xénoph., Mém. sur Socrate, 1. i, ch. 1. p. 425.

(3) On voit par tous ces faits et beaucoup d'autres que Soorate n'était qu'un obscurantiste, et que s'il y avait eu de son temps une secte comme celle de Loyola, il serait devenu un rédacteur d'un journal « VUnivers. »

CHAP. II. DE LA CftlTigCB 80CIALB. i27

rent pas passer pour leurs ennemis. Ce que Platon dit dans son Timée, eôl é\idemment écrit pour parer au soupçon d'hérésie. « Quant à loriginedes divinités, dit^il. il est audessus de nous de la dire et de la connaître ; mais il' faut en croire ceux qui en ont parlé autrefois, qui étaient, diîniionlils, des descendants des dieux, et qui, sans doute , connaissaient bien leurs ancêtres ; on ne peut donc refuser d'ajouter foi aux enfants des dieux, quoique leur récit ne s*appuie pas sur deSt preuves vraisemblables et convaincantes; mais poisqo*ils disent que c est l'histoire de leur famille , nous devons les en croire suivant l'usage (1). » Platon avait étudié , autant que les monuments le lui permettaient , les anciens dogmes de la religion primitive de son pays; il avait pénétré la doctrine de Pythagore ; il connaissait les eotytcies et les bendidies, ou fêtes thraces ; il s'était fait initier aux mystères d'Hélios, par les prêtres du collège hiératique du temple de Phré à Héliopolis, en Egypte, où il séjourna plusieurs années. Mais il n'alla pas à Tbébes : il ne lai fut pas donné de puiser à la source la conception du grand dieu Ammon-Ra. 11 semble que c'est avec un frissonnement craintif que Platon parle des choses divines : il semble qu*il comprend le danger qu'il y a de toucher à ce qui existe, parce qu'il en a reconnu la vérité fondamentale à travers les ténèbres dont on avait envelopppé la religion et le culte. Mais son âme d'artiste l'entratna à faire de la littérature philosophique, l'opinion de la Grèce étant surtout dans de pareilles eaux en ce moment, et son imagination créa, comme Anaxagore et Socrate , les fictions qui ont fait beaucoup de mal depuis à l'ordre politique et domestique. En bannissant les poètes d'un Elat parfait, il oubliait qu'il se contredisait par son propre ' exemple , mais pourtant il montrait par là les grands maux que font sur les croyances et les traditions anciennes les productions de poètes vulgaires, ces arrangeurs de sons, comme le fait n'est que trop démontré par les productions de plusieurs hommes dans les temps présents : car il voulait l'éloignement des poètes uniquement parce qu'ils inventaient des choses erronées et inaignes des dieux , et que par là , ils influaient désavantageusement sur la moralité du peuple , à laquelle l'art doit se soumettre. 11 a du s'exprimer au surplus, d'une manière plus ouverte dans ses enseignements ésolériques que dans sesœavres faites pour la lecture de tout le inonde et qui nous sont parvenus.

(1) Timée, édit. H. Martin, p. lit, t. 1.

1^ UMU£ PtBJUEB. AniOCITÉ.

7. CONSÉQUENCES DE LÀ DÉCADENCE DE LA REUGION PRIMITIVE ET DE L'UNITÉ DU POUVOIR POUTIQUÈ EN GRÈCE.

Noos avons à terminer l'histoire politique d*Âthènes, qui, avec tonte la Grèce, a traversé les phases sociales qae nous avons définies précédemment (i). Quand Oisthènes, Talcmaeonide {%, bnsa l'ordre des tribus dans rittique, qui étaient au nombre de quatre , et qu*il en institua dix, il fit on travail féodal , empirique et athée. Car avec les quatre tribus qui étaient d'institution canonique et quatre familles fraternelles, nul dans la cité, quelque bas qu'il fût , ne pouvait tomber ou rester inférieur de plus de trois degrés andessous de celui qui était le plus élevé. Tandis qu'après l'innovation de Ciisthènes , il pourra se trouver descendre jusqu'à neuf degrés , et par là avoir été dégradé de six échelons , et c'est aussi ce qui peut se constater antérieurement à Périclès comme après lui. Au temps de Solon , il y avait

El nsieurs partis qui se disputaient le pouvoir dans la repulique athénienne. Mais au milieu de ces partis, lesPisistratidcs représentaient incontestablement le principe des anciens rois théologiques : imparfaitement il est vrai , par la difficulté des temps , mais enfin ils représentaient le principe de l'unité multiple el aimante, le principe de l'harmonie cosmique. C'est pour cette raison que Pisistrate a tant travaillé à reconstituer le code religieux , au moyen des poésies d'Orphée, de Musée, d'Homère (3) et d'Hésio'de, qui étaient éparses, dispersées et presque perdues; c'est pour cette raison qu'il institue dans Athènes un temple et . un culte à l'Amour (4), cuite qui existait en Egypte. Les Pisistratides voulaient le bonheur de tous, et, se sentant plus capables que tous les autres pour en rétablir le règne et l'empiré, ils travaillèrent tout naturellement à s'emparer du souverain pouvoir, qui leur permettrait de le réaliser. Mais alors la faction timarchique et oligarchique des Alcmaeooi-

{i) Page 107 et suiv.

(îl Hérodote, l. v, ch. 66.

f8) l)e ce soin furent chargés Onomaciite d'Athènes . Zopyre d'Héraciée, Orphée de Crolone et Concylos. Voy. Homère et la poésie grecque, par H. Kochly. Zeiischtift fur die AlierihumS' wnseuaihaft, 1843. N» 1, 2, 3, 13, 14, 15, en allemand.

(4) Plutarqiie, Solon, cli. 11.

CllAf. II. C0!I8£QUENCES DB LA DÊCAOBNCB , KTC. i2!)

des(i), dont le fond élail l'athéisme, l'orgueil, l'oppressiou et la spoliation des populations, parvint par des manœuvres et des rhéteurs soldés, à donner le change à l'opinion sur le compte des PisisI rates et sur le leur. Il est un fait curieux et qu'il faut constater ici , c'est qu'une malheureuse erreur 8*étant perpétuée et généralisée jusqu'au temps où Rome , après avoir tout brasëé et pétri , fit un océan ténébreux de , tout l'Occident: c'est que Plutarque, honnête homme, mais ' compilateur fervent, a vu dans cet océan de ténèbres la calomnie sur Pisistrate et Ta épousée dans la forme. Cest ce qui l'empêcha de dresser pour la postérité une vie de ce grand homme et de ses fils, et c'est aussi ce qui a fait perpétuer, par voie de coitôéquence, la calomnie jusqu'aujourd'hui.

En effet , que voulaient les AIcmâBonides? On ne peut juger de leur pensée que par leurs actes. Or, ils veulent le renversement de Pisistrate , et pour l'opérer, n'ayant pas le peuple athénien avec eux , parce qu il se trouvait heureux et bien sous le gouvernement du lils d'Hippocrati^s , ils se rendent à Delphes et s'v établissent comme à demeure; là , ils entreprennent de rebâtir le' temple panhellène et ils le firent d'une manière plus magnifique que le contrat ne lo prescrivait. Au lieu oie pierre tendre , ils se servirent de marbre de Paros pour élever la façade. Voyant au'il n'y a que la république de Sparte qui puisse susciter ae sérieux embarras à Pisistrate dans Athènes, et que les Lacédémoniens viennent souvent consulter la pythie sur leurs affaires, ils corrompent l'oracle de Delphes (2)'par des présents, pour qn'il insinue aux Spartiates aans ses réponses de déclarer la guerre aux Athéniens et de renverser Pisistrate. Les Laoéoémoniens qui voient que le gouvernement des Pisistraûdes est bon et équitable, ne se rendent pas tout d'abord uu conseil du dieu. Ils hésitent . ils sont indécis , et ce n est que dans une suite de réponses de la pylhie et pendant plusieurs années que, voyant cette insistance du dieu pour une guerre contre Pisistrate, et craignant qu'il ne leur en arrive malheur, ils se décident enfin. La confljgration a lieu et le fils

(1) On connaît la tie d*\lcmœoa, qui assassinii sa m&re et qui, rejeté de la caste des guerriers, s^en alla faire le commerce. L^aacètre des Alcrnsonides était un être vieieux et qui se yengea sur la société du juste anathème qu'elle lui avait lancé. Le vice resta dans le sang et la moelle de sa race.

(i) Hérodote, l. v, ch. 63.

130 LlYBl PREMIER. ANflQtJITfe.

d'H^)pocratès est renversé. Eh bien.! iesAlctnaeonideâ qui rentrenl aussitôt dans Athènes, après avoir emprunté dé l'argent à Delphes pour leur entreprise (i); vp^it-ifs travailler au bonheur du peuple , eux qui ne cessent , depuis tairt d'années, de fomenter sa haine cotltne Pisislraie? Pas le moins du monde ; il travaitient «ur-i^^amp à l'asservir et à le piller , sous le goirvernênent' d'une faction d'athées comme em:; et cela a tel point q«é, le peuple trôibpé ids renverse à leur tour et les eitflle à Tétranger. d'où ils cottgh pireront encore, non plus cette fois contre Pisistrate, mais contre le peuple athénien loi-même. On petrt Yèir sur ces faits tous les historiens grecs, et l'on sera convaincu que de toutes les factions qui se .dfsputaient le pouvoir à Âthéin.es au temps de Solon , les Pisistratides représentaient, par leitrr moralité et^Ieur profondeur, la royauté théû^ogiqtie et partout la vérité, mais non cette monarchie de pacotille créée au moyen âge et pesant depuis, jusqu'à nos jours, de la manière la plus odieuse sur tous les peuples. Cette pnrétendtte insulte d Hipparque faite à la seeiur du Phénicien Hanmh àius , et sa mort sous le poignard d'Arrstogiton et le sien , à la fête des Paaathénées (21), n -étaft qu'âne des mille machinations que cette faction employait pour arriver à «les fin»; elle ressemble à celle que d'autres pervers , appartenatil au même parti, empbyaieni au même moment en Calabre contre les disciples et l'école de Pythagore. et enfin à Rome, parle prélènda viol par Tarquin de la femme du conjuré Gollaifnufr, pour y. renverser la royauté par Texputeion desTafquins. Ahl il &'e8t passé alors là, en Occident , un immense événement politique , un habile escamotage, au préjudice ikf la liberté et du bonheur des peuples, donl^le fond a échappé malheureusement aux historiens anciens, de qui Ta dérobé par contre aux modernes.

La vérité a échappé aux historiens , parce que à aucune époque et chez aucun des peuples de l'Occident , sertis dés empires méridionaux, il n'y eut de tribunal historique dHnStitué; et il n'y eut pas de tribunal historique parce que le seul mode d'éducation et de connaissances des sujets ou fidèles fut l'initiation . Or, par l'initiation , outre le mystère qu'elle entraînait, ello était tout individuelle et n'éclairait qu'un ou que quelques individus à la fois. L'iniUatioii avec ses myiîtères et ses formes, pouvait étra bonne pour l'ind-

(1) Démosthènes confr* Midias, p. 501.

(2) Thucydide, 1. vi, ch, 56.

CHAr 11. CO!fgÉgUBHCES DE LA D£CADE!(C£, ETC. 13i

iruciion et la oonsialalion do la capacilé aux foDCtions publiques; mais cela n'était pas sufKsant pour le corps entier de la nation. Il fallait la publication du code par son dépôt dans des archivée socialtêà la dispoiiiion du public» pour le lire ou le copier en tout ou en partie, à volonté ; de plus , sa transcription sur les parois et les colonuiê (1) des ieinples exposés aux regards de tous, il fallait la publicité non du code réglementa tif et descriptif des travaux de la cité, des travaux réels, mais du code divin avec sou dogme ou science des clioses, et le rituel , c'est-à-dire i'unire des symboles et des allégories ou des travaux fictifs. Si cola avaitété fait en Grèce , jamais les erreui-s n'auraient pu renvahir aussi facilement. Si cela avait été fait en Etrurie et plus tard à Rome par Numa Pompilius ou par ses successeurs, jamais la royauté symbolique et par conséquent divine n'aurait pu y périr , ni Toligarchie odieusement révolue du nom de répablique s'y fonder, et T&ge d'or n'aurait jamais cessé do régner en Occident. Et cela |»ar la raison bien simple que des enseignements établis où Tinitiation subsirtant pour les lumières avancées à donner à ceux qui se destinaient aux fonctions publiques, le code ouvert au public aurait été suffisamment saisi , même dès l'origine de l'établissement de ce$ empires secondaires , et bien mieux encore plus tard par les enseignements et les explications orales de la foule et dans la foule, par elie-môme, aûn qu'elle pût toujours juger également par elle-même de la vérité et de la sincérité du culte comme du pouvoir qui la régissait. Par les moyens que nous venons d'indiquer, le peuple pouvait déduire le pouvoir du dogme ou de la science , ce qui est tout un , l'y comparer et le juger, et ne jamais cesser d'y être dévoué et obéissant. Et comqne cette vérité du culte, comme cette sincérité et cette capacité du pouvoir ne peuvent être mises en doute, au moins pour les temps symboliques de Rome et de laGrèîce, il en serait toujours résulté une grande harmonie, une association compacte et Tabsence de factions , but que cherchent ceux qui désirent une réformation de la société par des moyens impossibles à y faire atteindre. Quelque successives et multipliées que l'on puisse supposer que fussent les guerres , les attaques ou les rapports des tribus ou nations barbares circonscrivant la Grèce et Rome, ces der-

(i) Comme la loi, par eiemple, sur les cérémonies qui de- • raient être accomplies dans Athènes par Tépouse royale, et citée par DémoMh^ne?, C, Neœra, p. 1371, édit. Reiske.

i3'à LIVRE PREUIER. ANTIQUITÉ.

nîères auraient pu être vaincues ou comblées d'étrangers , qu'elles auraient toujours fini par les absorber et les élever à leur niveau. ^^

Cet enseignement du peuple par la voie orale pour les connaissances ordinaires, et, pour les^ connaissances plus étendues , par la voie des initiations et non par la parole écrite ei publique, fui malheureusement le mode adopté par les directeurs des premières colonies ou migrations septentrionales qui vinrent de la Thrace et de la Thessalie et peutêtre aussi de TEgypte , fonder les sociétés de deuxième jet en Grèce et ailleurs ; celles qui vinrent de nouveau des mêmes empires s'asseoir, se mêler et se superposer à elles , suivirent T usage adopté. Il en fut de même plus tard pour toules les colonies ou migrations de deuxième, de troisième jet qui partirent, soit de i'Ionie pour TAttique, soit de la Tbessahe et deTEpire pour le Péloponnèse ; soit deTAttique

Ï^our Byzance , les côtes du Pont-Euxin , la Chalcédoine, 'Achaïe, Corcyre , la grande Grèce, la Sicile ; soit du Péloponnèse et de rElidepour la grande Grèce et la Sicile; de Sparte pour Curies, Cénénie, le Latium ; de la Pbénicie , de la Phrygie et de I'Ionie pour Véies, Albe, Fidènes et la Toscane ; de Corinthe pour la Sicile ; de la Tbessahe, de la Phocide, de la Béotiepour la Macédoine, la Tbrace, TEpire, la Cellie; de l'Asie mineure et de la Pbénicie pour Marseille; de Sidon , Tyr et du reste de la Pbénicie pour Cartbage , la Sardaigne, llbérie, etc., etc. Les pythagoriciens suivirent malheureusement la même marche partout dans leurs institutions et leurs enseignements. La foi en la lumière et en l'harmonie aurait bien pu se maintenir avecde pareils moyens dans des lieux géographiques fermés en Quelque sorte à l'étranger, comme 1 était , par exemple , 1 Egypte , encaissée dans la vallée du Nil ; mais toutes ces nations secondaires, situées à de plus ou moins grandes latitudes, où le froid est grand et la terré ingrate si le travail et les sueurs de l'homme ne viennent sans cesse la remuer et la façonner, ce qui rendait l'homme et les populations remuantes, ces nations , disons-noui, parVenueâ à des états de civilisation très inégaux , se mêlaient nécessairement beaucoup par les affaires et le co.nmerce, bien plus encore dans leurs guerres, où elles ne cessaient de se confondre mutuellement. Alors, par défaut de stabilité dans la population des villes et des bourgs t les mœurs à tout instant bouleversées, les connaissances

ui n'étaient qu'orales» s'altéraient et finissaient par se per-

re tout à fait.

CHAP. II. DES GRANDES ÊOIFICATIONS, UG. iè'>i

Si Ton ajoute à cola la suspension des enseignements par Tabsence des sacerdotes qui sacrifient dans les sanctuaires et conduisent les armées dans les guerres, la mort et Tassassinat fréquents de ces instituteurs , on sentira comment la connaissance de la nature des choses, comment un code renfermant cette connaissance et qui l'aurait maintenue dan s Tesprit public, s'il eût été écrit et gravé sur la pierre, pou* vaitse perdre facilement,et seperditen effet de plus en plus.

Do cette manière les populations furent exposées à ïa- «loree de toute nouvelle doctrine quelle qu'elle fût. Si les Indiens et les autres nations du continent de YA^ie n'avaient pas eu aux xv et xvp siècles et n'avaient pas encore aujourd'hui une doctrine dans l'esprit ou à la disposition de leur étude, par la lecture des livres et des inscriptions qui la contiennent, pas plus que n'en avaient les populations sous les empereurs romains, croit-on auo le christianisme, qui n'a pu faire la conquête d'un seul nomme, môme des classes moyennes, depuis trois cents ans que les sectaires de Rome courent IV prêcher, n'aurait pas enfin pris pied dans ces nations? Évidemment oui. Chez les Romains il n'en était

S oint ainsi ; ils avaient bien quelques formes, mais c'étaient e pures formes sans doames ou science , et non vivantes par là dans leur esprit. Ces formes étaient un simple objet pour les yeux, un pur spectacle. Or, toute chose qui est sans Dase intellectuelle et scientifique, se perd immédiatement ou cède à ce qui peut en avoir une, quelque pauvre qu'elle soit.

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