‹ Théologie de la religion naturelleChapitre 48 sur 51 · M01IAU · texte numérisé non relu

M01IAU

Des cessions temporaires.

Le possesseur d'un objet peut se refuser à Téchanger définitivement contre un autre, et ne consentir qu'à la céder. Mais, comme il cesse d'enjouir pendant toute la cession convenue, il peut, pour cette privation,' exiger, en toute justice, une indemnité qui lui procurera d'une autre manière la jouissance dont il se prive. Ce genre d'affaires est, lui aussi, soumis aux lois établies et peut donner lieu à des exactions.

Lorsque le nombre et la complication de ses affaires commerciales ont porté une société à créer une représentation générale de la propriété, ou l'argent, il surgit un mode particulier de cession qui est le prêt de cet argent.

Or, il en est d'une somme comme d'un immeuble, on cesse d'en jouir en la prêtant. C'est

166 * THBOLo&m hatvrbllb.

pourquoi la morale naturelle justifie pour le prêt de l'argent la perception d'un bénéfice .comme pour la cession d'un immeuble et comme pour le commerce. Mais ce bénéfice doit être conforme à l'usage ou aux lois^ et son abus^ ou l'usure^ est une injustice.

Il aérait mieux asturément de prêter pour rien, comme il serait mieux de céder ou d'é-* obanger gratuitement , que de bénéficier par ces opérations ; mais le mieux n'est pas obligatoire en tout, et s'il l'était par exemple en ceci, la propriété cesserait d'être un droit ^ ce qui est socialement absurde. Ce mieux, toujours réali«» sable d'ailleurs, serait de la bonté, et il ne s'agit maintenant que de justice.

ilOAALÈ. 16T

Du tra'cail et des <êrt)tee«.

L'indication des bénéfices à percevoir^ soit par une vente au prorata voulu des sommes émises^ so!t par le revenu déterminé d'une cession immobilière ou autre, soit par un éthange à condition arrêtée^ cette indication est toujours exacte, parce qu'en ces objets le juge possède une mesure infaillible t les ch (Très. Mais le travail et une foule de services n*ayant pas une représentation absolue de valeur, se refu-^ sent à être appréciés et rémunérés d'une ma-^ nière parfaite. 11 est indispensable îilors de se soumettre aux lois que la force providentielle des choses humaines a établies ei qui concourent avec Tensemble des offres et des demandes à établir do>s cotes communes de salaires et de gages plus ou moins variables , et qui , acceptées , engendrent de part et d'à. i Ire de véritibles devoirs mor ux, et sont aussi susceptibles d'injustice des deux côtés^

L'absence de toute fixation stricte du prix d'un travail ou d'un service est loin d'être op* posée au but de notre vie en ce monde^ car elle offre à l'obligeant et à l'obligé un plus vaste champ de mérites et est beaucoup plus favorable à la vertu que des lois précises qu'il est si souvent facile d'accomplir parfaitement.

Pour ce qui est des cas très-nombreux où la pratique de la justice n'est pas clairement précisée^ même par la société, la morale commande à leur occasion une grande prudence, et conseille à celui qui a le plus de puissance, d'agir plutôt en faveur d'autrui que pour soi, puisque c'est là un des éléments de la morale ellemême.

De la diffusion des richesses.

L'homme par son travail produit régulièrement plus qu'il ne consomme, et si tous les hommes travaillaient autant qu'ils le peuvent, il y aurait bientôt une surabondance de produits. Mais la vigilance, l'habileté ou d'heureuses circonstances d'un côté, et d'un autre côté Tinconduite, la maladresse ou de fâcheuses conjonctures, ont fait surgir des riches et des pauvres dans la société.

La combinaison de diverses dispositions légales, et d'autres causes, justes d'ailleurs, pourraient faire affluer dans quelques mains seulement la plu^ grande partie de la fortune d'un peuple. Ceux qui se trouveraient en possession d'une pareille fortune auraient-ils le droit dé laisser leurs richesses improductives, et de priver ainsi indirectement un grand nombre d'hommes de leurs seuls moyens d'existence?

1 70 THÉOLOGIE N ATCRELLE .

Il faut reconnaître qu'il eût été très-difficile aux législateurs humains de répondre : Non, et de faire procéder d'office à la diffusion de telle ou telle fortune. Mais ce que les législateurs humains sont impuissants à réaliser, la loi divine du devoir de justice le commande avec effi€acilé.r

Il est évident que les lois sociales humameâ dont vous avez pu profiter n'étaient pas édictées pciar vous enrichir à ce point, mais qu'elles furent faites pour l'avantage de la société été général r Ce n'est donc que par mie conséqciened non voulue de ces lois que vous avez rs^demblé ces trésors* Votre devoir d'homme mfOTi»kM> ment libre fait de votre volonté comme un bras de la Providence en ce monde, et vous devez devant Kew répawdre vos richesses, ovt dîrectemeftt par d'îfiftetlîgentes donaûons, àt ifid fectemeia^t par des travaux largement riétr!-^

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De Vesclavage.

Une des plus grandes questions qui se rapportent au devoir de justice est celle de l'es* clavage.

Des ennemis vous ont fait injustement la gnerre, vons avez défendu votre droit et vous avez triomphé. L'ennemi sn^jug'lé reste en votre puissance. Ayant exposé votre vie pour repousser une coupable agression, vous pensez que rex'stence même de vos ennemis vaincus est en votre pouvoir; mais au lieu de les massacrer, vous prenez une entière possession de leur perbonne et vous employez toutes leurs forces comme bon vous semble.

Votre conduite jusque^lh est incontestablement juste, mais si vous n'allez pas plus loin, vous ne posséderez pas d'esclaves^ vous n'aur««

que des prisonniers de guerre^ envers lesqueb d'ailleurs vous ne serez point sans devoirs devant Dieu^ car il vous est moralement défendu de les tromper, de flétrir leur intelligence, de les porter au mal, etc.

Ce ne serait qu'en prenant possession de leurs familles et en vous déclarant maîtres de leurs générations futures , que vous convertiriez la prison de guerre en esclavage. Mais vous cesseriez alors d'être juste, car un châtiment ne doit pas atteindre l'innocent par l'effet de notre volonté.

D'autres hommes, pour un service que vous leur avez rendu ou que vous promettez de leur rendre, se donnent volontairement à vous, eux et toute leur postérité. Ils consentent à devenir vos esclaves, mais ils ne le deviendront, en effet, que si vous acceptez leur offre. Or, puisque Tesclavage est déjà une injustice dans la puni* tion des plus grands crimes, il ne saurait devenir une espèce de reconnaissance pour n'importe quel bienfait, et votre devoir est de repousser cette offre insensée. Un meurtrier ne laisserait

pas d*étre coupable lors même que sa' victime lui aurait dit follement : Tue-moi ! Accepter une pareille reconnaissance pour quelque bien* fait que ce fût^ serait renier toute justice et de*venir un malfaiteur.

Après une injuste attaque noblement repoussée^ ce n'est pas l'homme de bien qui établira jamais l'esclavage. Au lieu de dépasser le ch&* liment qu'il a le droit d'infliger, il sera plutôt clément, et, à l'occasion d'un bienfait, l'homme juste restera bon, et il repoussera l'offre absurde qui tendrait à détruire sa bonté.

La possession d'esclaves est une injustice dans les circonstances les plus favorables à son établissement ; mais que de faits opposés à ces circonstances ont du servir cette odieuse institution ! Que de guerres déclarées précisément dans l'intention de réduire en esclavage les innocents vaincus! Que d'injustices de toutes sortes, que dégoisme et que d'astuce ont été, le plus souvent peut-être, employés pour réaliser ce grand crime !

174* THÉOLOGfE NATTRELLE.

Il' y' a, il est vrai, des lois humaines qui oon^ vôrtissent en droit et protègent au- besoin la * po!<se^ion' d'un homme comme celle d'un cheval', Mais il en est de ces lois simplement humaines, et heureusement caduques, opposées au' devoirdivin et naturellement connu delajustice, comme par exemple des lois sociales opposées aux devoirs moraux de la pureté conjugale. Le législateur humain, toujours si faible, n'a pas cru pouvoir mieux faire pour maintenir efficacement Tordre, que de tolérer et de protéger de quelque . manière , soit l'infidélité d'un époux, soit la .prostitution. Mais notre devoir devant Dieu reste invariable, et nos âmes,^ en dépit de ces lois si ifbparfaites, gardent leur responsabilité. Ainsi, paisifcles possesseurs dTescïaVeâ, libertins tolérés, maris infidètesprotégéi, fous évitefé^ ici-bas toute consèquenee sanctionnelle d'è vos forfaits, mais tremblez ! «lie jiistice parfaite^ vous attend, Dîeti tous j«- ^era f

Vfi homthe n'a déVâftt Dieu, et comme esclare, aucune espèce de devoirs vis-à*tîs d'an autf©

IfORALK. 175

homme 7 et nul homme n'a comme maître d'esclaves, et devant Dieu aucune espèce de droits sur d'autres hommes. Il faut être juste.

176 THÉOLOGTR NATURELLE.

De r intolérance religieuse.

En théorie, celui qui est persuadé de la vérité de la religion dans laquelle il est né ou qu'il a choisie, ne doit point transiger et ne transige pas avec d'autres religions. La sienne est seule vraie, toutes les autres sont plus ou moins fausses. Un homme pourra essayer de répandre autour de lui ce qu'il croit être la vérité, en le faisant connaître à ceux qui, ne le croyant pas, voudraient l'écouter. Mais s'il est tolérant autant que pieux, et, fût-il roi de la terre, il n'opprimera jamais celui qui refuserait de l'entendre ou déclarerait, après l'avoir écouté, n'être pas convaincu, et cette conduite est seule conforme à la justice. Car la tolérance physique est autant un devoir de justice que l'intolérance spirituelle est un devoir de piété.

En effet, pour que l'intolérance pratique fût juste ; pour qu'il nous fût permis de sévir contre

ceux qui ne partagent pas nos convictions religieuses ; pour qu'il fût légitime à nous de rechercher, de juger, de punir les mérites religieux des autres, il faudrait, indépendamment d'une mission divine, qui n'existe pas, que nos recherches pussent être infaillibles, ainsi que notre jugement, et que le châtiment infligé fût exactement convenable, toutes choses qui nous sont impossibles.

D'ailleurs, cette intolérance pratique serait le renversement des choses établies par Dieu en ce monde, puisque si tous nos mérites recevaient ici-bas leur sanction, le règne de notre liberté morale cesserait d'être ce que l'a fait la Providence, c'est-à-dire : le champ ouvert à notre activité méritoire et non pas le théâtre de la conséquence de nos mérites qui est Tobjet unique de notre avenir.

Eh quoi ! nous devons toujours craindre de nous tromper, lorsque, en dépit de notre faillibilité, nous sommes forcés de poursuivre ceux qui attaquent nos droits, ceux par exemple qui voudraient nous ôter l'exercice de notre

rellgiop, et nous irions arbitrairement instruiri^, contre nos scmijlabies et parce que nous sériions les plus forts, des procès pu l'intérêt saul d^ leur âme est en cause !

Notre religioit vous est-elle odieuse? nous i)e vous forçons pas à la pratiquer. Mais Tiudépendance d'aclion religieuse que nous vou$ laissons, nous demandons que vous nous h , laissiez également. C'est au nom de la justice qu9 nous réclamons, que nous exigeons celte indépendance. Et ces paroles, en apparence hautaines, vous pourrez nous les répéter vousmêmes si, oubliant nos devoirs moraux, nous cherchons un jour à vous persécuter pour caus« do religion. Il faut êlro justo,

Des jugements téméraires.

L'intérêt • émouvant qu'inspire la faiblesse d'un enfant et les soins affectueux dont il se voit d'abord entouré, font naître en lui un premier attachement instinctif pour ses bienfaiteurs et ïe prédisposent naturellement à l'amour de ses semblables. Mais il suffit souvent de quelques futilités pour affaiblir^ pour détruire même cet élément précieux d'union générale que la Pro-: vîdence nous a ménagé,

La cause de la haine dans la société des hôm-* ines prend sa source dans celte espèce 'cîe^^âe-^ duction définitive appelée en morale jugeinénï téméraire, et dont tant de termes sont failljbli s, alors même, ce qui est rare* que tous fesJLermes voulus soient présents. ^ . .

En fait, un homme est impuissant pour |ngër du démérite dé son sembîàwe^^^cl^ou ilTi^uïte

180 THÉOLOGIE XATinELLE.

que la haine qu'inspire en nous un tel jugement est injuste, et que lorsque^ pour défendre nos droits, nous pouvons juger et punir nos semblableS; nous devons encore réserver l'appréciation morale absolue de leurs mérites, dont Dieu seul est le juge infaillible.

Cet ennemi, qui vous apparaît comme digne seulement de voire haine, n'est qu'un fantôme formé en votre imagination par une déduction sans valeur. Si on laisse à l'amour ce qui est quelquefois son illusion sur les mérites de l'objet qui 'le captive, parce que l'amour conduit à la bonté, peut-on vous laisser Terreur d'une haine qui vous porte au mal ? Peut-on ne pas vous avertir que la terrible vengeance que vous préparez peut-être contre votre frère, et que vçus mesurez k vos aveugles ressentiments, ne serait probablement qu'une atroce injustice?

' iLliomaië juste combat en lui jusqu'à cette anhpàihîé instinctive, fruit de déductions irréfléchies ou arbitraiires, par lesquelles nous sommes portés à n'avoir que du mépris ou da la dérision ppui quelques-uns de nos semblables,

jugements qui sont d'autant plus dangereux qu'ils apparaissent presque toujours sous des dehors innocents et trompeurs.

L'injustice des jugements absolus contre nos semblables montre l'illégitimité de la médisance, dans laquelle on ne voit jamais pour accusateur, pour avocat, pour juge et pour bourreau que la haine elle-même. La moralité d'un homme ne peut être flétrie que par les tribunaux, en vue du bien général.

Pour ce qui est de l'appréciation des mérites qui n'ont pas un rapport direct avec la morale , cette appréciation, indépendamment de l'intelligence et du goût, sans lesquels il n'y a pas de vraie critique, n'a d'autres lois que la véracité et Topportunité du jugement.

La dernière des applications* du devoir de justice, dont nous parlerons ici, est relative aux jugements que nous portons sur nos propres mérites.

S'il est quelquefois bon de se rappeler Tim-

18S • THÉOLOGIE NATUHBLLE.

puissance où nous sommes de connaître réellement nous-mêmes Tétat moral de notre âme pour ne pas succomber à rabattement du désespoir et se relever noblement en tel ou tel cas fttec quelque sentiment de sa dignité, il est toujours indispensable d'avoir présent à l'écrit cette impuissance déjuger nous-mêmes ce que nous valons et d'annuler ainsi dans leur origine ces jugements trop heureux que nous portons si fadlement sur nous, avec tant de complaisance, et qui engendrent l'orgueil. L'orgueil est avant tout une injustice , et il faut être hum- Ible puisqu'il faut être juste.

MOKALE, 183

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