II
33S THEOLOGIE Dfe LA NATURE.
pies dans leur structure qu'ils étaient petits k leurs yeux. Mais l'habile observateur, l'Abbé Spàllanzani , les a également débusqués de ce dernier retranchement dans lequel ils s'étaient réfugiés , en prouvant par de rigoureuses expériences, que ces Êtres infiniment petits, aussi bien qiîe les plus gra^ndes espèi^s , devaient leur existence à des individus semblables a ceux qui les produisaient (1).
Si ces Philosophes spontanèistes avaient d'ailleurs voulu examiner cette gtande question d'un peu plus près, ils se seraient facilementconvaincus de leur erreur, en reconnaissant que malgré leur infinie petitesse les animalculei^ même les plu$ inférieurs ont encore une organisation aussi admirable que les animaux qui nous étonnent par leurs énormes dimensions , d'où la Spontanéité de leur origine est tout aussi impossible.
En se fondant sur ce fait hypothétique que des animaux très-simples dans leur structure peuvent être produits fortuitement, les Spontanèistes pensent que ces animalcules se sont ensuite développés en sê perfectionnant de génération en (^aération, Qt sont ainsi devenus, après de nombreuses reproductions, les animaux de toutes espèces , et VBomm^ même, dont nous admirons aujourd'hui la surprenante composition du corps»
Mais tes Savants nt se font évidemment pas une idée elaire et vraie de ce qu'itt» appellent si Ricilement dans leur hypothèse surcomposée , des unimàlcnles eitce^sivement stmjiie^ , et ne conçoivent sans doute pas non plus comiùent il est possible que les descendants de ces derniers aient pu devè- HÎr k la fin des Hommes; car ceux qui ont vu et étudié les animalcules les plus inférieurs, les trouvent déjk fort compliqués dans leur structure ; d'où résulte , du moins pour les observateurs, l'impossibilité de croire k leur origine spontanée, tout aussi difficile k concevoir que celle du Cheml^ animal
(ï) Voyea là note n» 19.
auFiTRi I. .389
4aiil oependant aucun de ces Philosophes n't, ainsi que je Tiens de le dire, osé prétendre qa'aacan individu ait jamais pu être formé ainsi au fond d*un bourbier. Or, si même Tun ou l'autre voulait soutenir cette opinion , au moins pour le premier individu produit dans lorigine des temps, et pour Y Homme même , la question la plus naturelle k faire serait celle de savoir pourquoi ces phénomènes extraordinaires , autrefois si communs , ne se reproduisent pas de nos jo«rs sous les yeux de tout le monde, où il existe, comme toujours, de nombreux bourbiers en fermentation, etc. Or comme cet opinion est insoutenable, et qu'eux-mêmes n'y croient pqs , on est parfaitement en droit de ne pas la croire vraie non plus pour les plus minimes animalcules, tout aussi merveilleux dans leur structure.
On croit avoir prévenu toute objection en disant que les animaux excessivement simples peuvent se former ainsi spontanément; mais ceux qui avancent cette opinion se fontils une idée de ce que c'est qu'un de ces animalcules pohr en parler si légèrement, comme de prê^qus rien? S'ils voulaient y regarder, ils pourraient se convaincre que la petite monade est déjk un monde tout entier, aussi merveilleux dans sa composition que Y Homme môme , quoique formé sur un autre plan . La difficulté de concevoir la formation d'un Être organisé ne réside d'ailleurs pas dans la grandeur ou le nombre des organes qui constituent son corps, nombre qu'on suppose, du reste , à tort ou k raison , comme très^faible , mais elle réside essentiellement dans la formation de chofue élément organique et dans l^ fonctions que cehn-ci exerce ; élé-meuts qui sont en eux-*mémes déjà des prodiges aux yeux du savant; et le plus faible animalcule, quelqiie simple qu'il puisse être , est loin de ne renfermer qu'un seul de ces éléments, mais bien des milliers, et cela d'espèces et de fonctions complètement différentes, ayant entre eux des rapports pa- VAMMENT CALCULÉS. Or s'il parait absurde k tout le monde qu'un supeiiie qbeval ait Jamais pu avoir été formé fortuite-
340 THiOLOGlB Dl LA IfATUBC.
ment au fond d*ua marais avec Tadmirable composition de son corps, cela est, par la raison que je viens de donner, tout aussi inconcevable pour le plus imperceptible animalcule; Fun ne différant en principe de Tautre que par le nombre des éléments organiques qui constituent leurs corps. Or ce qu'il y a d'inconcevable pour le Naturaliste philosophe dans l'organisme animal n'est point l'immense complication des parties du corps , mais bien l'existence pure et simple de ses éiémeiits; car s'il peut s'en former un seul, il peut aussi en être produit des milliers par les mêmes moyens ; et la puissance qui assigne à chacun sa forme et sa fonction spéciale peut aussi l'assigner à tous ; puissance qui ne saurait exister fortuitement dans un tas de matière en décomposition. En effet, ce qu'il y a de réellement incompréhensible , même pour l'esprit le plus profond » est précisément la formation des éléments organiques ou organes simples, le savant arrangement dans lequel ils sont dispesés et enfin l'inconcevable fonction que chacun exerce. C'est ainsi que rintelligence la plus élevée ne saurait jamais concevoir comment ont pu se former par elles-mêmes une seule fibre musculaire, une seule glandule sécrétoire, une simple fibrille nerveuse , etc. , etc., dont le nombre est si considérable même dans l'Être qui échappe k la vue par son infime petitesse. Il ne suffit pas d'exprimer ainsi une idée quelconque , il faut aussi en concevoir toute la portée dans sa rigoureuse signification. En parlant d'un Être très-simple, il faut pouvoir se faire une image de sa simplicité , et concevoir par là ses conditions d'existence ; sans cela ce qu'on dit n'est que des mots sans signification réelle , sur lesquels on cherchera en vain Il fonder un principe , et bien moins encore des théories entières, ainsi qu'on croit souvent pouvoir le faire.
Mais le systènàe des Spontanéistes ne se borne pas uniquement à chercher k expliquer la formation des espèces animales les plus petites : ce n'est Ik que leur point de départ pour arriver k l'explication de l'existence des espèces les
CHAfiTRB X. 341
plus grandes et les plus parfaitement organisées, et cela par le moyen d'autres hypothèses aussi légèrement avancées que la première. Croyant être parvenus ainsi à faire com^ prendre comment des animaux très*simples dans leur structure ont été formés dans Torigine et se forment même encore tous les jours dans toutes les eaux où se décomposent quelques substances, n'y en aurait-il que quelques gouttes, il s'agissait ensuite d'expliquer d*où venaient les animaux supérieurs et l'espèce humaine enfin elle-même. Or la solution de cette autre grande question ne coâta pas plus de peine que la première : une hypothèse suffit à tout Se fon* dant sur ce fait connu de tout le monde , qu'en exerçant une partie quelconque du corps, elle se perfectionne et devient surtout plus grosse, en même temps qu'elle remplit mieux ses fonctions > ils crurent y avoir trouvé le fait démonstratif de la seconde hypothèse que des animaux primitivement trèssimples se sont de même perfectionnés par l'exercice de leurs organes ; que passant successivanent d'une génération a l'autre par une foule de transformations , leurs descendants, bien éloignés il est vrai, ont fini par produire tous les animaux que nous voyons , et entre autres ce beau cheval et
y espèce humaine dont j*ai déjà parlé, hypothèse aussi hardie et aussi large que la première sur laquelle elle se greffe.' Hais sur quoi est-elle fondée? sur un fait qui n'a pas la moindre analogie avec ce qui existe, soit dans les ressemblances, soit dans les différences, entre les animaux supérieurs et ceux des classes inférieures, et surtout des Infusoires.
S'il est vrai qu'en exerçant un organe, le bras, par exemple, ou simplement la main, ces parties deviennent plus volumineuses et plus agiles, le même exercice n'y a jamais rieii ajouté de nouveau , ainsi que le prétend l'hypothèse ; mais on a soin de ne pas toucher h celte question. En effet. Qn homme a beau être un des artistes les plus habiles en ^«oi que ce soit, il n'en transmet jamais la moindre chose à
343 THXOLOGIB fil LA HATUBl.
ses descendants, qui sont toujours obligés dé recommencer s'ils veulent se distinguer. Or que devient déjk par cette seule objection le fond de Thypothèse? Elle aboutit à cette vérité de fait que tel animalcule qui a existé dans l'origine du monde n'a transmis à sa progéniture que les formes et les facultés qu'il a reçues directement du Créateur, et rien de plus ; au point que ses descendants d'aujourd'hui ^nt encore exactement ce qu'a été toute leur lignée.
Mais cette objection n'en est qu*une entre plusieurs autres auxquelles il est tout ausn difficile de répliquer. En effets A l'hypothèse était vraie, il est de toute évidence que si , par exemple , l'animalcule infusoire primitif de la série devant produire l'espèce humaine, avait été le Protée, cet animal singulier qui n'a aucune forme propre, pouvant les prendre successivement presque toutes , et ressemble ainsi déjk k tous les autres Êtres, mais de bien loin toutefois, d'infiniment loin , et que les descendants de ce Protêt primitif fussent de* venus, k des intervalles de longues années, successivement (toujours par hypothèse) des Étoiles de mer, des lÀmaeeij des Mouehes , des Pomons , des Oiseaux , des Mammifères inférieurs, puis des Mammifères supérieurs, tels que des Chiens, puis des Singes^ des Orangs-Outangs ^ et enfin la race humuine , offrant le degré le plus élevé pour le moment, mais dont les descendants seront nécessairement quelque chose de mieux encore sans doute ; d'abord les hommes au troisième œil au bout de la queue, dont on a parlé et après je ne sais quoi , si ce n'est des Anges. Eh bien ! cette filiation étant ainsi établie (toujours par hypothèse), comment se fait- il que, par cela même que les modifications sontextrémment lentes on promptes, comme on voudra, nous ne trouvions nulle part, non pas une foule, ce serait peut-être trop exiger , mais seulement de loin en loin , jin seul individu de toutes les nuances par lesquelles ces descendants du Prêtée ont passé et passent encore, en train de devenir Étoile de mer^ Limace^ Mouche, Poisson ^ Oiseau ^ Chien t
Singe^ Orang-Outang et Homme , en offrant une ipmense série de nuances imperceptibles. En effet, s'il faut même plus de cinq mille ans (temps historique) pour s élever d'une espèce à l'autre , nous devrions voir partout autour de nous plus de cinq milles nuances différentes formant une seule série entre toutes les espèces primitives et leur progéniture; or comme on ne les a jamais trouvées, il est certains que les Hommes , aussi bien que les divers Animaux , ont toujours resté ce qu'ils ont été, et le sont encore de nos jours, sans la moindre différence : les Momies de Thèbes , dont Texistance remonte à quatre mille ans , ne différant en rien de^^ individus aujourd'hui vivants appartenant a leuf^ paces.
Mais ce n'est pas seulement un nombre immense de vanétés entre les espèces animales qui seraient ainsi prodMÎr tes, et dont aucupe n'aurait resté fixe; cette modification aurait encore plus particulièrement porté sur les divers organes en particulier, dont on trouverait dans chaque individu une foule de rudiments en train de se perfectionner pour arriver suecessivemept dans d'autres générations à des degrés supérieurs ; faits qu'on n'a également jamais observéi^ null<$ part.
Par exemple, Lamarck (1)^ très-savant botaniste et concbyliologiste , mais bien faible sur l' Anatomie et la Physiologie, pensait que Dieu n'avait peint directement créé les Animaux, mais simplement des lois qui, en agissant sur la matière brute , avaient produit ces derniers dans leur infinité d'espèces. Quoique Lamarek ne fût pas réellement matéria* Uste, il pensait toutcfpis, avec ceux-ci, que les Êtres oirgainisés n'ont d'abord existé que sous des formes extrêmement simples, où toutQ relation entre les prganes étajt inutile ; relations qui ne se sont établies que plus tard par l'effet de la Comité; comme si la nécessité, qui n'est ici qu'un besoin sans moyen et sans force, pouvait produire la moindre
(0 HiiU nat, des Amm. sans vert, ; Tome I. Introduction.
344 THBOl^GIE DE LA NATURE.
chose. Ce savant pensait aussi que ces animaux, primitivement fort simples , s'étaient transformés avec le temps en se perfectionnant de plus en plus, et avaient produit ainsi à la fin les nombreuses espèces très-élevées dans l'échelle des Êtres que nous connaissons aujourd'hui. Ce même Naturaliste cite à ce sujet, d'une part l'Oie qui, selon lui, devient le Cygne k force d'aRonger le cou pour voir de plus loin sur l'eau (i).
Ah ! si Lamârck avait eu la moindre notion d'Anatomie et de Physiologie comparatives , il n'eût point avancé une telle absurdité ; car quoique ces deux Oiseaux soient fort rapprochés , il eût su que , parmi un assez grand nombre de caractères qui les distinguent, il existe celui que l'Oie n'a que quatorze vertèbres au cou , tandis que le Cygne en a vingttrois; d'où résulte que, pour se transformer d'Oie en Cygne^ les milliers de variétés intermédiaires qui existeraient devraient nous offrir les neuf vertèbres en plus chez ce dernier oiseau à tous les degrés imaginables de développement, depuis leur premier rudiment jusqu'à leur entière perfection ; modifications dont on ne trouve nulle part la moindre trace. Ce savant conchyliologiste , mais bien faible logicien , s'était, d'ailleurs fait une toute fausse idée du mot allonger, qui signifie ici redresser , et non pas tirer en long pour rendre plus grand : car il aurait dû savoir qu'en redressant leur cou , les animaux pressent les vertèbres les unes sur les autres an lieu de les écarter, ce qui devrait produire plutôt leur disparition si cela était possible. C'est aussi par un raisonnement tout aussi vicieux que le même savant a cherché à expliquer comment les Pattes d'un Oiseau terrestre se sont palmées , par cela même que celui-ci est allé à l'eau , et sont ainsi devenues des Pattes de Canards; comme si les Oiseaux, tels que les Poules , allaient si souvent à l'eau qu'à la fin leurs pattes se palmeraient ; et il ajoute que cet effet a lieu par cela
;i) PhiL xool Tome ï , p. 249.
CHil^ITRK X. 345
que CCS animaux écartant alors leurs orteils pour nager; comme si cette même Poule cherchait a nager avec des pieds conformés comme les siens; et Lamarck n'a pas compris que c'est justement le contraire qui devrait arriver; c'est-àdire qu'a force d'écarter les orteils, la membrane qui les unit dans le Canard devrait se déchirer, et les pattes devenir celles de la Poule.
Je cite ces deux exemples indiqués par un homme, du reste, d'un très-grand mérite, pour faire voir comment des opinions erronées s'appuyant sur des faits mal observés , conduisent d'ordinaire aux plus grandes fautes de logique.
D'ailleurs, si un organe pouvait soit par l'exercice, soit simplement avec le temps , devenir autre chose que ce qu'il est, et par conséquent changer ainsi de fonction , on ne voit pas du tout pourquoi d'autres, et même tout l'organisme, ne changerait pas en se modifiant au point de ne plus conserver cette admirable harmonie dans leurs conditions d'existence que nous trouvons au contraire partout, vu qu'un seul changement devrait porter le trouble dans tous les systèmes d'organes , ainsi que nous le voyons dans les monstres.
Or, comme chaque organe est par sa forme et sa fonction, en lui-même, indépendant, aucune modification de l'un Desaurait produire le moindre changement dans un autre, quel qu'il soit , si ce ne sont de fâcheuses perturbations ; on est bien obligé d'admettre ici , comme d'ailleurs partout,
que LES RAPPORTS SI PRÉCIS ET SI REMARQUABLES d'eXISTEMGE , DE FORME , DE DISPOSITION ET DE FONCTION QU'ON TROUVE f^^RE TOUS, CHEZ LE MÊME ANIMAL, ONT NÉCESSAIREMENT ÉTÉ ÉTABLIS PAR LA SEULE VOLONTÉ SUPRÊME d'uN CrÉATEUR