CMAP. IV. BOUE ROYALE
crées , tels qu'ils étaient du temps do Solon. Or, à cette époque, il y avait déjà eu de grandes et de funestes perturbations dans l'ordre social, et cela universellement. Elles furent amenées peu à peu, plus moralement que maiérialeœent, par l'immixtion des races sémitiques au sein de tous les peuples du bassin de la Méditerranée, et plus spécialeoient par la dégénérescence du commerce et la pression de la caste militaire dans tous pays. Ce qui prouve l'anarchie des peuples grecs et italiques à l'époque dont nous parlons, c'est leur tendance à reconstituer un nouvel ordre social sur des constitutions nouvelles et sur des idées qui n'en sont pas , et sur des abstractions qui allaient enfanter des choses irrationnelles. La justice naturelle et distribu tive de l'origine des sociétés était détruite. Les droits de l'homme étaient méconnus, et pour sauvegarder ces conquêtes illégitimes, le parti dominant eut recours à des codes écrits, où toute la ruse et l'astuce étaient étalées pour jeter de la poudre aux yeux du peuple et où réellement on l'exclut à tout jamais de la pari de biens et de bonheur auxquels il a droit dans la société. Alors aussi tout devint conditionnel, arbitraire; en dehors de la nature et des lois des choses, et dans les siècles postérieurs des révolutions successives viennent protester et déclarer qu'il n'y a aucune raison de perpétuer des droits faits sans raison. Nous terminerons nos considérations sur le règne de Servius Tulliusen faisant remarquer que l'usure et les exactions de tous genres devaient avoir afnenéd^à une immense et profonde altération dans l'état social romain, puisque ce roi fat obligé de suivre l'exemple de Solon, qui, par ia loi nommée <x«(j«x^««, affranchit (es pauvres d'une partie de leurs dettes. 11 chassa aussi les familles patriciennes des possessions nationales dont elles s'étaient saisies. Et voilà aussi ce qui fil éclater un mécontentement du patrietat qui, pour la troisième fois, prêta les mains au meurtre du chef de l'Etat. En fusionnant les aristocraties de race et d'argents Servius travailla avantageusement à l'avancen^ent d« gouvernement futur, dont l'essence était éminemment oligarchiq4i«, et auquel nous ne pouvons en aucune manière donner le nom de républicain.
En l'année 534 avant l'ère vulgaire , Lucius Tarquinius succéda à Servius Tullius sans consulter le sénatet le peuple. Il méprisa le premier et montra du dédain pour le second, et
'un etl'aatrele méritèrent. Les quarante- quatre années de règne et les institutions politiq<ues, conditionnelles, constiUi^
ionnelleset arbltrairesae Servius Tullins.'n'avaient pas légè-
i9â LIVRE PREMIER. ANTIQUITÉ
rement contribué à ravaler les sentiments et les mœurs do la nation. Quand on pénètre dans l'histoire de cette époque, on reste convaincu de ce que nous disons , et si nous ne
f>ouvons voir autre chose qu'un restaurateur dernier de 'ordre normal de l'Etat dans Tarquin le jeune , ce n'est pas de notre faute, mais celle de la vérité historique, qui perce à chaque instant à travers les faits du règne de ce prince chez tous les historiens, quelque peine qu'ils prennent de voiler la vérité sur celui qu'une ancienne calomnie nous montre comme un tyran. Cette tentative est rusée et habile, sinon heureuse. Elle fut faite uniquement dans le but de justifier l'usurpation du gouvernement par les ambitieux, les riches et les corrompus. Nous allons dresser hardiment la réhabilitation de Lucius Tarquinius, qu'une postérité fourvoyée a surnommé le Superbe.
Nous commencerons tout d'abord par déclarer que nous suspectons fortement la narration de la violence dont se servit Tarquin le jeune pour s'emparer du sceptre. Tous les historiens romains primitifs écrivirent sous la république oligarchique, et étaient imbus des préjugés du milieu où ils vivaient. Tous ces annalistes (1), car ils n'étaient que cela , vivaient pendant la seconde guerre punique; les Q. Fabius Pictor, les L. Cincius Alimenius, les M. PortiusCaton , sont de cette époque. Les historiens Tite-Live , Denys d'Halicarnasse , qui appartenaient aux éclectiques , et Plutarque , sont encore d'une date bien postérieure. Le premier mourut 49 ans après l'ère vulgaire , le second est né 55 ou 57 ans avant cette ère, et le troisième est né 50 ans après celte ère. On voit que le champ du mensonge, de la calomnie intéressée, de l'épopée et de la poésie, était assez étendu pour affubler la biographie de Tarquin de tout ce que l'oligarchie scélérate du patriciat et de la plèbe enrichie immoralement avait besoin de rechercher et d'inventer pour couvrir leur usurpation d'un manteau de légalité. Sans justifier la fiction de la violence et du crime dont une tradition douteuse entache la mémoire du dernier Tarquin , cette fiction nous rappelle à la réalité des crimes et des violences des rois chrétiens et des papes du moyen âge ; et les meurtres commis par les princes italiens de cette époque, expliquent ,
{i\ Les annalistes puisaient dans les livres des grands pontifes qui étaient toujours aes chefs du sénat et du parti oligarchique, ayant intérêt à calomnier Tancienne royauté symbolique romaine, qui avait constamment travaillé à les brider.
CliAP. IV. ROME ROYALE. 193
sans la justifier, T histoire du Superbe , de san^ grec aussi vindicatif que le sang italien et espagnol. L'histoire rapporte que Tarquin régna parla terreur. Mais cela est quelquefois nécessaire, quand surtout les mesures de ce régime ne sont prises que sur des provocations directes , et alors c'est surtout et avant tout l'agression qu'il faudrait accuser et sévèrement accuser. Dans les temps modernes le mensonge et la mauvaise foi n'ont-ils pas accusé la Convention de n'avoir régné que par la terreur, et ceux qui l'accusent n'ont-ils pas chanté la louange des princes de la maison desCapets, des factions qui les entouraient et les poussaient à la terreur blanche sous la Restauration ! S'il était po.ssibIe qu'une révolution se fît sans froisser quelques intérêts, ou que les individus qui se trouvent lésés ne fissent point de résistance , il n'y aurait point de terreur. Elle ne provient donc que du conflit des intérôls (1).
Tarquin le jeune suspendit la constitution oligarchique et bourgeoise de Servius Tullius. Il en vit sans doute les pernicieux effets, le pouvoir d'une aristocratie immorale et peu savante» l'influence honnête mais trompée d'une cohue sans instruction , avide et cupide , et se vendant au plus offrant II retourna aux usages anciens , dit Denys(2], ce qui veut dire à l'ordre social primitif , à l'ordre restauré par le sage et vertueux Numa . Or, nous avons dit plus haut ce qu'était cet ordre , méconnu par les historiens romains par erreur et esprit de coterie , mais apprécié d'une manière loyale et autant que sa connaissance le permettait par Denys d'Halica masse , grec de naissance. Lorsqu'on lit attentivement les antiquités romaines de cet auteur consciencieux quant aux faits , mais éclectique de jugement; lorsqu'on lit la Vie de Romulusetde Numa par Plutarque, on acquiert la certitude de la présence de l'hellénisme antique, antérieur mênie à l'hellénisme poétique et héroïque d'Homère, dans les origines de la ville de Rome et surtout dans sa religion, son gouvernement , ses mœurs et ses lois. Rappelons que Tar-^ quin envoya consulter l'oracle de Delphes (3). Il connaissait donc les traditions hiératiques des Grecs. On sait que cet oracle était devenu le seul important à cette époque. Entre autres faits palpables et matériels encore, Plutarque (4) nous
(1) Thibaiideau, Mém. svr la Convenlipn^ t. l,p. A4.
(î) Liv. lY, ch. 43.
(3) Tite-Live, 1. 1, ch. 56,
parle de la grande mianlité de mois grecs dans la langue latine de Tépoque de Noma. Tacite rapporte que : l'on voit qne la forme des lettres latines est la même que celle qui fut adoptée par la plus haute antiquité grecque (1). Et Denys d'Halicarnasse (2} a son tour, en parlant d'une colonne sur laquelle étaient inscrits les actes publics de l'autorité, et qtii se trouvait placée dans le temple de Diane , dit que ces actes sont écrits en caractères grecs , tels que la Grèce s'en servait anciennement. Ce qui , selon lui , n'est pas une légère preuve que les fondateurs de Rome n'ont | as été des barbares ; car sMlâ avaient été tels , ils ne se seraient pas servis do lettres grecques. En parlant du plus ancien des traitéîS passés entre Rome etCarthage, Polybe dit : « Car telle est la tlifférence de l'ancienne langue latine de la langue moderne, que les plus habiles ne peuvent qu*avec peine y comprendre quelque chose (3). » Lorsqu'une Civilisation ou un ordre social nouveaux arrivent, ils ont soin de détruire tous les documents historiques en désaccord avec les idées innovées. C'est ce qu'ont fait les premiers chrétiens avec les livres de science de l'antiquité, et c'est aussi ce qu'ont fait les oligarques réputés répuolicainâ jusqu'à présent , qui suivirent l'époque royale de Rome. On brûla les livres de Numa en l'année S72 de Rome; on corrompit immédiatement les traditions et on altéra les vraies mœurs.
Tarquin termina le temple de Jupiter capilolin, de Junon et de Minerve, le grand cirque, les cloaques, avec le concours d'artistes et d'artisans étrusques; à l'intérieur il permit des relations commerciales de fait avec les Etrusques, les Carthaginois et la grande Grèce, particulièrement avec Cumes, colonie ionienne établie en 800 environ avant l'ère Vulgaire. C'est de cette ville que Tarquin tira les anciens livres sibyllins. Ces livres n'étaient autres que le code religieux des travaux réels et fictifs. Les premiers comprehaient le règlement et la description de tous les travaux dfe la cité : les seconds, le culte, le dogme, tes images, les formes, les emblèmes, les syihboles , les allégories qui ressorlent du dognne ou de la science. Tout ce que rapporte Denys d'Halicarnass^ de ces livres , il Ta tiré , dit-il expressément , de la pnagmatique théologique de Tétetiice Varron (4), ouvrage
(l) Annales, 1. xi, cU. U.
Î2) Aut. roin.,1. ïv, Î6.
3) Polybe, 1. m, ch. i% Ce traité est de Tan li07 avaat Tèrt gaire.
(4) Aut. rom., l. ly, ch. 62,
CHAP. IT. ROME ftOYALB. i95
qui fut un de ceux que Grégoire VU fit brûler. Or, par ce que nous savons de Varron", on peut dire qu'il était plus fort en théologie que le méchant et tyrannique pape qui anéantit son ouvrage sur la théologie Varron proclamait Tunilé de Dieu. Mais il concevait ce Dieu suprême comme l'àme du monde e(. divisait cette âme en plusieurs parties qui étaient autant de divinités, dit saint Augustin.
Tarquin renouvela le traité avec les Etrusques, il força les Latins, les Gabiens, les Herniques, les Voisques à reconnattre la suprématie de Rome; il londa les colonies deCircéi et de Signia vers 520, au sud de Rome, et poussa ses frontières jusqu'à Terracine. En l'année de Rome 185, sous le r^Tie de Servius Tullius , le nombre des citovens romains était de 84 000 et la population totale de 420,"000. En Tannée de Rome 245, à la fin du règne de Tarquin le jeune, le nombre des citoyens était de d 30,000 et la population totale de 650,000 (1). C'est un assez glorieux résultat qui prouve la nationalité du prince sous lequel il eut lieu, et la bouté de son action gouvernementale, ainsi qu'on le verra plus loin.. Malgré l'élan superbe et puissant de la conquête à l'extérieur et des résultats qui en furent la suite , malgré cette sorte d'inditférence de la masse d^ins ses travaux publics, son commerce et son industrie, il s'opéra une réaction allumée et attisée par i^amour-propre et lorgneil biesséâ d'un grand nombre de patriciens . Il ne fallait qu'un accident extérieur pour faire éclater l'incendie , el comme il n'arriva pas réellement, on le supposa.
Si les Alcmœonides d'Athènes inventèrent un indigne mensonge pour avoir on prétexte de chasser les Pisistratides de leur patrie en 510 , l'aristocratie pervertie de Rome , en inventa un pareil un an plus tard pour se défaire de la raoe royale étrusque , qui la gênait dans ses débordements immeraBX et sa soif du pouTOir. îl en est de même de l'abattement des têtes de pavots attribué à Tarquin. Ce conie est composé et tiré de l'histoire de Zopyre et la répo«ïie de Thrasybule, tyran de Milet qui, questionné par l'intermédiaire d'un hératit d'armes, par Périandre relativement à la consolidation do pouvoir , arracha d'un cfearop de blé les plus hauts épis et les jeta par terre, sans proférer iine-seute parole (2). N oublions pas que la réiBiCtien contre le pouvoir de Tarquin est toute patrJcJenfve, aristocratique, nd:)iliaire
(H StatisiiquCf etc., par Jonaès, t. 2, p. S6S. (2) yoy, Hérodote, 1. v,
ch. 93,9. -^ Liy. ni, ch. iS4 et miîy.
d96 LIVRE PlEMIBl. ANTIQUITK.
et timocratique. Rien ne nous permet de voir que le peuple 8' en fût mêlé directement. L'histoire contemporaine de Tarquin de toutes les villes d'Italie, nous montre une réaction aes hautes classes corrompues contre toutes les tentatives de réhabilitation d'un ordre social sévère et par conséquent moral. Partout l'ambition oligarchique, sous le prétexte de fonder la démocratie , se révolta contre l'ancien ordre de choses, dont les éléments étaient les doctrines d'Orphée, la sympathie, le goût et la pénétration thraces. Cylon deCrotone, qui assassina un grand nombre de pythagoriciens vers 519 avant l'ère vulgaire, et les chefs de la réaction démocratique de Sybaris , étaient de ces hommes dépravés , comme il y en eut une si grande immensité depuis, et qui, avec des paroles de liberté sur les lèvres, n'ont que le despotisme de leur intérêt personnel dans le cœur.
« L'attention de l'écrivain comme du lecteur doit en histoire moins porter sur le récit des faits eux-mêmes que sur les circonstances qui les ont précédés, ou accompagnés ou suivis. Retranchez de l'histoire l'étude des causes , des moyens, du but des entreprises humaines, et le sqin d'<examiner si chacune a eu le succès que l'on devait en attendre, que reste-t-il? un exercice littéraire, non plus un enseignement; c'est un jeu d'esprit fait pour flatter un instant l'oreille, mais sans résultat pour l'avenir (1). » Voilà ce que nous avons fait pour l'histoire d'une partie du règne de Tarquin le jeune, Il nous reste à en examiner la fin. Voici l'histoire de la supposition dont nous avons parlé précédemment et qui termine l'administration de Tarquin le jeune.
Les princes de la famille royale revenaient de leur mission auprès de l'oracle de Delphes. Lucius Junius avait reçu de la pythonisse une réponse qui flatta l'amour-propre de cet homme superstitieux. « Dans les moments critiques, dit Polybe, les Romains sont féconds en moyens pour apaiser les dieux et les hommes ; et il n'est pas de pratique qu'ils regardent alors comme au-dessous de leur grandeur et de leur dignité (2). » Il paraît qu'ils étaient aussi peu scrupuleux en matière profane. On supposa que Sextus, fils aîné de Tarquin, avait violé Lucrèce, fille de Lucretius Tricipitinus et femme de Lucius Tarquinius Collatinus et que ce dernier avait imprudemment exposée à ses regards. A la suite de ce mensonge patricien, la famille royale est exilée pour tou-
(1) Polybe, 1. m, ch. 31.
(î) Liv. m, ci).. 112,
CHAP. IV. ROMft AUYALE.
jours [lo 24 mars 509 avantrére vulgaire). Indépendamment de tout ce que ce fait a d'invraisemblable en lui-niêmo quand on connaît les mœurs de l'antiquité, la vie intérieure et retirée de la femme, constatons encore que Tite-Live et Denys d'Halicarnasse ne s'accordent nullement sur la plupart des circonstances qu'ils donnent avec des détails très particuliers et avec toute la naïve et indiscrète impudence des auteurs de leur époque. Aux particularités qu'ils rapportent , on croirait qu ils y ont assisté. La contradiction des auteurs prouve suffisamment l'inconsistance du récit. Rien n'est plus mal ourdi que la fable que Lucrèce est sensée avoir débitée à sa famille et à son époux après la nuit soi-disant fatale où elle a dû se livrer aux désirs de Sextus. Tout le reste esta l'avenant (i).
Le vieux Tarquin se retira d'abord à Gabieset ensuite à Tarquinies. Des députés tarquiniens réclamèrent la restitution des biens do la famille royale, apportés et donnés à Rome par Tarquin l'ancien. Le sénat, n'osant trancher la question, consulta le peuple qui prononça la restitution, procédé qui prouve clairement que Tarquin n'était pas haï du peuple, comme les historiens oligarchiques ont voulu le raire croire. Mais la restitution fut rendue impossible par une conspiration que fomentèrent les députés tarquiniens parmi les jeunes patriciens en faveur de l'exilé. Secondé par Tarquinies, Véies et plusieurs autres villes de la Tyrrhénie, le vieux roi espérait rentrer à Rome à main armée. En 507, il est défait par les consuls dans la forêt d'Arsies. Il parvint à armer contre Rome Porsenna, lucumon de Clusium, l'une des plus puissantes souverainetés de l'Etrurie. Le lucumon vainquit les Romains, mais il abandonna la cause de Tarquin, qui alla mourir à Cumes (496), auprès d'Aristodème, tyran de cette ville. En parlant d'Aristooème, nous raconterons encore un fait qui prouve la scélératesse de l'époque. C'était lui qui, en 524 avant l'ère vulgaire, avait défait avec un petit nombre d'hommes une armée de Tyrrhéniens, d'Ombriens, de Dauniens et d'autres peuples qui vinrent assiéger Cumes en grand nombre. Aristodème était, comme Numa et les deux Tarquins, un chef politique de vieille race et suivant scrupuleusement les vieilles traditions théologigues: mais il les avait trop fortement spiritualisées et rendues difficiles dans la pratique. Il n'était ni tyran ni oligarque,
(1) Nous ne somme» pas le seul à mettre en doute ce prétendu viol. Foy. Bayle, Diciionnaire^ et A. Veiri,/Vui<j romrtiwr*, 1780.
198 LIVRE PBEMIBR. ANTIQUITE.
mais ami du peaple. L'aristocratie d'argent le liaïssait et voulait le remplacer par l'hippomédon, le général de la cavalerie et depuis longtemps le chef de ce parti. Lo sénat le détestait, et il saisit Toccasion suivante pour s'en débarrasser. Les Ariciniens, assiégés par Àrnns, fils de Porsenna, ayant demandé, enW^, des secours à Gumes, le parti aristûcratiqi>e imagina de leur envoyer Aristodème. Ce parti eut soin de choisir parmi la population ce qu'il y avait de plus pauvre, déplus turbulent, de plus malneureux. Deux mille hommes furent embarqués sur dix vaisseaux vieux et en très mauvais état, et l'on condamna à mort ceux qui re fuseraient de les monter. On espérait que la mer engloutirait cette flotte avec son armée, et le général en chef Aristodème, le premier. Cependant Us arrivent, sont vainqueurs et une partie revieni à Cumes. Aristodème se venge de ses ennemis. Il en fait passer par les armes une grancle partie.. Généreux envers leurs enfants, il les laisse vivre. Quatorze ans plus tard, ceux-ci se révoltent, et en 492 le massacrent lui et toute sa famille (i) !
Denys d'flalicarnasse, ignorant complètement la grande •science sociale, Denys, éclectique funeste, qui nous raconte très en détail l'histoire d'Aristodème de Cumes, l'apprécie selon les idées oligarchiques do parti politique auquel i! appartient. Mais dans sa colère contre Aristodème, qu'il ne parvient toutefois pas à nous caractériser comme un despote et un tyran , il nous dit que le premier magistrat de Cumes introduisit deux des plus pernicieuses institutions humaines dans l'ordre politique, la distribution des terres et la remise des dettes. Il en fut à Cumes comme à Rome, où une aristocratie à passions violentes et sensuelles, à cœur sec, suivant strictement les plans qu'elle s'était proposés pour arrivera ses fins, le pouvoir, les richesses et toutes les voluj)tésdes sens, voire même toutes les joies de l'esprit, l'exploitation et l'abrutissement des masses, où une aristocratie dégradée et pervertie au moral comme au physique s'opposait à tout établissement d'ordre naturel etde justice distributive; où les créanciers opulents demandaient a leurs malheureux débiteurs les intérêts des intérêts, versuram facere. Il y avait donc analogie de caractère public entre Aristodènie et Tarquin, exercice de la justice, opposition aux ambitieux pervertis moralement, politiquement, socialement en un mot, qui, sous le masque delà démocratie qu'ils prétextaient
(1) Denys d'ilalicar., 1. yii,ch, 5-U. '
(UiAi>. IV. BOiiF. ftOTAu:. 'i99
vouloir servir, marchaient à l'anarchie oligarchique' et timocratique. Après avoir duré âfôans, la royauté scienlifî-
?ne et tnéologique fut abolie à Rome en l'année 509 avant ère vulgaire, et remplacée, non comme on le prétend toufouTâ, par la république, mais bien par une aristocratie or-
SoeilTeuse, sans valeur réelle, tyrannique, cupide, ennemie e tout bien, de toute morale, de toute justice, de tout ordre fégulier, et ^ dessus le marché aussi ennemie du peuple, go elle voulait exploiter que de la royauté nominale (1) qui .favait cependant tenue en échec pendant presque deux sièclés et demi. Dans sa troisième Philippique, Cicéron dit de Tarquin, qui avaitrégné 25 ans : Il « ne fut ni impie ni cruel, il ne fut que superbe, et ce vice lui coûta le trône. >
Cest sur un fait historique qu'est fondée la tradition que le sénat romain primitif se composait de cent sénateurs A) , quelque fantastique ou artificielle que soit Tidée de sa forma tioD (3). Après la mort de Numitor,dit Plutarque, Romulus renonça à sa prérogative royale sur Àlbe ; il laissa le gouvernement au peuple, et se contenta de nommer un chef annuel pour la ville. Par là, il apprit aux Romains de considération à désirer la suppression de la royauté et une constitution libérale , sous laquelle chacun à tour de rôle serait sujet et régent. Retournons au sénat romain. Ces cent sénateurs étaient les, patriciens supérieurs, maforum (4) , pour les distinguer des familles sénatoriales postérieures, Bommées patriciennes de seconde classe , mimorum §tn' tium. Ces cent chefs primitifs de TEtat étaient divisés en dix décuries (5) , par conséquent chacune de dix membres, cpai devaient conférer à l'un d'eux l'exercice de T autorisé. La puissance était collective : un seul en portait les insignes et inarcfiait précédé des licteurs. La durée en était de cinq jours pour chaque individu et à tour de rôle : € Quinque dierum spatio Bniebatur imperium . ac per omnes ia orl:^m ibat (6). • L'autorité était sans doute exercée par les dix
(1) Le pouvoir des ancien» rois n'était pae, comme de nos jours, arbitraire et dépendant d'un seul. Oenys d'Halicar., 1. ii, ch. 12. — La monarchie ancienne dont parle Denys, n'était que le pouvoir exécutif.
(2) Tite-Live, l. i, ch. 8. — Denys d'Haï., 1. ii, cU. 12. — Plutarque, Romulus, ch. 13.
(3J Denys d'ilal., 1. ii, cb. 12.
4) Tacite, AnnaL^ 1. xi, oli. 25.
^5) Tite-Live, 1. i, ch. 17.
^6) Tite-f.ive, id.
200 LIVBB MEIIIEIt. ANTIQUITÉ.
membres de la décurie à laquelle le sort Tavait confié. La présidence alternait , elle revenait avec les insignes matériels du pouvoir exclusivement à chacun des dix membres de la décurie pendant la dixième partie dçs cinq jours de son exercice : « Singulis in singulas decurias creatis , qui summae rerum prseessent : decem imperitabant , unus cum insignibus imperii et lictoribus erat » (1). C'est aussi Ce aue prouve Plutarque, en disant que chaque membre de la aécurie exerçait la présidence pendant douze heures, six heures du jour et six heures de la nuit (S). L'année politique de Bome était de dix mois et de 350 jours (5X7-35X10=350). L'autorité changeait tous les cinq jours ; sept fois dans le mois , ce qui donne le chiffre dé 35. Chaque décurie exerçait le pouvoir pendant un mois.
Le mécanisme de ces nombres est compliqué en apparence, mais simple au fond. H indique une civilisation très ancienne. A Rome, où l'on sentait le besoin d'un chef, dit Tite-Live (3) , mais où personne ne pouvait se résoudre à céder , on voit la perversité de la noblesse par l'invention de ce jeu dans l'exercice de la présidence , qui ne dure que douie heures! Pas un de ces grands ne veut céder-, ne veut se soumettre : chacun veut une portion de pouvoir, ne fûtelle môme que de douze heures ! Quelle dégradation et quel abaissement, quel égoïsme, quelle scélératesse, quel athéisme I quel Etat que celui où cent despotes assument la capacité de le gouverner. Nous avons fait ici l'analyse du sénat, de ce que les Romains appelaient l'interrègne, c'està-dire de l'époque entre l'élection de deux rois. Il y a lieu de croire que cette forme se pratiquait également sous les rois; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le parti oligarchique des temps postérieurs s'efforça d'obscurcir autant que possible l'histoire primitive de la forme politique de Rome «De là les contradictions, les confusions et les ténèbres inextricables qui régnent dans cette histoire. On peut expliquer ainsi , dans Tannée 301 de fô fondation de la ville (4) , lorsque la liberté était Tobjet de tous les soins de la nation (5), la création des décemvirs, revêtus d'un pou-
(1) Tite-Live, 1. i, ch. 17.
(î) Plut. Nuraa, ch. 2.
(3) L. I, ch. 17.
(4) Tile-Live, 1. m, ch. 33.
(5) W., I n, ch. 2.
CIIAP. IV. tOVl lOTALC. iOi
voir sans appel (i) , et qoi gouvernent soos les Romains [%) ; tons les dix jours chaque décemvir avait la présidence (3) ; ces fiails prouvent une confusion volontaire avec Tancien gouvernement alternatif dont nous avons parlé plus haut. Ce qui prouve encore que ce gouvernement sénatorial a doré pendant Tépoque royale, ce sont les chiffres suivants : la monarchie a duré 2i4 ans après la fondation de la \ille : « À eondita urbe • (4;. Ajoulons-y Tannée de la fondation, et nous aurons 245. Pendant cette période , on dit que régnèrent sept rois. 245:-7=35. Prenez au lieu de 35 ans autant de jours , et au lieu de rois autant de Ibis oue les décuries arrivèrent à l'autorité , et Ion arrivera paiement au nombre?. 11 est clair oue la constitution des dix curies des temps primitifs, avant leur réunion sous l'autorité d'un chef du pouvoir exécutif, a été rapportée à un temps postérieur, à celui des décemvirs. L'anarchie qui suivit l'abolition de la royauté ne permit pas aux historiens d*écrire l'histoire vérididue, et, lorsque le plus ancien annaliste, Fabius Pictor, qui florissait vers 225, c'est-à-dire dans le vi' siècle après la fondation de Rome, écrivait ses annales religieuses et consulaires, il ne transmit à la postérité que de simples traditions très embrouillées , mais dont toutefois le fond était historique. Faisons remarquer que Fabius était patricien , sénateur; que, selon Plutarque, il suivit un historien grec , Dioclès de Pepareth (5) (du ni* siècle av! l'ère vulgaire) , qui , pense-t<on, ajoute-t-il , fut le premier oui écrivit l'origine de Rome (6) ; que l'éloge qu'en fait Polybe provient d'un homme ami des Scipions. Au reste, voici ce que Polybe dit de son histoire des guerres puniques. Si le Mégalouolitain est sévère pour lui relativement à sa véracité dans riiistoirc des événements qu'il a vus, que devons-nous penser de l'oligarque Fabius, quand il décrit les cinq siècles qui sont derrière lui? Voici au reste le jugement de Polybe : « Pour-
(i) Tite-Liv., 1. m, ch.36, h) Id,^ 1. III, ch. 37.
(3) Id., 1. iif, ch. 33.
(4) Id„ 1. I, ch. 60.
(5) Ile de la mer Egée, sur la côte de Magnésie.
(6) Théophraste (392-2S6) est le premier étranger qui écri?U avec quelque certitude sur Rome. Car Théopompe (né on 378) avant qui personne ne nomma Rome, raconte seulement que la ville fut orise par les Gaulois. CUtarque (contemporain d'Alexandre) ne ait de Rome qu'elle envoya une ambassade à Alexandre. Pline, Nal, hht., l. m, ch. 5.
202 UVKE PIÙMIBR. ANTIQUITÉ.
quoi parié-je de FabiuBel de ses écrits? Cen'est point crainte qu ii ne fasse ici illusion, par-an certain air de vérité et do justesse ; et, en effet , l'invraisemblance de ses assertions est assez sensible par elle-même sans qu'il soit besoin de mes écrits ; mais c'est pour avertir ceux qui voudront lire ses ouvrages, de ne pas s arrêter au nom seul de lauteur sans aller jusqu'aux faits. Il y a des gens qui regardent moins à la nature du récit qu'à fa personne de l'historien , et qui , trouvant en Fabius le contemporain des événements qu'il raconte, et un membre du sénat , ne font pas difficulté (Taccepter comme authentique tout ce qu'il avance. Pour moi , je prétends que s il est juste de ne point dédaigner son autorité, il ne faut pas non plus la considérer comme absolue, et que le lecteur doit établir son opinion d'après les lévénements mêmes (1) ».
Ouvrez la première histoire moderne venue dar Rome ancienne, vous y lirez que ses premiers temps sont obscurs , 3u'on manque de documenls, etc., etc. Mais on n'a jamais it pourquoi. On n'a jamais accusé la duplicité romaine, la superbe oligarchique , les cbefe méchants de cet Etat qui , pour asservir le peuple, l'exploiter et s'en servir afin démener une vie facile, lui cachèrent un passé dont il devait regretter les institutions, base de sa grandeur et du bonheur dont jouirent les plébéiens sous ce pouvoir des temps primitifs.
Nous terminerons nos réflexions sur Rome royale en rapportant Tappréciatton de W. Â. de Schlegel qu'il a mise dans la bouche d'un panégyriste.
« On peut appeler avec raison le règne des trois rois étrusques r&ge d'or de Rome, et c'est pour cela aussi que le souvenir d'un Etat dont on désirait en vain le retour se maintenait chez le peuple. Tarquin l'ancien était profondément vénéré; l'attachement pour Servius Tullius allait jusqu'au fanatisme. Ce n'est que contre le dernier des Tarquinsque des calomnies, conlinuées pendant des siècles, ont remporté la victoire sur les sentiments de ses contemporains. Et néanmoins il ressort même du récit de ses ennemis qu'il fut un prince intelligent, courageux et actif, et qu'il pofirsaivait ses travaux entièrement dans le génie de ses grands prédécesseurs. Les annales de peu de monarchies ont à exhiber une suite de rois aussi brillants. Encore deux régnes sem-
(1) LÎY. III, ch. 9. Voy, encore ce que Polybe dit de Fabius tu liv. I, ch. 14.
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blables, et Rome partageait avec les Etrusques la domination de ritalie. Sa suprématie aurait été reconnue dans tout le midi de la presqu'île , non comme cela eut Heu deux cent cinquante ans plus tard, par de longues guerres destructives et la dévastation de tout« culture italique^ mais au contraire par son développement, par la supériorité dans toutes les institutions sociales et moyens accessoires, et par les avantages au moyen desquels la Rome royale compensait la dépendance jusqu'à un certain point dans laquelle étaient les peuples alliés et protégés. Tarquln le jeune n'était pas aussi
Snerrier Qu'on le dépeint; car les guerres contre Gables et Aréesontae pure invention. Il cherchait plus à augmenter le territoire et les revenus de Rome par des traités que par la voie de la force. Mais quand il faisait la guerre*, il la faisait dans de grands buts et avec une puissante vigueur. La conquôté de Suessa Pometia le rendit maître de toute la plaine pontinienne jusqu'à Terracine. Par la fondation d une colonie sur le promontoire de Circéï , placée favorablement pour la navigation , il mit Rome eu rapports directs avec les colonies grecques. C'est ainsi qu'il sut s'assurer de cette position et l'utiliser.
Alors ilorissaient à Rome l'industrie , le commerce et la navigation, comme ils ne fleurirent jamais plus depuis. Car danslestempsde la domination universelle, les grands vivaient dans la débauche de la spohation des provinces, et les cheyaliers de l'usure financière ; personne ne produisait quelque chose de réellement utile; le peuple abject de Rome était nourri et amusé aux frais de l'£tat. Les arts les pins nobltô furent amenés par les rois à Rome de l'Ëtrurie, leur patrie. Par ses murailles, par les constructions gigantesques et inaccessibles adossées au Capitole, ses canaux souterrains qui s'étendaient sous des rues régulières , aussi avantageux à la propreté qu'à la santé, par ses places publiques et enfin par un stade immense à l'instar de ceux des Grecs, Rome pouvait se mettre en parallèle avec les plus dignes capitales de l'antiquité. £t dans toutes ces choses, Tarquin le jeune accomplit aussi les projets de ses prédécesseurs. Rome était difficile à fortifier, parce (^ueles collines s'abaissaient partiellement en pente douce jusqu'à la plaine. Ueco côté il éleva une haute digue, en sorte que le mur construit dessus était aussi élevé que ceux qui l'étaient sur les escarpements à pic et naturels. Par cet ouvrage d'utilité publique et durable, il luttait avec le passé; par la conbtruclion élevée du temple du Capitole, il surpassa peut-être le Par-
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ihénon de Périclès. Et toutes ces belles entreprises ne coûtaient que peu au peuple : elles furent payées sur le butin de la guerre ou avec des subsides des peuples confédérés. Les accusations par lesquelles les patriciens ont essayé de pallier leur acte de violence contre Tarquin, sont si clairement fausses , qu'elles n*ont pu être inventées que longtemps après ; les contemporains se seraient immédiatement aperçus du mensonge. On prétend gue Tarquin avait tué le père et le frère atné de Lucius Junius , mais qu'il lui aurait néanmoins confié le commandement des chevaliers. L. Junius fit l'imbécile , dit-oji. Mais comment donc un imbécile pouvait-il occuper une charge aussi importante en temps de paix et en temps de jguerre ? Quant à Lucrèce , ce n'est pas le roi lui-même qui était coupable dans tous les cas , mais c'était son fils ; il aurait donc fallu attendre d'abord si son père ne l'aurait pas puni suivant les lois. Toutefois , toute cette histoire de Lucrèce est liée au siège d'Ardée » et ce siège n'a jamais eu lieu ; car Ardée était comprise comme lieu sous la protection romaine dans le contrat que les premiers consuls firent avec les Carthaginois. Le déshonneur de Lucrèce est rapporté avec les circonstances les plus absurdes. Les maisons des anciens étaient-elles donc si spacieuses qu'elle n'aurait pu appeler à son secours ses gens , lorsque Sextus pénétra dans son appartement? On avance qu'elle lui céda parce qu'il la menaça de la coucher à côlé a'un esclave assassiné. Comme si un étranger avait pu exécuter un tel projet clandestinement dans une maisoh remplie de serviteurs, hommes et femmes. En outre, Sextus se serait déjà trahi par là, car il ne pouvait pénétrer dans la chambre à coucher de Lucrèce pendant la nuit que dans des intentions coupables.
Les rois perfectionnèrent la constitution de Rome; dans cette entreprise ils eurent à lutter avec des préjugés invétérés et des droits héréditaires. Tarquin l'ancien chercha, en augmentant les centuries nobles, à former un contrepoids à la noblesse sacerdotale, et la fourberie prétextée d'un augure ne l'empêcha pas d'exécuter son projet dans ses parties les plus essentielles. Par la division des citoyens d'après leur fortune , Servius avait fait peser les dépenses de l'Etat sur les riches. Tarquin octroya aux habitants de la riche Gabies le plein droit de citoyen romain. Ce%timulant pour les riches habitants de Gabies de venir se fixer à Rome, devait augmenter le bien-être et par contre la considération de la classe non privilégiée Les patriciens auxquels la li-
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berté ol l'tSgalilé des droits étaienten horreur, avaient autant haï Servius que le peuple l'avait aimé. Ils surnommaient Tarquin , le Superbe, précisément parce qu'il fut pour les classes inférieures un roi juste et doux.
Son expulsion ne fut uniquement que l'ouvrage d'une faction patricienne; le peuple n'y prit pas la moindre part. Des bienfaits ne peuvent désarmer l'ambition d'hommes pervers. A la tôle des conjurés se plaça un homme que Tarquin avait élevé , par une confiance aveugle, à la première aignité de l'Etal anrès la sienne, et comme général en chef commandant l'orare équestre noble : cet homme était un proche parent du roi ; c'était enfin L. Junius. L'abolition de fa royauté fut décidée dans une assemblée des curies, et où les patriciens allaient seuls aux voix. Ils s'arrogèrent le droit de renverser seuls, sans en appeler au peuple , les lois foûdamentales de l'Etat II ne fut rien changé, à la vérité, dans la constitution au bénéfice de la liberté, seulement le pouvoir souverain passa en d'autres mains. On donna aux consuls toute la puissance royale sur le peuple , on ne limita leur influence que contre leurs égaux, et cela avec la jalousie inhérente à toute aristocratie héréditaire et absolue, et parce qu'ils devaient consulter le sénat sur toutes les questions , on les nomma consuls.
Tarquin ne voulut pas immédiatement employer la force, mais il entama la voie des négociations. Mai's l'esprit de faction était si violent que , lorsque quelques jeunes patriciens penchèrent pour une conciliation amicale, leurs propres pères les firent exécuter.
Les patriciens essayèrent de gagner le peuple en lui distribuant quelques domaines royaux , et malgré cela , il ne cessa jamais de désirer le retour du roi. De peur que, par une révolution, il ne le replaçât sur le trône, tant que le roi vécut , ils dissimulèrent et furent doux dans leur manière d'agir. C'est ainsi que le roi se conduisit encore dans son exil d'une manière bienfaisante pour son peuple. Mais dès la troisième annéeaprèssa mort, les patriciens portèrent, pat leur despotisme et leurs mauvais traitements, les citoyens libres à la résolution désespérée d'émigrer en masse.
Dans toute la gloire do son élévation Tarquin s'était acquis des amis ; un grand nombre des plus nobles Romains raccompagnèrent dans ses malheurs, et partout aussi il trouva une réception hospitalière et honorable : à Caeré la mère oatrie de Rome ; à Tarquinies, patrie de ses ancêtres ; à Clusium , ville qui était a la têtu de la confédération étrusque:
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à Tusculum , auprès de son gendre Mamilius. Il finit ses jours enfin sur les côtes de la bienheureuse Campanie, au sein de Tamitié et de la culture grecque dans toutes ses branches, auprès du mattre qui administrait Cumes , Aristodème, qu'il institua son héritier par reconnaissance après la mort de ses fils.
Lespatriciens avaient conscience, et cela d'une manière intime, ae Forage terrible qu'ils attiraient sur Rome par l'expulsion du roi, et de la misère immense à laquelle ils exposaient le peuple. Mais ils s'en inquiétèrent peu , pourvu que leur caste régnât. La royauté romaine était au moinsdepuis trois règnes, peut-être môme avant, un fief de la confédération étrusque (1) qui pour cette raison, avait l'habitude d'envoyer aux rois de Rome les insignes indigènes de la plus haute dignité.
C'est par la protection et la faveur de l'Etrurie que Rome était devenue 81 puissante.Mattres de la mer Tyrrhénéenne, les Etats indépendants étrusques partageaient de bon gré avec Rome la navigation de la Sardaigne etdes côtes de la Libye. Le commerce maritime de Rome était compris dans leurs traités avec Carthage; c'est pour cette raison que les premiers consuls s'empressèrent tant , avant le commencement des hostilité, dé se faire assurer par les Carthaginois, les mômes privilèges. Tant qu'un roi de leur fait régnait à Rome, les Etrusques pouvaient la considérer comme un rem-
(1) Quant à ce paragraphe et à celui qui suit, nous sommeB parfaitement d'accord avec le panégyriste. Toutes les guerres du temps des rois avec les Etrusques, sont à biffer. La campagne de Porsenna prouve qu'à cette époque les Etrusques prétendaient devoir maintenir un droit, qui consistait à se mêler des affaires intérieures de Rome. L'épouvante de leurs armes fut si grande, que ce ne fut que 27 ans après le bannissement de leurs rois que les Romains rompirent pour la première fois la paii avec leurs voisins, les Véïens. Selon Denvs d'Halicarnasse, Servius Tullius aurait soumis par une guerre Je vingt ans la confédération centrale étrusc^ue. Mais ce n'est qu'une jactance frénétique; Tite- Live n'en dit mot, Denys l'avait assurément puisé dans un annaliste quelconque. Ce fait donne la mesure de la véracité des autres détails sur la guerre de Romuius avec les Véïens. Le tepritoire sur la rive droite du Tibre, que Porsenna prit aux Romains, n'était probablement rien moins qu'une conquête, mais seulement le partage pacifique de Caeré. Peut-être cette marohe frontière avait-elle été adjugée auxVéiens, parce que les Caerites, à cause de la parenté, ne pouvaient être la garde avancée de la ligue étrusque contre Rome, poste auquel se sont maintenus longtemps les Véïtns avec gloire.
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part contre les peuplades sauvages des montagnes de Tltalie méridionale. Cette garantie était perdue lorsque des autorités électives et temporaires tirées d'un sénat ambitieux et, avide de biens prirent la place des rois. Alors aussi Rome put tourner ses forces' contre ses protecteurs , forces qu'elle avait acquises par la loneue assistance que lui avaient prêtée les Blrusques. Toute la ligue , en d'autre temps d'un esprit si pacifique , se mit sous les armes ; son chef et commandant, le grand Porsenna , vint aux portes de Rome et demanda compte et raison. En peu de temps« il devint maître deUiTÎIle, qui se rendit; soit que les patriciens ne surent la défendre, soit que le peuple ne voulût pascombattrecontre la rentrée du roi. Porsenna entra à Rome en vainqueur, et du haut du Capitole , il pouvait dicter des lois. Pourquoi ne tennina-t-il pas sa glorieuse entreprise pan le rétablisse* ment de la royauté? Quels étaient ses pouvoirs , a^issaitHlI selon eux ou cx)ntre eux? Peut-être le sénat l'illusionna-til en lui disant que Tarquin, et les rois en général, favorisaient trop la liberté des basses classes ; que cet exemple serait trop dangereux pour l'Etrurie, où régnait aussi une nd>lesse sacerdotale héréditaire. Dans tous les cas, Porsenna se contenta de la cession du tiers du territoire romain , il . reçut rbommage et le serment de fidélité et prit des otages ; et le sénat souscrivit à la condition ignominieuse a un • désarmement général. Tous les peuples dépendants ou confédérés se séparèrent d-avec Rome , qui était comme anéantie.
C'est sous de semblables auspices que la république fut établie , et bientôt l'Etat le plus méprisable s'éleva dans son sein. Dans les premiers temps l'on remarque encore çà et là le .reflet de l'éclat de la monarchie. Il est encore question quelquefois de navigation , mais bientôt elle cesse complètement. On n'érigea plus de temples en Tbonneur des dieux et pour orner la ville : c'est à peine si ceux qui avaient été commencés par Tarquin furent achevés et consacrés. Après Horatius Coclès et Cléiie , il se passa des siècles avant qu'on n'élevât une statue à un citoyen qui avait bien mérité de la patrie. Et dans les douze Tables on voit quelques lois qui sont là seulement en souvenir de l'aisance passée , mais perdue. La belle ville resta aux Romains jusqu'à l'invasion des Gaulois.
Mais le sénat, occupé de toutes autres choses que du soin du saint de TEtat, et surtout de ce salut dans l'avenir , avait négligé les fortifications royales. Rome fut prise sans avoir
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été assiégée, et rebâtie après l'incendie fait par les Gaulois, comme un grand village avec des rues étroites et tortueuses. Dans la république , régnait la discorde accompagnée db la plus amère misère. Les patriciens écrasaient le peuple, non-seulement par des impôts exorbitants , mais encore par leur infâme usure personnelle. Toute l'industrie, et toutes les affaires étaient anéanties; par leur séparation d'avec TEtrurie , les Romains devinrent étrangers à tous les arts qui ennoblissent la vie. Les patriciens eux-mêmes, autrefois initiés à la science étrusque ^ tombèrent dans la plus profonde ignorance. A tous il ne resta qu'une misérable agriculture et qu'un genre barbare de faire la guerre. Cette altération ne fut pas seulement pernicieuse pour les Romains, mais ils devinrent encore par son moyen une perte territoriale pou» 4eurs voisins cultivés. Une capit-ale sans territoire, la disproportion de la population avec les propriétés. terriennes , portaient continuellement, le sénat à faire des guerres de brigandage, pour se débarrasser du trop-plein de la population sur les champs de bataille , ou bien pour se procurer du pain "pour ceux que pourchassait la faim. , Les historiens oublient dans ces guerres , si l'on peut les appeler ainsi, le fait capital; ils oublient.de rapporter combien de chariots attelés de bœufs suivaient les armées pour ramener chez elles le blé cultivé ou moissonné sur le territoire de Tennemi. Cette situation dura plus d'un siècle. La barbarie du caractère national que cet état de choses amena, ne fut jamais effacée, mai^ seulement dissimulée sou&une sorte de vernis. Si les mânes d'un noble roi étaient susceptibles de vengeance ,^arquin pouvait se. réjouir dans l'autre monde; on leur offrit assez de sacrifices sanglants de la mort. »
Voilà la traduction des paroles que A. W. de Schlegel traça si éloquemment dans sa critique de VHiêtoire romaine de Niebuhr.