‹ Théologie cosmogonique; ou, Reconstitution de l'ancienne et primitive loiChapitre 81 sur 154 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

i. CHARLEMAGNE.

On voit chez tous les membres de la dynastie carlovingienne , une tendance sentimentaliste pour les idées religieuses , telles que les présentait le christianisme. La politique et surtout la nécessité y contribuèrent beaucoup, et elles seules expliquent ce phénomène au sein de la race germanique, si positive dans son esprit et dans sa nationalité originelles. Les sentiments des carlovingiens reflétaient ceux du monde sur lequel ils régnaient.

Nous sommes arrivés maintenante l'époque dominée par la puissante individualité de Charlemagne. L'Eglise a triomphé au nord, comme elle avait triomphé cinq siècles auparavant au sud sous Constantin qui amena ce triomphe par la force. Secondé d'abord par sa haute intelligence, ensuite par les traditions, lesinst'itutionsconstilutionnellesmômesdela raco' à laquelle il appartenait, Cliarlemai^ne fonde un nouvel ordre social temporel , que son esprit d'observation et pratique sait accommoder meiveillcufcnienl aj>: exigences du temps; n^ais

CDAP. II. CHARLBHAGNE. 321

en môme temps aussi il unit TEtat à l'Eglise. Par le fait de Charlemagne, Tunité passe dans les mains de la papauté, et le pape peut désormais excommunier des nations et déposer des princes temporels, et, quand à cet effet il invoquait la volonté de Dieu, il mentait, car la source de l'action était tout humaine et arbitraire. Car enfin , qu'était-elle? Sans science, sans raison , intéressée et ténébreuse, fatale à l'ordre temporel, anarchiCiue, et enfin anti-sociale. Il est triste à penser que la méchanceté humaine ait pu se jouer impunément pendant des siècles, des destinées sociales, et produire la perturbation dans leur sein.

Si Charlemagne avait eu des successeurs aussi puissants , sinon de génie, au moins d'activité, que lui, si ses successeurs n'avaient pas eu à lutter contre les envahissements de plus en plus intenses du pouvoir ecclésiastique que Charlemagne avait fortifié, mais qu'il savait maintenir dans de justes bornes , ses belles et grandes institutions auraient pu se perpétuer longtemps après lui. Mais elles furent minées après sa mort , et elles furent altérées incessamment, parce que son grand génie ne planait plus sur ses créations.

Dans sa grande action sociale , on doit tenir compte à Charlemagne de la situation religieuse du monde dans lequel il agit. Ce monde était chrétien et dirigé par un chef visible devant lequel il s'inclinait déjà avec une certaine soumission. L'empereur avait donc à le ménager, il devait môme s'en servir dans l'accomplissement de ses projets. En conférant au pape un des degrés du pouvoir dont il savait bien maintenir les proportions, il rompit pour ses successeurs l'unité du pouvoir et il fractionna l'autorité qui doit être une. mais multiple , active, s'pxercer en un vaste ensemble d'accord , dans chaque direction sur une échelle de grades . s'embranchant en carrefours de fonctions avec d'autres et qui. remontant vers le chef, redescendent aussi vers le peuple, et il lavait fait assez bien. Par le fait de cette rupture du pouvoir, Charlemagne, trop noble et trop droit pour soupçonner les intentions du chef du clergé, aida sans le vouloir, et aida puissamment au développement de cette négation ou solution de continuité entre les esprits ou le monde des vrais esprits et la réalité , les esprits animant et différenciant tous les êtres de la nature que le christianisme prêche dans son entière ignorance des choses do l'univers. De là aussi l'origine du naufrage du pouvoir, la contradiction, l'antagonisme et les luttes perpétuelles entre l'exécution de la loi des persQunes et celle des choses, la rupture des chaînons théo-

logiques et naturels qui lient l*homme à la nature, ainsi que le veut et l'ordonne l'ordre cosmique. Charlemagne, sans avoir l'idée que d'autres papes futurs ne seraient pas toujours bien avec les chefs du pouvoir et qu'ils voudraient prendre le monde pour leur propre compte, ce qui ne tarda pas à se voir deux cent soixante-dix ans après, sous Grégoire VÏI ; Charlemagne prêta innocemment la main à l'établissement de la dualité funeste et stérile du'pouvoir, sans l'influence de la pensée qui l'avait couronné, dualité morte, parce qu'elle est contentieuse de sa nature, au lieu de l'unité trinaire qui est vivante, productrice et pacifique. Ces facultés se retrouvent partout et toujours dans la loi universelle des choses. C'est à l'influence de la religion catholique seule sur l'esprit de Charlemagne , qu'est due cette division de l'autorité en pouvoir temporel et en pouvoir spirituel qui a ruiné le bonheur et le repos des nations occidentales en les agitant.

A travers l'empereur chrétien , on reconnaît cependant dans Charlemagne, parla forte organisation de la hiérarchie du pouvoir temporel , le génie germanique et cette reconnaissance est fortifiée par l'amour de ce prince pour les œuvres littéraires de l'antiquité. Afin de les comprendre, il avait appris le latin et le grec. Il institua auprès de sa personne une compagnie savante, qui, sous le nom d'Académie de Charles , cultivait les lettres et quelques branches de la sdence. Dans cette compagnie , Alcuin se nommait Flaccus, d'après Horace , son poète favori ; Eginhard Calliopius, d'après la muse de l'histoire ; le poète Engelbert , Homère; le Visigoth Théodulf , Pindare ; l'archevêque Ricuif de Mayence, Damœlas, à cause de son amour pour les poésies pastorales. L'empereur enfin avait pris le nom de David. Le règne de Charlemagne représente les dernières lueurs du crépuscule de l'antiquité , "qui se reflétaient dans les ombres noires projetées au sein des nations septentrionales par les doctrines ténébreuses venues par étapes du fond oriental de la Méditerranée.

Les fréquentes relations de ses ancêtres et les siennes propres avec l'Italie et la papauté, altérèrent dans quelques directions la justesse du jugement de Charlemagne, ainsi que la virilité de son génie. Il éleva l'Eglise comme médiatrice entre son peuple et la culture del'intehigence humaine dans l'Occident. Dans l'unité religieuse et do la science, il espérait établir un lien politique entre toutes les nations diverses réunies sous son sceptre. Il ignorait que la religion

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