CHAPITRE Xlll
mais ne pouvant pas enlever le voile mystérieux qui la couvrait, ils s'en firent des idées fausses, et Taltérèrent par l^addition de croyances et d'images dont ils crurent devoir accompagner leurs explications, dans l'espoir de rendre ces explications plus compréhensibles ; d'où est née une autre espèce de Mythologie, où figurent à la place des personnages fabuleux, des noms de puissances ou de facultés occultes, tels que ceux du Destin , de la Nécessité , du Vide , le Tou-- Jours le même^ le Toujours autre , V Harmonie^ et enfin les Chiffres cabalistiques et les Êtres imaginaires, qu'ils firent agir sans trop savoir comment.
Une fois ces espèces d'agents allégoriques introduits par quelques sophismes dans les prétendues démonstrations qu'on fit , on s'en servit un peu plus loin , comme de principes prouvés, sur lesquels on bâUt les systèmes les plus compliqués.
C'est ainsi que Thalès , qui avait de même longtemps voyagé en Egypte, où il s'était instruit , n'admit dans son système que deux principes, comme base de tout. Voyant que rien ne seformait et ne se développaitsans Tinfluence de Yhumidilé^ il admit VEau ou Principe humide , comme cause première^ passive, de l'Univers; et en outre, un Principe fictif y qu'il nomma Dieu , qu'il définit, en lui reconnaissant les mêmes attributs qu'on donne encore aujourd'hui au Créateur; c'est-kdire qu'il le nomme un Être intelligent
QUI A DÉTERMINÉ LA FORME DE TOUT ; QUI , RÉPANDU PARTOUT , ANIME TOUT ;.QUI SAIT TOUT , JUSQU'AUX PLUS SECRÈTES PENSÉES DBS HOMMES, ET RAPPELLE A LA FIN CES DERNIERS AU CIEL,
LEUR vÉRiTABiE PATRIE. Cette dcUoilion suffit certainement pour prouver que déjà Thalès, considéré comme le père de la Philosophie , en Grèce , avait une idée parfaitement juste de Dieu , tel que nous le concevons aujourd'hui ; et son opinion fut généralement admise par toute récole d'Ionie, dont il était le chef.
Pythagoras, l'un des savants les plus illustres de l'anli*
414 TiiioLo^ife Dfe La rature.
qtiiié , snitout comne mathëmâticiéii ^ voyagéA ëgalement beaucoup ponr s'instruire, et surtout en Egypte , en Perse et même jusque dans l'Inde. Il enseigna , relativektaent à là théologie et i la cosmogogie , les mêmes dogmes que Thaïes son maître , mais les développa beaucoup plus, en y appliquant des théories mathématiques , dans lesquelles il fit entrer le plus souvent , et fort hypothétiquement , riDflnenee des nombres et des figures géométriques. Ayant, enu-e mtrès, découvert la loi de l'harmonie musicale, cette brillante théorie des sons enQammant son imagination, il crut, ainsi que ses disciples , qu'on pouvait en étendre les principes k toutes les causes qui agissrat en grand dans rUnivers, pour produire les phénomènes que l'observation fait connaître, quoique les conditions et les résultats, qui sont loin d'être les mêmes , auraient dA leur montrer que cela ne doit pas être ainsi.
Après Thaïes , la plupart des Philosophes de l'école ^ laquelle il a donné son nom , professèrent , au fond , la inéine doctrine , admettant également , comme lui , la Matière et une Intelligence créatbice , comme les detix causes premières coéterneïles de V Univers ; disant que celle-ci , qni's nommèrent DIEU , était un Esprit répandu et agissant âam toute la nature , et que les Ames humaines en étaient des /nireelles. Plusieurs cherchèrent toutefois k entrer dans de pins amples détails sur la cosmogonie, surtout pour tâcher de déterminer les rapports qui pouvaient exister entre ces deni principes primitifs.
Quelques sophistes seulement cherchèrent à porter partout le doute , par leur raisonnement faux et captieux, (f^ les rendirent k la fin la risée de tous les hommes sensés.
Nou| avons vu que Thalès regardait l'Eau , ou , comme il disait, le Principe humide ^ comme la base de tout. Apr^ lui , d*autres , tels qu'ANAxiMANDHE , qui paraît avoir eu une idée plus juste de l'état primitif de l'Univers ou du chaos, appela l'élément primordial Infini^ c'est-ii-dire indéterminé;
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la fontfe terminée des Êtres leur ayant été donnée par T/ni^ltigence suprême.
Anaxagoras , qui naquit 500 ans avant Jésus-Christ , prédsaut mieux son système , admit comme Thaïes la Matière et V Intelligence créatrice ^ comme les deux principes prinordiaux de toute chose , mais les définit d*une manière plus savante , surtout le Principe matériel , qu'il n'indiqua pas comme étant une seule substance , mais comme composée , au contraire , d'un grand nombre de particules fort différentes dans leurs espèces , qu'il nomme Homéoméries , et dont chacune , telles que Y Air , VÊau , les Métaux , et beaucoup d'autres , restent par elles-mêmes invariables dans leur essence ( I ) et ne sont que transformées sous l'influence de la volonté suprême de rintelligence créatrice; le tout remplissant, sous forme déterminée, l'immensité de l'espace. On voit par cette opinion qu'ÂNAXAGORÀS avait déjh une idée ^tte et fort savante de ce que nous appelons aujourd'hui les Éléments^ qu'on peut en effet, ainsi qu on Ta vu plus haut» (considérer comme existant de toute éternité, distinctement de rintdligence ; et c'est sur ce principe que repose toute sa cosmogonie, résumée dans la phrase suivante, par laquelle commence son ouvrage : « Toutes les choses étaient éans la fMisse primitive , TinteUigence porta son onction sur cette masse ^ et y mit V ordre ^ dont le inonde est le résultat (2). » Qaoique ('idée exprimée d'une manière si brillante par cette 'phrase n*eût rien de nouveau , rentrant au fond dans celle ^e Moïses, qui a écrit près de mille ans avant, et dont Ânaxagoras peut avoir eu connaissance, elle nous montre toutefois que ce Philosophe , l'un des plus profonds de l'ancienne Grèce, admettait aussi, comme tous les autres, l'existence d'une Intelligence suprême créatrice , et non la pluralité des Dieux ; mais il exprime l'opinion que cette intelligence n'a
(1) Les Ëléments.
(2) Diogène laertius. Livre H. Ànoxagortu,
il6 TUéOLOCII DB LA NATUAB.
réellement rien crééj mais simplement formt^ et mis en ordre et en activité ce qui existait déjk avant; idée contraire a celle de Moïses dans la Genèse ^ oà le mot hébreu Bara^ signiBe réellemeot créer; c*est-k-dire quAnaxagoras admettait l'existence des propriétés physiques de la matière, moins le mouvement, comme aussi éternelles que la Divinité même ; opinion que je ne partage pas avec le Philosophe grec, ainsi qu*on Ta vu plus haut.
Quoique les anciens admissent que la matière existait de toute éternité, ils crurent toutefois qu*elle affectait successivement des formes différentes, et conçurent que ces formes ont elles-mêmes dû commencer par avoir été données poar la première fois ; et qu'avant, la matière n*a en conséquence dû en avoir aucune. C'est-k-dirc qu'elle devait être divisée dans ses dernières particules qu'on désigne sous le nom à* Atomes (1) , et dans un état de dispersion confuse, qu'on nommait le Chaos, d'où l'Être Suprême l'a tirée en la mettant en activité, lorsqu'il créa le monde.
Nous avons vu que les anciens Philosophes considéraient généralement la matière comme composée de quatre substances différentes, ou Éléments, la Terre, XEau , Y Air et le Feu; erreur qui s'est propagée jusque dans ces derniers temps, où la nouvelle chimie montra que les substances réellement élémentaires , c'est-à-dire simples dans leurs masses , sont bien plus nombreuses , et surtout que les soidisant éléments des savants d'autrefois , n'en sont précisément pas. Quoique fort ancien , Anaxagoras se (it cependant déjà une idée parfaitement juste des substances qu'on doit considérer comme telles , et pensa qu'il devait eu exister un nombre plus considérable qui , en se combinant de diverses manières , devaient produire les différents Êtres connus, périssables, mais que la matière, en elle-même élémentaire, était éternelle.
(1) Voyez la noten* 4.
CHAPtTRB XIII. 4i7
Quelques Philosophes de rsLDtiquité, tels que Démogritès, Leurippos, Épiguros , et leurs disciples » qui vécurent dans le v" et le iv siècle avant Jésus- Christ, crurent pouvoir rejeter même l'idée d'une Intelligence créatrice, qui aurait contribué à former TUcivers; et tout expliquer par les seules propriétés physiques inhérentes à la matière , qu'ils ont admise comme Principe unique de l'Univers. C'est-àdire qu'il suffisait d'admettre que les Atomes qui constituent la matière ont toujours eu en eux-mêmes , outre la Forme et le Volume qu'ils présentent, encore une troisième propriété , celle de la Pesanteur , pour avoir été par celle-ci mis en mouvemeht, et avoir produit, ainsi qu'ils voulaient le faire croire, tous les effets que l'observation fait connaître; et ces Philosophes pensaient pouvoir expliquer ainsi, non-seulement , le commencement de toute chose , c est-àdire celui de l'existence pure et simple de chaque Être , mais encore leur développement , leur reproduction ; et en général tous les phénomènes qui se manifestent en eux. Mais ils n'ont pas remarqué , que si la pesanteur était une propriété de toute éternité inhérente à la matière , elle aurait agi aussi dès le commencement de cette éternité ; d'où il serait résulté , ainsi que je l'ai fait voir plus haut, que tous les atomes se seraient précipités de suite les uns sur les autres, et n'auraient formé qu'une seule et unique agglomération informe, et rien de plus , agglomération qui aurait, par la même raison , été elle-même éternelle , et éternellement invariable , sans avoir jamais pu rien produire.
Cette opinion , repoussée par tous les autres Philosophes, est d'autant plus étonnante que , déjà avant , Ânaxagoras fit remarquer qu'un grand nombre de résultats, tels que le ^on, le Beau et V Ordre ^ ne sauraient être dus qu'à une puissance intellectuelle qui les détermine. Ce Philosophe entendait sans aucun doute , sous le nom de Bon , tout ce qui , dans l'Univers, remplit le mieux possible toutes les condilions de l'objet auquel il sert; sous celui de Beau^ tout ce
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qui excite l*admiration par la perfection du plan d'après lequel il est fait ; et sous celui A* Ordre , la précision des rapports de forme , de lieu et de temps ; tous objets qui ne sauraient être produits , en effet , par la simple pesanteur de la matière , et , bien moins encore par le hasard , auqud on a Toulu faire jouer un si grand rôle dans la formation de tout ce qui existe. Je dis que telle a dû être la pensée d'Anaxagoras ; car , en prenant ces mots de bon et de beaa comme exprimant de simples convenances de goût, je dois faire remarquer que ce qu'on appelle ainsi , ne constitue que des choses qui ne prennent cette qualification que relativement à nos sens, mais qui n'existent pas d'une manière absolue par elles-mêmes. En effet, si, ainsi que l'admettent les Matérialistes et les Spontanéistes , il s'est formé, par la simple action des propriétés physiques de la matière , agissant par le hasard, une foule d'Êtres organiques et inorganiques; dont les uns placés fortuitement dans des conditions favorables à l'égard des autres, constituèrent cequeles hommes appellent, suivant leur convenance, bon et beau; tandis que ceux, moins bien favorisés sont, par la raison contraire, regardés comme mauvais ou laids; et il en est k peu près de même de Vordre qui règne dans le monde ; ordre qui s'établit dans une foule de cas , comme, par exemple, dans la précision du mouvement des astres , ou dans la forme géométriquement régulière des cristaux, essentiellement sous l'influence de la nécessité mathématique des lois qui régissent la matière brute, sans qu'il soit aucunement besoin de l'intervention d'une intelligence suprême créatrice. Mais d'où sont venues ces lois? Ces opinions des Matérialistes ont ensuite été souvent reproduites, et encore, dans ces derniers temps, par des hommes qui crurent pouvoir tout fonder sur des hypothèses appuyées par des sophismes. Les uns, pensant qu'il suffisait d'avancer simplement des opinions qui leur parurent fondées k la première apparence , sans juger k propos de discuter sérieusement ces questions. D'autres, ne voulant s'en tenir