CHAPITRE XV
disciples : une première fois le matin à Marie-Madelaine ; le même soir et encore huit jours après à ses disciples réunis à Jérusalem , et enfin une dernière fois en Galilée sur les bords de la mer de Tibériade ; et après avoir parlé de cette dernière apparition , Saint Jean termine son Évangile sans faire la moindre mention de l'ascension de Jésus-Christ. Selon les deux autres Évangélistes , et précisément ceux qui n'^nt point été apôtres , le Sauveur n'aurait apparu que le matin du premier jour de la semaine à Marie-Madelaine, puis, vers le soir, a deux de ses disciples dans les environs de Jérusalem, et le même soir, dans cette, dernière ville, aux apôtres réunis ; tandis que ni l'un ni l'autre de ces Évangélistes ne font mention de son apparition en GalQée, soit sur la montagne, soit sur les bords de la mer de Tibériade.
Quant a cette dernière apparition de Jésus-Christ a plusieurs de ses disciples en Galilée , dont il est seul parlé au dernier chapitre de l'Évangile de Saint Jean, le chapitre entier parait avoir été ajouté après que cet Évangile fut déjà terminé; cela ressort du moins de ce qui est dit aux derniers Versets du Chapitre pénultième, conçu en ces termes : Venyset 30. € Jésus fit encore en présence de ses disciples plusieurs autres mtrac/es, qui ne sont pas écrits dans ce livre. »
31. « Jlfat^ ces choses ont été écrites j afin que vous croyiez que Jésus est le Christ^ le Fils de VieUj et qu'en croyant vous ayez la vie par son nom. d
Comme on voit , ces deux versets paraissent bien avoir été écrits pour terminer le récit de l'histoire de Jésus-Christ, où l'Evangéliste s'excuse en quelque sorte de ne pas avoir tout rapporté , et où il indique dan& la conclusion finale le motif qui l'a engagé à écrire cette histoire ; tandis que le récit de ce qui est relatif à l'apparition en Galilée vient après comme une véritable addition.
Quant k l'ascension de Jésus-Christ, elle laisse également de très-grands doutes sur sa réalité, considérée purement
13B THlSoLOGIB DB LA KATURS.
SOUS le rapport historique. J'ai déjà fait remarquer que, sui* vaut Saint Marc elle aurait eu lieu k JéruMlem même, tandis que Saint Luc dit formellement que le Sauveur est sorti de cette ville avec ses disciples, quMl est allé aveceuK jusqu'à Béthanie, et que c'est là qu'il s'éleva au ciel. A cette contradiction entre ces deux Evangélistes, qui ne furent point Apôtres, vient ensuite se joindre le silence absolu de Saint Matthieu et de Saint Jean sur cet événement si important de Thistoire de Jésus-Christ, dont ils auraient nécesssaiTement parlé, s'il avait eu lieu, eux qui l'un et l'autre ont été Apôtres du. Sauveur ; tandis que Saint Marc et Saint Luc n^'ont été que de simples historiens compilateurs qui ont recueilli tous les dires qui arrivèrent à leur connaissance.
Si avec cela on considère cet événement comme un fait physique , il se présente comme matériellement impossible, étant en contradiction avec toutes les lois de la nature ; vu que le corps matériel d'un homme ne saurait s'élever ainsi contre son propre poids; et il est tout aussi impossible examiné sous le rapport métaphysique. En effet, si Jésus-Christ a été, ainsi qu'on t'admet, le Dieu incarné, Dieu ne serait plus pure Intelligence, mais un Être devenu matériel, par l'effet même de cette incarnation ; c'est-à-dire ressuscité m chair et en 05, et monté comme tel au ciel, en d'autres termes, un Être organisé comme nous. Et si JésusrChrist n'a été que le Fils du Très-Haut, et par conséquent, comme on dit aussi, une Seconde Personne dans la Trinité divine assise à la droite de V Éternel , il constituerait toutefois une partie matérielle de cette trinité, un Être occupant, en cette qualité , un lieu déterminé : conditions tout à fait contraires à l'idée qu'on doit se faire de l'Être Suprême et de tout ce qui l'approche, lui qui n'est qu'JEspn^et Intelligence. Or, sur ce fait d'une aussi haute importance, les quatre Evangélistes auraient dû au moins s'accorder, tandis qu'ils sont loin de là.
Enfin, considéré simplement comme X^Uesm ou l'envoyé de Dieu, sa résurrection et son ascension au eiel en efaair et
ÇlAVITliV I¥. 439
en os est encore moins admissible , par les mêmes raisons que je viens d'émettre.
Mais si l'on regarde au contraire Jésas-Gbrist comme ayant été un Sage, un Moraliste qui a voulu réformer la doctrine mosaïque laissée imparfaite par son fondateur, et dégénérée encore alors dans le cœar et Tesprit des Juifs , au point d'avoir été k la venue du Sauveur dans un état de décadence tel que le temple même de Jérusalem était de-* venu le lieu du marché ou Ton vendait tout , jusqu'à du bétail et autres animaux (Saint Jean ,11, 14), on comprend facilement que Jésus a dû , dans la parfaite pureté . de sa vertu et de sa sublime religiosité, être animé du plus vif désir de faire comprendre k ses coreligionnaires quels étaient les véritables principes de leur doctrine fondée sur la croyauce en un seul Dieu , le Créateur de TUnivers , au sein duquel ils pouvaient avoir Tespoir d'arriver, si par leurs vertus sur la terre et leur amour sans bornes pour leur Père céleste , ils méritaient sa bienveillance par l'effet de sa misé*ricorde.
Enfin une dernière preuve que Jésus-rCbrist n'était ni d'essence divine, ni même un envoyé inspiré de Dieu, est qu'il partageait divers préjugés de son temps auxquels il n'eûi pas cru s'il avait été divinement inspiré. C'est ainsi qu'il regardait les fous furieux et les sourds-^muets comme possédés du Diable, et les guérissait en disant qu'il ebasr sait les démons qu'ils avaient en eux. C'est a cet effet, disent les Évangiles , qu'il eut de véritables entretiens avec ces mauvais Esprits. C'est ainsi qu'il permit, sur lêur dsr mande , aux Démons qui possédaient un (ou deux) démo*niaque » de sortir de ce malheureux fou et de passer dans un troupeau de cochons.
C'est ainsi aussi qu'il ordonna k un autre Démon de sortir d'un possédé qu'il guérit dans la synagogue de Capharnaûm (Saint Marc , I , fi3).
Au Chap. XVII de Saint MATTniEu, il est parlé de même
140 TmEotOGII D8 LA MATURI.
d*un démoniaque que les disciples de Jésus-Christ ne purent guérir, mais k qui Jésus rendit la raison; et interrogé par ses disciples sur la raison pour laquelle ils n'ont pas pu faire sortir le démon, il leur répondit : Verset 21.
< Cette sorte de Démons ne sort que par la prière et
par le jeûne, »
Il est question du même possédé dans T Évangile de Saint Marc, Chap. IX, mais en le présentant comme sourdrouet; et Jésus-Christ, interpellant le Démon, lui dit :
Verset 25. « Esprit muet et sourd ^ je te commande^
moi , sors de lui et ne rentre plus en lui. »
26. tf Alors V esprit sortit en jetant un grand cri et en V agitant avec violence ; et V enfant devint comme mort, de sorte que plusieurs disaient il est mort. »
Saint Luc parle au Ohap. XIII, 11, d'une femme possédée du démon depuis dix-huit ans , et que Jésus guérit le jour du Sabbat, ce qui lui attira des reproches de la part du chef de la Synagogue; mais Jésus lui répondit : Verset 16. <( Et ne fallait-il point , quotqu'en un jour de sabbat j délier de ce lien cette fille d'Abraham, que Satan tenait liée depuis dixhuit ans? j>
C'est également ainsi que peu versé sans doute dans les sciences physiques , il prédit , pour faire effet sur l'imagination de ses disciples, des phénomènes effroyables comme devant avoir lieu à une époque déterminée prochaine qui ne devait pas dépasser la génération alors existante ; mais malheureusement pour la justesse de ces prédictions ces phénomènes , souvent impossibles en eux-mêmes , n'ont pas eu lieu. Voici comment ces grands événements sont annoncés dans Saint Matthieu , au Chap. XXIV, où après avoir prédit la ruine du temple de Jérusalem et avoir exhorté ses disciples k ne pas se laisser séduire par de faux prophètes qui prendront le nom de Christ , il leur annonce son prochain retour dans sa gloire, événement précédé de grandes calamités ; il ajoute au Verset iê : < Alors que
CHAPITRX XV. ÎAi
ceux qui seront dans la Judée s enfuient aux montagnes; »
17. a Que celui qui sera au haut de la maison ne descende point pour s'arrêter à emporter quoi que ce soit de sa maison; »
18. « Et que celui qui est aux champs ne retourne point en arrière pour emporter ses habits. »>
19. (( Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! »
âO. tt Priez que votre fuite n* arrive pas en hiver ^ ni un jour de SalAat; »
21 . (( Car il y aura une grande affliction; telle. que depuis le commencement du monde jusqu* à présent il n'y en a point eu.et qu'il n'y en aura jamais de semblable, «
22. c( Que si ces jours-là n'avaient pas été abrégés , personne n'échapperait ; mais ils seront abrégés à cause des élus, »
29. n Et aussitôt après Vaffliction de ce jour-là le soleil s obscurcira y la lune ne donnera point sa Itunière, les étoiles tomberont du ciel , et les puissances des deux seront ébranlées. »
30. a Alors le signe du Fils de Vhomme paraîtra dans le ciel; alors aussi toutes les tribus de la terre se lamenteront , en se frappant la poitrine , et elles verront le Fils de l'homme venir sur des nuées du ciel , avec une grande puissance et une grande gloire, »
31 . a enverra ses anges avec un grand son de trompette , et ils rassembleront ses élus des quatre vents , depuis un bout des cieuxjmqu'à Vautre bout »
34. « Je vous dis en vérité ^ que cette génération ne passera point que toutes ces choses n'arrivent. »
Or celte prophétie de grandes calamités , pas plus que Tavénement prochain du Christ qu'ellesdevaient précéder, répétés presque mot a mot par Saint Marc , au Ghap. XllI , ainsi
14S TH&)L0«1£ M LA IIATURB.
que par Saint Luc , Chai». XXI, ne se sont point réalisés , le temps où ces événements devaient arriver ayant été formellement indiqné comme peu éloigné , ce qui ne permet pas de voir la fin du monde dans cette prédiction ; vu que le conseil de fuir dans les montagnes et de prier que cela n'arrive pas en hiver, que donne le Sauveur, prouve que les grandes catastrophes dont il a parlé ne devaient être que locales et de peu de durée. Enfin , si Jésus-*Ghrist avait voulu simplement faire allusion k sa résurrection , il Teût annoncée comme plus prochaine; il n'eût parlé ni de chute d'étoiles , ni de fuit$ dam 1$$ montagnes , ni de sa venus dans les nuées au son de trompettes, etc.
Dans d'autres endroits encore des Évangiles, la venue du Christ est également annoncée comme prochaine; c'est ainsi qu'on trouve dans Saint MatïmeU) au GttAi*. XVI, 27 : u Car le Fils de Vhomme doit venir dans la gloire de son Père, avec ses anges; et alors il rendra à chacun selon ses ceuvres.
26. R Je vous dis en vérité quHl y en a quelques-uns de ceux qui sont ici présents ^ qui ne mourront point qu'ils n'aient vu le Fils de f homme venir en son règne. »
Ce dernier verset est ensuite répété presque dans les mêmes termes et dans la même circonstance par Saint Mauc, au Chap. IX, I, ainsi que par Saint Luc, Chap. IX, 27.
Là prédiction que Jésus-Christ a faite du temps qu'il resterait dans le sépulcre , ne s'est pas non plus accomplie telle qu'elle est rapportée par Saint Matthieu , au Chap. XII , où Jésus dit au Verset 40 : « Car comme Jonas fut dans ie ventre d'un grand poisson trois jours et trois nuits ; ainsi te Fils de f homme sera dans le sein de la terre trois jour^ et trois nuits. » Tandis que , suivant les récits que les divers Évangélistes font du crucifiement et de la résurrection, le Christ n'est resté dans le sépulcre que deux nuits, un jour entier (celui du samedi) , et deux parties de jour.
En admettant ainsi que Jésus-Christ était d*une nature
CHAflTRl IV. i43
puretaelit hiltndinei tout devient nan-aeulement plus naturel et plus clair dans son histoire, mais tout mystère disparaît ; en tnéme temps que sa vie, ses œuvres et surtout le sacrifice de son existence deviennent plus sublimes , et c'est par là aussi qu'il nous offre un véritable exemple k imiter ; vu que tous les hommes étant ses semblables comme Êtres humains doivent être de Ik , comme lui ^ aussi capables de résister au mal s'ils le veulent ; tandis que considéré comme Divinité il est inimitable , et ne peut en conséquence servir de modèle a de faibles faumaiiis , qui ne sauraient s'élever jusqu'à la perfection de la Divinité. Or Cette idée de Timpossibilité de pouvoir l'imiter dans sa perfection a surtout ceci de malheureux qu'elle devient , ainéi que je l'ai déjà dit , la déplorable excuse de tous lés défauts ; chacun se croyant autorisé de res^ ter plus où moins au-dessous de la perfection divine que lui ^fl^e le Christ; tandis que dans sa qualité d'homme soumis 6omme tous les ifiortels à l'influence des nombreuses causes matérielle^ et morales ^ui agissent constamment sur les hoittnied, Jésus devient réellement, par son inébranlable per^ isévérance dans tout ce qui est bien, l'incomparable modèle de la vertu la plus sublime à imiter; et enfin le sacrifice qu'il fit de sa vie montre jusqu'où doit aller la foi de ceux qui désilrôUt sincèrement Vivre conformément k la volonté de Dieu, (youi* mériter sa bienveillance ; et c'est par là qu'il est réellement, ainsi qile je l'ai également déjà dit, le SAUVEUR du genre humain , en lui faisant connaître la véritable voie qui CoUdnit k la vertu , et par elle k la félicité éternelle an sein de l'Être Sûpl^me; mais il n'a piÀïii racheté les hommes du péché par Sun sacrifive dans le sens propre de ces mots , ainsi que TexpriMe le Uom de Rédempteur qu'on lui donne souvent ; vu que les hommes ne sont aliénés k personne . ni repoussés en mas^e par la Divinité , ou entachés d'un péché originel dont se seraient rendus coupables nos premier parents, iiinsi que le disent généralement les Juifs et les Chrétiens. Cette croyante au rachat des péchés par Jésus^^Christ consti-
144 THJSOLOGIS DE LA NATURB.
tue même un horrible blasphème contre l'Être Suprême, jetablissant, ainsi que je l'ai déjà dit ailleurs, qu'il a pu créer le genre humain au commencement du monde, et le condamner de suite d'avance à une éternelle damnation pour une faute dans laquelle serait tombé le premier homnie qu'il venait de tirer du néant par sa toute-puistsance , en lui imprimant ce même penchant a un péché dont ii aurait si cruellement puni l'effet ; péché sous le poids duquel aurait gémi tout le genre humain jusqu'à l'arrivée de Jésus-Christ, qui l'aurait racheté par son sang ; et cependant pas racheté complètement, puisque suivant les théologiens l'effet de ce péché pèse encore et à toute çternité sur les hommes. Jésus-Christ n'a donc, dans ce sens, racheté personne du péché originel, si toutefois ce péché a pu exister sur la postérité d'Adam. Mais encore ici le mot de rachat est mal choisi, même au tiguré, car tout rachat présuppose soit une première aliénation , soit une captivité préaladble à l'avantage de celui de qui l'o rachète ; et le même terme signifie aussi que l'objet racheté sort de la dépendance du possesseur pour rentrer dans celle de celui qui rachète par le sacrifice d'un objet donné en échange ; ou bien pour devenir libre et s'appartenir à lui-même , lorsque le racheteur veut bien cenoncer au droit du possesseur qu'il vient d'acquérir par l'acte de rachat : voici, je crois, le sens propre di| mot racheter. Or rien de tout cela ne saurait s'appliquer à ce qu'on appelle la Bédemption ; et au figuré la comparaison est si éloignée de la vérité qu'il faut un effort d'esprit pour en saisir les rapports. En effet , je viens de dire que le mot de rachat présupposait soit une première aliénation, soit une captivité ; mais par qui le genre humain art-il été vendu ou donnée et de qui a-t-il ensuit^ été racheté?
Il est vrai que les hommes , par l'effet de leur sensualité , se sont livrés eux-mêmes au péché et au vice , ou en style figuré qu'ils se sont abandonnés à Satan , d'où Jésus-Christ les a sauvés mais non rachetés ^ en leurx>ffrant, par sa su-