SECTION CINQUIÈME
De VtncUnation au mal.
Les dogmes de la théologie naturelle sur J'obligation et sur la sanctioiv morales, sont certains, mais il n'est pas* donné à Thomme de limiter sa pensée à leur vérité. Notre esprit va au delà, non certes pas pour la détruire ou Té^ branler, mais pour en voir, si c'est possible, les fondements et en mesurer l'étendue.
I/homme est naturellement et fortement porté aujourd'hui vers le mal. Cette inclination est un fait autant certain que le fait même de notre liberté morale. Nous n'avons pour ainsi dire rien à faire poiff pécher, la volonté de rechercher notre propre et unique bien coulant comme de source du fond de notre être. Le bien nous paraît beau, et il a de Tattrait pour nous,
et toutefois le mal a quelque chose qui le rend plus familier chez nous que le bien, et en fait, depuis notre plus tendre enfance^ comme Tami le plus intime de notre cœur. Mais il est aisé de s'en apercevoir, cette inclination vers le mal est précisément une des conditions indispensables à l'existence même de notre liberté morale. Et il est intéressant de voir comment Dieu nous a conduits à cette liberté.
La Providence nous a d'abord ménagé, quels que soient les moyens employés pour cela, une connaissance sentie et compensée de plaisir et de peine, indépendamment de tout mérite et de tout démérite qui nous soit personnel. Et comme il est dans l'essence d'un être intelligent et sensible de fuir la douleur et d'aspirer au plaisir quand il les connaît, il arrive inévitablement que lorsque la félicité et la souffrance nous ont visité, nous cessons d'être indifférents sur nos diverses manières d'être, et que nous agissons autant pour trouver le bonheur que pour fuire la souffrance.
Or, une des propriétés de notre être étant
de prendre ses actes en habitude^ et de les faire d'autant plus facilement qu'il les fait plus souvent, il en résulte que nous n'af rivons pas inertes à la faculté de bien ou mal faire à volonté ^ laquelle ne commence à régner en nous qu'à un âge assez avancé de notre vie.
Lorsque l'idéal d'un bien supérieur au nôtre commence à solliciter notre activité en sa faveur, nous sentons l'intérêt actuel qu'il y aurait pour nous de le sacrifier à notre bien-être, • et nous avons une propension à le sacrifier en effet à notre avantage, par la vitesse acquise de l'habitude de n'agir que pour nous. C'est pourquoi il nous en coûte tant de bien faire, tandis qu'il nous est si facile de faire de nouveau pour nous-mêmes ce que nous avons fait déjà innocemment jusqu'au moment où l'idéal du bien nous est apparu, et c'est pourquoi aussi la vertu est un triomphe qui serait impossible sans cette inclination opposée (ju'il faut vaincre pour la réaliser.
Si l'on suppose l'homme placé en un étal où il n'ait aucune souffrance à craindre et aucune habitude prise d'immoler ce qui s'op-
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pose à son bonheur ; si on le suppose en face d'une vision pure de Dieu, il est évident qu'en cet état l'homme n'aura aucun motif de se pré* férer à Dieu, et qu'il agira par une noble et heureuse nécessité pour le bien, attiré qu'il sera parla splendeur divine. Sa lil)erté sera alors son intelligence même en acte# Il ne sera pas moralement libre, la faculté de mal faire n'étant pas essentielle à la liberté proprement dite. Et, en supposant que Dieu ait créé des intelligences auxquelles il a donné la mission de réaliser le bien sans mérite, c'est assurément dans cet état qu'il les a créées.
« Pour que Thomme puisse bien ou mal faire
méritoirement, il faut que les deux motifs opposés du bien et du mal soient présentés en môme temps au libre choix de sa volonté. Il faut que l'égoïsme ait une force suffisante pour contrebalancer ridéal que nous avons du bien infini. L'inclination acquise de n'agir que pour soi quand on ne connaît que soi, était le seul moyen de donner à l'égoïsme cette force; et l'on peut affirmer que toute créature destinée à acquérir des mérites, a été placée dans un état analo-^^
gue à celui de l'homme sur la terre. Sans inclination pour le mal, le devoir de faire le bien ne saurait exister.
L'égoïsme, que nous avons pour devoir de combattre dès qu'il devient le mal, c'est-à-dire lorsque Tidéal du bien brille dans nos âmes, est un penchant assurément très-rapide , mais il le fallait rapide à ce point ; il nous fallait avoir à exercer Tentière énergie de la volonté pour acquérir les plus grands mérites qu'il nous soit possible d'acquérir. Il fallait avoir à résister aux charmes d'une activité que nous avons si longtemps alimentée avec innocence, afin qu'un jour l'insouciance de notre âme entre le bien et le mal fût impossible ; afin que Dieu eût en nous comme un ennemi assez puissant pour lui être opposé, et enfin pour que le devoir difficilement accompli par nous fût un but digne de Dieu sur l'homme.
DOCTKINE. 85
SECTION SIXIÈiME.
De la grâce.
L'existence, Tintelligence et la liberté, l'idéal de la moralité, l'attrait du bien et les opportunités de vertu, tous les éléments, en un mot, qui constituent notre liberté morale, nous étant donnés gratuitement par Dieu, sont, pour la théologie naturelle, de véritables grâces, et l'ensemble de ces dons est pour nous, aujourd'hui, la grâce elle-même.
Mais la révélation naturelle n'enseigne pas l'existence d'une grâce mystique supérieure et différente de celle de la liberté morale, et à laquelle il faudrait rapporter le bien accompli , au lieu de le rapporter, comme le mal , à la volonté seule. Prise en ce sens, la grâce ne serait un dogme de la théologie naturelle que si une pré-
destination morale, infaillible, réservant gratuitement telle ou telle créature à la gloire, était naturellement révélée à l'homme. 11 faudrait, en effet, dans ce cas, l'intervention d'un secours capable de conduire infailliblement au bien les prédestinés. Mais cette prédestination n'étant pas un dogme de la religion naturelle , un pareil secours devient sans objet pour nous.
La théologie naturelle enseigne, il est vrai, que. Dieu nous destine au bien. Mais cette destination n'est que conditionnelle, elle n'est pas infaillible, nous pouvons la rendre sans effet et réaliser un état auquel Keu ne nous avait pas destinés, mais qu'il a pu prévoir.
La prescience divine des actes d'un être libre admise, on peut la considérer de deux manières : ou comme troublant notre liberté morale, ou comme existant au-dessus d'elle sans Valtérer. Or, en mettant de côté l'absurdité d*une prescience qui détruirait d'avance la 11* berté de l'intelligence qui doit être libre, il est
aisé de voir que la pensée de cette prescience sous l'influence de laquelle notre liberté morale serait impossible^ est une hypothèse sans, valeur logique, et sur laquelle on ne peut légitimement fonder aucune argumentation contre la liberté, qui est- pour nous un fait constant. Quant à la prescience qui existerait sans modifier notre liberté, elle est^ pour nous, Jiors de sujet en ce moment.
En affirmant que nous devons à la grâce notre faculté actuelle de bien ou de mal faire à volonté, la théologie de la religion naturelle enseigne que Tusage fait par nous de cette faculté est complètement de nous, de telle sorte que le mal que nous accomplissons ne nous appartient pas plus que le bien, et que le bien que nous faisons nous appartient autant que le mal. Cette théologie enseigne encore que, pendant tout le règne de notre liberté morale, nous pouvons faire autant le mal après le bien que le bien après le mal, sauf, dans les deux cas, l'influence • «piritûelle acquise par l'habitude.
Il est incontestable qu'une çonnaissanse du
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bien parfait supérieure à celle que nous possédons en ce monde, c'est-à-dire que la grâce, élevée à un très-haut degré, commanderait d'une manière infaillible à la liberté simplement dite de nos intelligences, qui agiraient ainsi sans mérites moraux. Mais la lih|erté morale affirmée par la thélogie naturelle, n'existe précisément pour l'homme, aujourd'hui, que parce que la révélation divine dont nous jouissons est inférieure à celle qui rendrait impossible T indépendance absolue de notre volonté.
Ainsi, la grâce pour la théologie naturelle n'est pas quelque chose qui, indépendamment delà liberté morale déjà existante, soit indispensable pour être vertueux. Elle n'est pas une force qui s'ajoute de quelque manière à la volonté pour l'incliner vers la piété plus qu'elle ne le serait par Tattrait que le bien a naturellement pour elle, [.a grâce, pour la théologie de la religion naturelle, est au contraire et uniquement l'ensemble des conditions dans lesquelles Dieu nous a placés ici -bas, pour que nous fussions
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SOUS le règne de la liberté morale qui domine elle-même la grâce, puisque nous en pouvons mésuser.