Joan., X
des contradicteurs qui prenaient trop à la lettre les anthropomorphismes bibliques. Nous les avons déjà rencontrés avec Méliton de Sardes, et nous verrons comment Origène les réfute, quand nous parlerons de l’image en l’homme. L'opposition continuera pendant la première grande crise de l’origénisme, celle dont les principaux accusateurs furent saint Épiphane, saint Jérôme, Théophile d’Alexandrie, Aux sommations de l’évêque de Salamine, le pressant d’anathématiser Origène, Jean de Jérusalem répondait en condamnant le Anthropomorphites *, Et Théophile sut habilement, dans sa lutte contre les moines origénistes d'Égypte, tirer parti de l’anthropomorphisme grossier que professait une grande partie de leurs confrères.
« Ce n’est pas, comme certains le pensent, que la nature de Dieu soit visible pour l’un et invisible pour les autres. L’apôtre ne dit pas : L'image du Dieu invisible pour les hommes, ou : Invisible pour les pécheurs, mais il affirme très fermement la nature même de Dieu en parlant de l’image du Dieu invisible. Jean aussi dit dans son Évangile : Dieu, personne ne l’a vu 5, et il déclare ainsi avec évidence, à tous ceux qui sont capables de le comprendre, qu’il n’existe pas d’être à qui Dieu soit visible; non qu’il serait visible par nature et échapperait à la vue des créatures trop faibles, mais qu’il est par nature impossible à voir. Si tu me demandes ma pensée au sujet du Fils Unique, je répondrai que même lui ne peut voir la nature de Dieu puisqu’elle est invisible. Que cette réponse ne te paraisse pas de suite absurde ou impie, nous allons en donner les raisons. Voir est une chose, connaître est une autre : voir et être vu, c’est le propre des corps, connaître et être connu sont d’ordre intellectuel. Tout ce qui est propre aux corps, il ne faut pas l’attribuer au Père ni au Fils: ce qui appartient par nature à la divinité, nous devons l’affirmer du Père et du Fils. C’est pourquoi ce dernier dans son Évangile ne dit pas : Personne ne voit le Père, si ce n’est le Fils, ni le Fils si ce n’est le Père, mais : Personne ne connaît le Fils si ce n’est le Père, ni le Père si ce n’est le Fils 6, II montre ainsi que les mots voir et être vu, appliqués aux natures corporelles, ont pour correspondants, quand il s’agit des rapports du Père et du Fils les mots connaître et être connu, ce qui se fait par la science et non par le sens fragile de la vue. Puisqu’on ne peut employer proprement les mots voir et être vu, quand il s’agit d’une nature incorporelle et invisible, l'Évangile ne dit pas que le Père est vu par le Fils, ni le Fils par le Père, mais qu’ils sont connus l’un par l’autre »7.
. SAINT LE Contra Joannem Hierosolymitanum, 11 (P. L. xx1, col. 364). Joan., 1, 18.
. Math. 5 XL, 27e
SPA: TI, 8 (GC: SAV, P. 25, 1. 4 sq). Un fragment sur Jean GAMGACAS NS P. 494, 1. 25 sq) qui paraît bien authentique, développe les mêmes idées. Mais ici il distingue deux modes de contempler (6ewpetv), par les sens, et par l'intelligence.
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Tout cela est strictement orthodoxe. Origène entend ici par Fils le Logos dans sa divinité, non le Verbe incarné. Il veut simplement affirmer l’incorporéité divine, et c’est pourquoi il prend le terme voir au sens propre, désignant une opération des sens, non au figuré. Il est possible que Rufin ait un peu développé ces explications et rendu plus clair ce qui l’était moins dans l'original, mais on ne peut douter que son interprétation ne soit d’un esprit tout à fait origénien. L’affirmation de l’incorporéité divine revient souvent dans les œuvres conservées en grec, et de même celle que le Fils connaît le Père ®. Si nous émettons l'hypothèse d’un développement de ce passage par Rufin, c’est pour tenter d’expliquer — chose autrement inexplicable, tant il est clair — qu’on ait tiré de là une des principales accusations contre Origène. Épiphane 10, Jérôme 1 et Justinien 12 s’en scandalisent, comme si Origène signifiait par là que le Fils ne connaît pas le Père, et l’apologiste anonyme lu par Photius croit devoir réfuter ce grief 18,
Il est trop tôt pour dégager les caractères de cette image de Dieu
« Double est l’acte de contempler, sensible et intelligible, le premier percevant les corps, le second les incorporels. C’est pourquoi les objets de l’intelligence, ceux qu’elle contemple, nous les appelons invisibles : non parce qu'ils ne sont pas vus en fait, mais parce qu’ils ne peuvent pas être vus. Aucun corps n’est invisible, même lorsqu'on ne le voit pas en fait, parce qu’il se trouve hors de la vue... Les puissances supérieures elles-mêmes ne voient pas Dieu, et cela, non à cause de leur faiblesse, mais de l’incorporéité de Dieu. Dieu n’est pas visible à toute intelligence, mais seulement à celle qui a rompu avec l'ignorance, le mal et la matière : Bienheureux, dit l’Ecriture, les cœurs purs, parce qu’ils verront Dieu (Math., v, 8). Le cœur désigne ici l'intelligence, qui, étant pure comme nous l’avons dit, étant parfaite en vertu, s’approche de Dieu dans la mesure où cela est possible. Puisqu’il en est ainsi, une intelligence encore soumise au devenir, et par conséquent au temps, ne peut voir Dieu comme il le faut. C’est pourquoi l’Ecriture ne dit pas seulement : Dieu, personne ne l’a vu, mais avec l'addition du mot jamais, qui a une signification temporelle. Le sens est le suivant : aussi longtemps qu’on peut employer le mot jamais avec une signification authentique, l'intelligence est livrée à la vie matérielle. C’est pourquoi elle ne peut voir Dieu par le moyen d’un élan de la pensée. Nous ne le connaissons que dans la mesure du possible, avec les idées que nous avons reçues sur lui, et les faibles notions que nous avons : Dieu lui-même ne se pense par rien d’autre que par la familiarité (oixet6rnc) qu’il a avec lui-même, car il est à la fois la pensée (vénois) et le pensé (voobuevov). C’est pourquoi seul le Fils le connaît, car il est pensé par le Père, et il pense le Père ». Nous reviendrons sur cette dernière phrase à propos de la génération du Verbe: cfip. 86.
8. Par exemple : Zn Jo, x, 21 (G. C.S. 1v, p. 244, 1. 19 sq), CC vi, 71 (G. C.S. 11, p. 141, l. 20 sq).
9. Voir les nombreuses citations de Math., x1, 27 et les nombreux passages qui affirment que le Fils connaît le Père. Pour nous en tenir à l’?n ÿoannem, œuvre conservée en grec, et appartenant quant à ses premiers livres à la période alexandrine de la vie d’Origène, comme le Peri Archon, citons In Jo., 1, 38 (42) (G. CS. 1V, p. 49, 1. 8 sq). G. Buzz, Defensio fidei Nicaenae, xv1 (P. G. xvI, col. 1316 À) cite aussi CC vi, 17 (G. C. S. 11, p. 88, 1. 16 sq).
10, Panarion, hérésie LxIV, 1v, 3 (G. C. S. 11, p. 410); Ancoratus 63, 3 (G. C. S. 7, p. 76). Et d’après Jérôme, Contra ÿoan. Hiéros. 7 (P. L. xxIm, col. 360) : il s’agit d’une des propositions qu’Epiphane voulait faire souscrire à Jean de Jérusalem. |
11. Ad Avitum 2, 6 (P. L. xxu1, col. 1060, 1064); Apologia contra libros Rufini, livre 11, 1x (P. L. xxInI, col. 434).
12. Liber adversus Origenem (ou Epître à Ménas) d’après Mans, tome IX, col. 489 C.
13. Voir sur cette question HUET, Origeniana, P. G. XVI, col. 764-766.
qu'est le Christ. Signalons dès maintenant que l’image exprime une relation d’origine : le Père est la source de la divinité du Fils. « Si le Premier-Né de toute créature est image du Dieu invisible, le Père est son principe (&pxñ). Pareillement le Christ est le principe de ceux qui ont été faits selon l’image de Dieu 4, » D’après la terminologie propre à Origène et prise au platonisme, si le Christ est l’image, le Père est sa « vérité », c’est-à-dire son modèle. Ces termes ne font-ils que traduire la relation d’origine, ou impliquent-ils une réelle infériorité du Fils, nous en traiterons plus loin. Rufin semble avoir assez mal rendu à ce sujet PA I, 2, 6 5: « Notre Sauveur est l’image du Dieu invisible : relativement au Père, il est vérité; relativement à nous, à qui il révèle le Père, il est l’image par laquelle nous connaissons le Père. » Ce ne sont pas là les catégories habituelles d’Origène. Rufin semble avoir interverti les termes: par rapport au Père le Fils est l’image, par rapport à nous, il est la vérité dont nous sommes l’image. C’est ce que suppose le fragment conservé par Justinien : « Ayant donc été faits selon l’image, nous avons le Fils, notre prototype, comme vérité de ce qu’il y a de bien en nous (+üv &v quiv xoaX&v Tony). Le Fils lui-même est par rapport au Père, qui est la vérité, ce que nous sommes par rapport à lui 1. » L’interprétation de saint Jérôme n’est pas fausse, mais tendancieuse par son ambiguïté : « Le Fils, image du Père invisible, n’est pas la vérité quand on le compare au Père; mais pour nous, qui ne pouvons percevoir la vérité du Dieu tout-puissant, il paraît une #maginaria veritas 17, » La suite du texte de Jérôme montre que imaginaria se traduit par « en image ». Mais ce mot peut être aussi rendu par imaginaire, d’où fausse : c’est la pensée de Théophile, qui, dans la Lettre Synodale que Jérôme a traduite, prête à Origène un blasphème, au prix d’un gros contre-sens. « Le Fils, comparé à nous, est la vérité, comparé au Père un mensonge !8. » Il ne comprend pas que le mot vérité est, dans plus de la moitié des cas, opposé par Origène à image, non à mensonge : il a le sens de modèle, de réalité originelle 1,
14. In Jo., 1, 17 (x9) (G. C. S. 1V, p. 22, 1. 20 sq). Chez Plotin l'Un est pareillement l’épxh du Noûs : cf. AUBIN, art. cit., pp. 360-361.
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